patrimoine Depuis trois ans, une partie de la nef aux célèbres peintures, classées au patrimoine mondial de l’Unesco, est livrée aux bons soins des restaurateurs Par Pauline Lumeau Redécouvrir Saint-Savin L e décor roman de la nef de Saint-Savin a été sauvé lors d’une grande campagne de restauration dirigée de 1986 à 1974 par MarieFrance de Christen. Une fissure dans la voûte mettait l’édifice en péril. Certaines peintures, comme Le Combat des rois aujourd’hui visible dans le réfectoire, ont alors été déposées. Vingt ans plus tard, un diagnostic général des peintures était réalisé pour aboutir à la restauration du porche et de la tribune en 1999 et 2000. La campagne qui a débuté en 2005 pour s’achever en juin 2008 est un chantier global. Dans un souci d’harmonisation de l’ensemble, on a également traité les élévations et choisi de conserver les peintures des piliers de la nef (XIXe siècle). Sous la maîtrise d’œuvre de François Jeanneau, architecte en chef des monuments historiques, les travaux ont été menés par le restaurateur Brice Moulinier. Ce dernier avait déjà travaillé à Saint-Savin sous la direction de MarieFrance de Christen. DES PEINTURES PAS DES FRESQUES En raison de l’affectation de l’église au culte et du coût de la restauration, le travail sur la voûte a été effectué en deux temps. La première partie, restaurée de juin 2005 à décembre 2006, correspond à la partie ouest de l’édifice : de la première travée à la cinquième travée. La seconde partie a été délimitée entre la cinquième travée et le transept. Les restaurateurs y ont travaillé de mars 2007 à juin 2008. Dans un premier temps, l’équipe a établi un diagnostic précis de l’état de conservation des peintures afin de recenser les facteurs d’altération et d’en analyser les causes. Parallèlement, des études ont été lancées. Le laboratoire de recherche des monuments historiques basé à Champs-sur-Marne (LRMH) a procédé à l’analyse et à l’identification de 160 prélèvements de 116 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ pigments tandis que le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’Université de Poitiers a réalisé des relevés archéographiques sur la voûte afin déterminer les différentes interventions. La mise en commun de ces analyses permet de distinguer précisément des parties d’origine, des interventions du XIXe siècle et des apports successifs. Cela permet ainsi de revenir sur les idées reçues. En effet, si beaucoup pensent que le décor de Saint-Savin utilise la technique de la fresque, il s’agit bel et bien de peintures murales réalisées après la fin de la construction du bâtiment. «En étudiant les repentirs, nous avons pu constater que si le programme (le thème et la taille des scènes) a été défini par le père abbé de Saint-Savin, les peintres ont eu une liberté d’interprétation. Programme pensé, le décor de la nef garde une part d’aléatoire», livre Brice Moulinier. «Nous avons découvert que la réalisation des peintures de la nef s’est effectuée sur une période courte. Plusieurs ateliers ont travaillé simultanément. Par exemple, deux d’entre eux ont participé à la création d’une même scène du cycle de Moïse. Dans La Traversée de la mer Rouge, on constate que les cavaliers noyés sous les vagues, situés à gauche, n’ont pas la même physionomie que ceux qui sont peints à droite.» Lors de la restauration, on a également dégagé des éléments de peinture originels masqués par des interventions du XIVe et du XVe siècle, correspondant à des repeints de la voûte lorsqu’elle s’est en partie effondrée. On note par exemple, dans la scène de L’Arche de Noé, l’apparition d’une tête d’homme sur la bande faîtière de la voûte. Les restaurateurs ont souhaité la laisser visible. S’il est difficile pour les visiteurs de la discerner d’en bas, sa trace est indispensable aux chercheurs pour la compréhension iconographique et la lecture archéologique. Non loin, dans la scène de La Actu81.pmd 116 01/07/2008, 18:07 Jean-Luc Terradillos Vendange de Noé, on découvre une autre tête. Repentir de l’époque romane, elle a été mise au jour et mise en valeur lors de la campagne 1968-1974. «Aujourd’hui, notre parti pris ne serait pas le même. Nous nous serions contentés de faire un relevé du repentir», explique Brice Moulinier. Plus qu’une étude du décor roman, les restaurations proposent une réflexion sur l’évolution des techniques de restauration de Prosper Mérimée à nos jours. ÉCLAIRAGE À FIBRES OPTIQUES La majeure partie de l’intervention a consisté à consolider l’enduit et la couche picturale, à alléger les excès de fixatifs dus aux anciennes restaurations et à redonner une lecture évidente aux peintures. «Aucune scène n’a été repeinte. Nous nous sommes généralement contentés de neutraliser les points blancs causés par des griffures d’oiseaux et des écaillements de la couche picturale. Quelques zones ont tout de même nécessité une douce intervention à l’aquarelle, toujours réversible et sans interpréter les scènes.» Cette restauration a aussi permis de repenser la mise en lumière des peintures. Autrefois éclairée par des néons, la voûte bénéficie désormais d’un éclairage à fibres optiques conférant une lumière chaude et discrète. Proposant trois niveaux d’intensité, il permet de choisir entre une lumière d’ambiance, une lumière plus puissante et un éclairage séquentiel permettant aux guides de mettre uniquement en valeur la scène qu’ils commentent. Par ailleurs, on a souhaité donner aux visiteurs une lecture complète des peintures de la nef. La question de la remise en place de la scène du Combat des rois s’est alors posée. Lors de la dépose, de la colle et des fixatifs difficiles à éliminer et sensibles à l’humidité ont été utilisés. Le comité scientifique a craint que ces éléments ne contaminent le reste de la voûte. Son objectif est de réintégrer la scène sur la nef d’ici quelques années mais pour l’instant il a opté pour un dispositif alternatif et sans aucun risque pour l’ensemble. Skerzo, la société qui a réalisé les polychromies de la façade de Notre-Dame-la-Grande, projettera une photographie de la scène sur la voûte. Cette forme de valorisation permettra au visiteur de réfléchir au statut de l’image du XI e siècle par rapport à celle d’aujourd’hui, le tout en respectant l’histoire de mille ans de peintures. ■ Au deuxième niveau de l’arche de Noé, on distingue nettement la différence entre les couples d’oiseaux avant et après restauration. jEn haut à gauche, on aperçoit la tête du personnage sous la bande faîtière. RENDEZ-VOUS À SAINT-SAVIN Le 26 juillet, Nuit romane à 20h avec la compagnie Vialarue. Le 19 septembre, journée sur les métiers de la restauration et en soirée Les Pierres sauvages, oratorio adapté du roman de Fernand Pouillon par Jean-Pierre Pottier. Le 18 octobre, inauguration à 15h par une visite guidée sous forme de parcours chorégraphique de la compagnie de Jackie Taffanel ; à 18 h un concert de l’ensemble a capella Mora Vocis. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ 117 Actu81.pmd 117 01/07/2008, 18:09