mai 68 Recueilli par Jean Roquecave JEAN-PAUL SALLES Un peuple en marche eune retraité de l’Université – il enseignait l’histoire contemporaine à l’Université de La Rochelle –, Jean-Paul Salles conserve un souvenir très vif de Mai 68. «J’avais 23 ans, je préparais l’agrégation d’histoire à Toulouse. A l’époque, l’université était encore à deux pas de la place du Capitole. Cette proximité avec le cœur de la ville, c’est très important. C’était une grosse université, et les échauffourées entre étudiants de bords politiques opposés n’étaient pas rares. Il y avait une vraie césure entre la fac de J Affiche de soutien aux ouvriers de Lip en 1973. droit, très marquée à droite, et la fac de lettres, où les étudiants radicalisés à gauche étaient nombreux, et militaient à la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire) ou aux ESU (Etudiants socialistes unifiés), la branche étudiante du PSU. J’étais moi-même un sympathisant de la JCR, j’avais découvert Trotski pendant mes études d’histoire. Chez les étudiants en lettres de Toulouse se dé- roulait un processus un peu similaire à ce qui se passait à Nanterre. En avril, il y a eu des manifestations contre l’intervention américaine au Vietnam, puis le 25 les étudiants radicalisés, dont j’étais, ont organisé un meeting à la fac de lettres en solidarité avec le leader étudiant allemand Rudi Dutschke qui venait d’être victime d’un attentat. Voyant cela les étudiants de la fac de droit ont tenté d’envahir l’amphi. Pour eux il était inadmissible que ce meeting se tienne dans l’enceinte universitaire. Le doyen Jacques Godechot a appelé la police qui a fait évacuer l’amphi. Le lendemain, les étudiants se sont réunis dans une salle municipale et ont fondé le mouvement du 25 avril à l’imitation du mouvement du 22 mars. Puis, les choses vont aller très vite, mais j’aurai quand même le temps de passer les épreuves écrites de l’agrégation début mai. Après la nuit des barricades à Paris, le pays était choqué par les brutalités policières, et une manif énorme a été organisée le 13 mai. La place du Capitole était noire de monde, du jamais vu depuis la Libération. On avait l’impression d’un peuple en marche. La fac était occupée jour et nuit, le drapeau rouge flottait sur le bâtiment. Les assemblées générales se succédaient, et des commissions de réflexion siégeaient, notamment sur les enseignements. J’ai un souvenir très fort de la deuxième semaine d’occupation. On avait fait venir un instituteur qui a expliqué la pédagogie Freinet devant 500 étudiants, il a fait un triomphe. L’amphi applaudissait debout. Un jour, quelques-uns ont proposé sans succès de réquisitionner un train pour aller aider les camarades parisiens. La fac était ouverte aux ouvriers, aux citoyens, certains mettaient cela à profit pour pousser la porte. Entre deux manifs, les étudiants les plus politisés allaient devant les usines occupées. Je me souviens d’être allé à l’ONIA, devenue AZF, à la sortie de Toulouse. L’accueil des délégués syndicaux a été très froid, ils ne nous ont pas laissé entrer. Pendant l’occupation, le doyen Godechot faisait profil bas. Son bureau était occupé, et il devait demander l’autorisation d’y entrer. C’était un spécialiste des révolutions, et il observait le mouvement avec l’attitude du savant. Mais dans l’ensemble, la plupart des enseignants étaient très circonspects et plutôt critiques. Très peu nous soutenaient. Le mouvement est mort de sa belle mort. Il n’y avait pas de perspective politique et les vacances arrivaient. En septembre j’ai passé l’oral de l’agrégation dans la Sorbonne couverte de graffiti, le président du jury était René Rémond. Je ne l’ai pas eue, mais on m’a donné le Capes par équivalence, et à l’automne, j’étais nommé au lycée François Ier du Havre. C’est là que j’ai rejoint les comités Rouge.» Christian Vignaud – Musées de Poitiers Christian Vignaud – Musées de Poitiers Jean Paul Salles vit près de La Rochelle. Il est l’auteur de La Ligue communiste révolutionnaire (19681981), instrument du grand soir ou lieu d’apprentissage ? (PUR, 2005). Il a participé à la rédaction de La France des années 1968 (Syllepse, 2008). 74 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ Actu80.pmd 74 03/04/2008, 14:39