mai 68 La critique radicale de l’enfermement psychiatrique a été recyclée au profit de nouvelles logiques libérales Entretien Boris Lutanie Photo Sébastien Laval France, terre d’asiles P sychiatre et psychanalyste à Poitiers, Pascal Boissel a rédigé l’article consacré à la psychiatrie dans le livre collectif intitulé La France des années 1968 paru aux éditions Syllepse. Dans le prolongement de Mai 68, l’institution psychiatrique fait l’objet de nombreuses critiques radicales. La psychiatrie est remise en cause puisqu’elle participerait d’un ordre social liberticide et pathogène. France, terre d’écueil où la figure du fou est associée à celle du poète Antonin Artaud «déporté en France» selon ses propres dires, emmuré vivant dans sa souffrance. Pour beaucoup, la psychiatrie arbore alors un double visage : une ambition thérapeutique et une propension répressive. Cette deuxième facette sera combattue pour qu’émergent une approche et une prise en charge de la folie à visage humain. Pascal Boissel décrypte ici le processus par lequel les pouvoirs publics sont parvenus à recycler les aspirations libertaires de 1968 au profit de nouvelles logiques libérales. Les tremplins se sont transformés en reposoirs. Le recul de l’internement asilaire masque ainsi un désinvestissement majeur de l’Etat, et un déplacement de la souffrance au-delà des murs de l’hôpital : dans la rue, et dans les prisons. L’Actualité. – Quelle est l’origine des critiques de l’institution psychiatrique qui apparaissent dans les années 68 ? ble pour les travailleurs de la psychiatrie les plus critiques. Après 68, on assiste à la création d’un certain nombre de groupes qui vont radicaliser cette critique, comme le Groupe d’information asile qui s’inspirait de Michel Foucault et du Groupe d’information sur les prisons. On peut également citer la revue Gardes Fous dans laquelle plusieurs courants d’extrême gauche intervenaient. Cela participe d’un vaste mouvement de critique des grands renfermements : carcéral et asilaire ? Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les psychiatres hospitaliers opèrent un parallèle entre les hôpitaux psychiatriques et les camps de concentration ; la question de l’enfermement est au cœur des débats. S’il y a eu ensuite des progrès importants accomplis concernant les conditions d’hospitalisation, le service libre restera une situation assez rare. L’asile reste un lieu d’exclusion et d’enfermement. Cette situation est devenue intoléraPascal Boissel. – 76 En partie bien sûr, mais pas uniquement. Certes, l’évolution des idées dans les années 68 tend à remettre en cause les frontières établies entre la normalité et le pathologique, et on tente d’inventer diverses formes de libération personnelle et collective. Mais, par ailleurs, lors de la fermeture des hôpitaux psychiatriques, un contrôle social serré peut prendre le relais. A titre d’exemple, dans les années soixante, les hôpitaux psychiatriques ferment aux Etats-Unis ; la folie n’a pas disparu pour autant et certains patients se sont retrouvés clochardisés, dans la misère, soumis au contrôle policier. On assiste à une forme de récupération du discours libertaire des années 68, réduit à un petit argumentaire pour justifier la réduction des dépenses de santé. Si le nombre des hospitalisations coercitives a chuté, ce phénomène s’accompagne trop souvent d’un délaissement institutionnel des personnes qui souffrent. L’Etat se serait donc emparé de cet alibi pour justifier son désengagement dans les faits ? Effectivement, les rapports de force se sont modifiés. Le capitalisme financier a recyclé à son compte les aspirations de liberté et les exigences d’autonomie pour légitimer l’abandon progressif de l’Etat providence. La souffrance ne s’est pas volatilisée, elle s’est déplacée. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ Actu80.pmd 76 03/04/2008, 14:40 La psychanalyse a-t-elle joué un rôle critique à l’égard de l’institution psychiatrique ? Les thèses développées par Lacan ont influencé de jeunes psychanalystes qui ont à leur tour défendu des idées subversives sur l’institution psychiatrique en particulier, et sur l’ordre social en général. Lacan n’était pas un théoricien de la révolution mais ses idées ont eu un impact important sur certains courants contestataires. Mais la psychanalyse a parfois été caricaturée pour aboutir à certaines niaiseries familialistes considérant par exemple que le conflit opposant un patron à un syndicaliste était réductible à un problème œdipien non résolu de la part de ce dernier. Le sociologue Robert Castel a écrit à cette époque deux livres importants : L’Ordre psychiatrique et Le Psychanalysme ; le second était une critique de la façon dont la psychanalyse pouvait être utilisée comme une idéologie au service de l’ordre social dominant. Les attaques contre la psychiatrie portaientelles exclusivement sur la question de l’enfermement ou ciblaient-elles également les méthodes et les savoirs des psychiatres ? antipsychiatriques de David Cooper ont notamment été soutenues en France par la psychanalyste lacanienne Maud Manonni qui s’occupait d’enfants. Le groupe italien Psichiatria Democratica soutenait que les causes de l’aliénation mentale étaient principalement d’origine sociale. Les hôpitaux psychiatriques italiens étaient dans un tel état d’abandon que l’urgence était selon eux de faire sortir les patients des asiles. Ils affirmaient qu’il était impossible de soigner correctement les individus dans de telles conditions de délabrement et d’enfermement. Cette position a été par la suite caricaturée à outrance. Quel bilan peut-on dresser aujourd’hui de ce vaste mouvement critique ? La critique des savoirs, et plus précisément des pratiques psychiatriques, portait notamment sur la façon dont la psychiatrie tendait à chosifier, à réifier les individus. La psychanalyse lacanienne offrait, à cet égard, une vision bien plus complexe du sujet délirant. Ses outils d’analyse permettaient d’autre part de dialoguer avec d’autres disciplines, et de participer aux débats d’idées. Parmi les psychiatres, les tenants du courant de la «psychothérapie institutionnelle», au travail depuis les années 1950, ont joué un rôle déterminant, avec leurs références freudiennes, lacaniennes et marxistes, dans cette évolution. Quelle place occupe la psychanalyse au sein de la psychiatrie aujourd’hui ? A l’époque, une minorité de psychiatres étaient psychanalystes, mais progressivement la plupart d’entre eux se sont référés à la psychanalyse dans les années 1970. Cet état des lieux a changé dans les décennies qui ont suivi. Aujourd’hui, la psychanalyse occupe une place minoritaire au sein de la psychiatrie. Aux avant-postes de cette négation de l’institution, vous mentionnez dans votre articles deux courants impor tants : l’antipsychiatrie et Psichiatria Democratica. Ces deux courants ont parfois été assimilés mais ils doivent être distingués. Le courant de l’antipsychiatrie anglaise, porté par David Cooper et d’autres, insistait sur la productivité artistique des fous. Ils considéraient que ces créations constituaient un message subversif adressé à la société. Les théories Parmi les avancées, il y a un énorme développement de la psychiatrie infanto-juvénile, de nombreuses associations se sont constituées, la psychiatrie de ville a connu une grande expansion. Des alternatives à l’hospitalisation complète se sont multipliées, comme les centres médico-psychologiques et les hôpitaux de jour. Mais aussi, de façon négative, la critique massive de l’enfermement psychiatrique dans les années qui suivent 1968 a été utilisée par l’Etat pour progressivement se désengager. Aujourd’hui, le nombre de lits des hôpitaux a considérablement diminué, ce qui fut tout d’abord une nécessité, mais cette diminution a atteint un tel seuil que la pression exercée sur les responsables hospitaliers pour écourter la durée des hospitalisations est devenue très problématique. Aux postes de commande des institutions psychiatriques comme de tous les établissements de soin, il y a une logique gestionnaire de réduction des coûts, importée des entreprises privées. Pascal Boissel anime une conférence Mais cette évolution inquiétante sur «la contestation de l’ordre n’est nullement dans le prolongepsychiatrique» le 3 avril (18h30) à l’Espace Mendès France lors du ment de Mai 68 et de ses tentatiFestival Raisons d’agir. ves de réenchanter le monde tout en le désacralisant, elle signe au La France des années 1968, ouvrage contraire une certaine victoire des dirigé par Antoine Artous, Didier Epsztajn adversaires de cet esprit de Mai 68. et Patrick Silberstein, est une sorte Triste victoire qui n’est sans doute d’encyclopédie des mouvements de contestation (éd. Syllepse, 900 p., 30 €). pas définitive. ■ ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ 77 Actu80.pmd 77 03/04/2008, 14:41