mai 68 Vingt ans L’aspiration à une vie différente dans une société qui produisait une sensation d’étouffement Par Bernard Ruhaud ’est en mille neuf cent soixante-quatre ou soixante-cinq que j’ai entendu cette chanson pour la première fois. J’ai oublié la date mais pas le contexte. C’était chez moi, à Nanterre, à deux pas de l’endroit où la faculté allait sortir de terre quelques mois plus tard, dans le réfectoire de l’école, un dimanche d’élections municipales ou législatives. Je n’avais pas l’âge de voter mais je militais déjà. Mon père présidait le bureau de vote. Quelqu’un avait allumé une radio «et qu’on s’demande si c’est utile et puis surtout si ça vaut’l’coup, si ça vaut’l’coup d’vivre sa vie». Je n’ai pas prêté attention au titre. Je ne connaissais pas non plus Léo Ferré mais ces paroles m’avaient bouleversé. Pour l’adolescent pas toujours à l’aise que j’étais alors, assurant un travail ingrat après plusieurs échecs scolaires, la chanson exprimait assez bien ce que je pouvais penser de l’existence. On se posait autant de questions que l’on se nourrissait d’espoirs à cette époque. Certes la perspective de la victoire prochaine du socialisme nous paraissait inéluctable. Mais au regard du quotidien dans la banlieue, cela restait bien subjectif. Tout me pesait, le travail, l’isolement, la misère. La guerre d’Algérie était finie depuis peu mais il en restait de profondes blessures et des tonnes de bombes ravageaient le Viêt Nam. Les rassemblements et manifestations étaient interdits. Le poids de la censure et de la répression se faisait sentir. Pour ceux qui avaient traversé la guerre et risqué quotidiennement l’arrestation ou survécu aux privations et aux bombardements, toute vie, quelle qu’en soit la qualité, avait pris une saveur nouvelle. Mais pour moi et beaucoup Bernard Ruhaud, né à Nanterre d’autres jeunes de ma génération en 1948, vit à La Rochelle. Il a publié c’est le sentiment d’un manque de chez Stock La première vie (1999), liberté et une sensation d’étouffeOn ne part pas pour si peu (2002). ment qui dominaient et nous faisions Dernier livre paru : La première année j’ai appris l’anglais (éd. A&T, 2007). nôtre tout ce qui pouvait formuler C nos interrogations quant à la valeur de l’existence et notre aspiration à une vie différente. «Nous aurons du sang dedans nos veines blanches [...] et notre âge alors, sera l’âge d’or…» chantait encore Léo Ferré. Plus tard, à Toulouse, je découvrais Colette Magny «un jeune homme de dix-huit ans s’est suicidé / Voici ce qu’il a écrit / Les hommes vivent comme des loups / pardon à ceux que j’aime…» Barbara évoquait le mal de vivre. Pour Bob Dylan les temps changeaient au cœur de l’Amérique guerrière et Paco Ibañez semait un vent frais sur l’Espagne franquiste. La chanson mais aussi le théâtre, le cinéma, la musique, la poésie, au cours des années qui ont précédé mille neuf cent soixante-huit, tout ce qui permettait d’une manière ou d’une autre d’exprimer ses doutes et sa soif de vivre trouvait un écho dans la jeunesse. Tout était objet de débats interminables et passionnés. La Nouvelle Vague remplissait les salles de cinéma. Après des journées pénibles, par tous les temps, sur les chantiers, je courais voir Godard, Bergman ou Pasolini à l’ABC, rue Saint-Bernard. Je passais des week-ends à écouter la musique avant-gardiste de Pierre Scheffer, Pierre Henry ou Luigi Nono. Action Poétique ouvrait ses colonnes à Franck Venaille et aux poètes d’Europe de l’Est. «LES JOURS N’EN FINISSAIENT JAMAIS» Nous étions trois ou quatre amis, inséparables et du même âge, à vouloir tout goûter, tout voir, tout respirer. Nous passions nos nuits à philosopher, nos journées libres à courir la région et le reste à aimer les filles, éperdument. Nous chantions Colette Magny, Léo Ferré et Bob Dylan en auto-stop au bord des routes. «Pour tout bagage on a vingt ans…» J’avais exactement cet âge au moment où la jeunesse déferlait sur Paris, Prague et Mexico, en ces jours d’un printemps où brusquement tout était permis, tout était possible. Pourtant, je n’adhérais que mollement au mouvement étudiant qui, à Toulouse, m’apparaissait comme une copie dérisoire et souvent gratuite de ce qui se passait à Paris. Manque de moyens ou consignes d’apaisement, ici aucun flic n’avait envahi la fac, pour l’essentiel ils se tenaient retranchés autour de leur commissariat dans la rue du Rempart-SaintEtienne. La grève générale qui s’est développée à partir du 13 mai m’enthousiasmait bien davantage. D’heure en heure le mouvement s’étendait. Mon chan- 70 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ Actu80.pmd 70 03/04/2008, 15:08 Christian Vignaud – Musées de Poitiers tier et la plupart de ceux de la Sonacotra débrayaient les uns après les autres. Les bus, les magasins, les écoles, la radio, tout s’arrêtait. La ville était à nous. Partout on s’organisait, on discutait, on cherchait à savoir. Les jours n’en finissaient jamais. On dormait peu. Il faisait beau. Néanmoins l’issue de ces semaines de combat laissait un goût amer. Les centrales signaient trop vite des accords bien modestes au vu de l’ampleur et de la détermination du mouvement. Le gouvernement ne tombait pas et sortait renforcé des élections. Les chars envahissaient Prague et à Mexico des centaines d’étudiants succombaient sous les balles. Brusquement la politique me dégoûtait. Après Mai soixante-huit, Mai quatre-vingt-un, puis la chute du mur, l’effondrement du stalinisme. Autant d’événements qui auraient pu faire ressembler les choses à ce que j’en attendais. Mais une fois terminée, la guerre du Viêt Nam s’est disséminée bien au-delà, comme un mal pernicieux. Le Chili pleure encore les siens. D’autres murs emprisonnent un peuple et à peine le marché a-t-il reconquis ses territoires perdus que la pègre et la terreur y refleurissent. Ici, aujourd’hui, à vingt ans on vit dans la rue. La perspective du socialisme qui a nourri ma jeunesse et l’espoir de toutes les générations pendant près d’un siècle et sur tous les continents a sombré dans ce que l’on sait. Comment penser alors que l’avenir serait cela ? Le monde reste à refaire, mais on ne sait plus comment ? Léo Ferré est mort, c’était en juillet, je partais en vacances, je l’ai appris à l’aube, en allumant l’autoradio. Barbara, Colette Magny, Reggiani aussi, dont j’aimais tant le jeu et la voix. C’est ainsi que l’on vieillit. Ceux sur l’image desquels on avait un tant soit peu copié pour composer la sienne, auxquels on avait emprunté une idée, un poème, une chanson pour exprimer ce que l’on n’aurait su formuler soi-même, ceux qui à leur manière avaient plus ou moins incarné nos doutes et nos aspirations, ils partent et avec eux s’estompe chaque fois davantage l’époque et les espoirs qu’ils ont représentés. C’étaient aussi les nôtres. ■ Christian Vignaud – Musées de Poitiers Le Boucher, affiche de JeanYves et JeanFrançois Bourdeau qui signaient Fief. A gauche, Chinois, encore un effort... (1976), film de René Vienet construit par le principe du détournement. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ 71 Actu80.pmd 71 03/04/2008, 14:36