patrimoine Hardoin-Mansart dans l’orangerie Le baron de Frénilly évoque dans ses Mémoires «le royal château de Thouars, avec sa salle des gardes et son orangerie, dignes l’une et l’autre de Versailles. Il appartenait à cette grande famille de La Trémoïlle, vieille et illustre comme la monarchie.» Par Grégory Vouhé L a «superbe orangerie» célébrée par Jacques-Antoine Dulaure dans sa Description des principaux lieux de France (1789) avait, selon une tradition flatteuse, servi de modèle à celle de Versailles. Il n’en est rien. Mais la parenté des deux constructions, maintes fois soulignée, a récemment trouvé une explication plus convaincante : l’auteur des projets n’est autre que Jules Hardouin-Mansart (1646-1707). L’orangerie appartient en fait à une ambitieuse campagne d’agrandissement des jardins du château, commandée par le cinquième duc de Thouars, CharlesBelgique-Hollande de La Trémoïlle, qui avait fait un beau mariage en épousant à vingt ans, en avril 1675, la «fille unique & héritiere» du duc de Créqui. Avec l’accord de Louis XIV, Créqui s’était d’ailleurs engagé par contrat à faire recevoir son gendre Premier gentilhomme de la chambre du Roi en survivance. Ayant restauré une position favorable de sa maison à la cour, Charles-Belgique songea naturellement à embellir le château ducal, dont les premiers jardins se bornaient à un parterre encadré par «deux terrasses en forme de bastions plantés d’allées, qui f[aisaien]t toute la décoration du chasteau» en 1661. Pour bénéficier de la proximité de la rivière, il s’agissait de remodeler l’espace situé en contrebas, alors occupé par les communs et potager. La mise au point du projet exigeait un relevé du site, dont la commande par le duc en janvier 1692 annonce manifestement son intention de bâtir. La même année était par ailleurs dressé un «Etat des arbres trouvés dans l’[ancienne] orangerie», ultérieurement complété par celui «dont elle a été augmentée jusqu’en 1709», année de la disparition du commanditaire. Sans doute pour préciser le relevé de 1692, un ingénieur du Roi, Nicolas Poictevin, et son collaborateur furent dépêchés sur place en novembre de l’an- 114 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 114 01/07/2008, 18:06 née suivante pour lever «le plan de tout le chasteau de Thoüars, cours, jardins et rivière». Ce plan de situation permit d’établir à Paris les nouveaux dessins : «suivant les plans de Mr [Jules Hardouin] Mansard et l’un de Mr [Jacques V] Gabriel [son collaborateur], on doit faire deux grandes terrasses rampantes depuis l’angle flanqué des bastions jusques a la riviere», comme le révèle un «Etat des ouvrages de maçonnerie et égalemens de terre qu’il convient faire pour achever les terrasses et boulingrins du chateau de Thouars», conservé aux Archives nationales. Retrouvé à Niort, un plan de la moitié du dessein de la terrasse de la riviere, avec une des guerittes illustre parfaitement l’Etat, dont un article est précisément consacré à «la balustrade de la terrasse sur la riviere et les deux guérites». Il doit par conséquent être issu des plans qui y sont signalés. Encadrée par ses grands degrés, l’orangerie constitue une première – et prompte – variation issue du modèle versaillais, encore recommandé par JacquesFrançois Blondel dans son Cours d’architecture (1771-1777). L’élision de l’ordre et l’emploi d’un berceau de briques – à l’image de ceux des écuries de Versailles – expriment moins l’économie du parti architectural que la subordination simplifiée du modèle royal qui sied à une maison ducale. En cours d’édification lors du passage de Roger de Gaignières en 1699, elle fut parachevée dans les premiers jours de 1705. Appartenant à la même campagne de travaux que les terrasses, son attribution, qui ne fait guère de doute, éclaire d’un jour neuf celle de Versailles, discutée par historiens – certains surévaluant la collaboration de Germain Boffrand. Les dessins pour Thouars confirment encore le poids de la clientèle ducale (ducs de Boufflers, de Chevreuse) et comblent une lacune géographique dans la carrière de Mansart, puisqu’on ne connaissait pas de chantier situé entre Chambord et les bains royaux de Barèges, dans les Pyrénées. ■ «Les jardins du château de Thouars : Lemercier, Le Nôtre, Hardouin-Mansart, Gabriel et de Cotte», in G. Vouhé, Le château de Thouars et ses jardins, Société des Antiquaires de l’Ouest (Revue historique du Centre-Ouest, t. I, 2e sem. 2002). Le château de Thouars et l’orangerie (à droite) vers 1860. Coll. Musée Henri-Barré, Thouars. Page de gauche : Plan d’une partie de la terrasse de l’orangerie. Archives départementales des Deux-Sèvres, Niort. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ 115 Actu81.pmd 115 01/07/2008, 18:07