mai 68 A Poitiers, le cinéma va jouer un rôle non négligeable dans l’après-mai 68. Une contre-culture émergente se fédère alors en partie autour d’un cinéclub atypique, le Cinématocrac, comme le raconte Daniel Lhomond Par Alexandre Duval Un cinéma d’intervention sociale E n 1968, si Poitiers a une activité culturelle assez limitée, le 7e art y est toutefois bien représenté. Six cinémas se partagent la diffusion commerciale, dont le Berry et le Théâtre d’une capacité respective de 750 et 900 places. Sur le terrain de la diffusion non commerciale, le Ciné U, ancêtre de l’actuel cinéma d’art et essai le Dietrich, est incontournable. Il comptera jusqu’à 4 500 adhérents en 1973. Parmi les temps forts de sa programmation : les JCP (Journées cinématographiques de Poitiers), créées par Marc Laville, qui jouissent d’une belle réputation nationale. Engagé sur le terrain du militantisme, un ciné-club va refléter l’esprit de contestation soixante-huitard : le Cinématocrac. Cette aventure commence en 1971, dans les luxueux locaux de l’actuel tribunal administratif (15, rue de Blossac). Le bâtiment accueille depuis 1962 l’Agep-Unef et la Mnef, et s’affirme peu à peu comme un lieu alternatif. S’y côtoie un monde étudiant dont l’éventail de sensibilité s’étend des libertaires au PSU. Dans le sous-sol, lieu-dit la Taverne, sont organisés des concerts de soutien aux objecteurs de conscience qui, alors, risquent gros. En 1968, la couleur est clairement affichée. Depuis le balcon, où flotte aujourd’hui l’emblème national, seront hissés le drapeau rouge puis le noir, symboles des sensibilités mao et anarchiste qui ont la faveur d’une partie des habitués du lieu. Voilà qui n’est pas du goût de tous les voisins. La maison des étudiants, avec la Taverne, sera finalement déplacée petite rue Sainte-Catherine en 1972. LES AFFICHES DU CRAC Christian Vignaud – Musées de Poitiers Dans une ville où l’affichage sauvage est alors très rare, les murs de la ville servent de support au message militant. En une seule nuit, 1 000 affiches sont posées afin de protester notamment contre la dissolution de la 66 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ Actu80.pmd 66 02/04/2008, 16:33 Ligue communiste. Elles sont l’œuvre du Crac (Centre de recherche et d’action culturelle), association à l’origine du futur ciné-club, dont le fondateur est Jean Verdier. Du slogan Le capitalisme, c’est comme les cochons, il faut le tuer pour en profiter (1969) à Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes (1968), il y a une unité de style et de pensée que l’on retrouvera dans les sérigraphies du Cinématocrac (Séricrac). Nés en partie de la contrainte faite aux ciné-clubs de ne pas utiliser d’affiches commerciales, ces placards contribueront à donner une identité au Cinématocrac. Elles sont le trait d’union entre des graphistes de talent tels Jacques Garnier, dit Slove, ou Claude Joly, et des personnes investies sur le terrain militant comme Daniel Lhomond, qui animait alors le Crac : «Tout était lié dans ce lieu culturel.» Entre militantisme écologique, antimilitarisme, influence des comics underground américain, et intérêt pour la cause des pays africains et sud-américains, l’esprit collectif du premier Actuel (qui consacrera un reportage à la Taverne) résume bien l’atmosphère culturelle qui anime le lieu. DU POLITIQUE AU CULTUREL Chaque année, une cinquantaine de films sont programmés dans l’amphi J, sur le campus, route de Chauvigny. Ces séances rassemblent une moyenne de 120 spectateurs. La dizaine d’actifs du Cinématorac assurent la programmation. «C’était la discussion permanente», note Daniel Lhomond. Des liens se créent avec des distributeurs indépendants. Ainsi, le Cinématocrac diffusera des films emblématiques tels Gardarem lou Larzac (1974) de Dominique Bloch et Philippe Haudiquet, La Bataille d’Alger (1965) de Gillo Pontecorvo, ou encore L’Heure des brasiers (1968), documentaire de Fernando Solanas sur l’ingérence américaine en Argentine. La diffusion d’Avoir 20 ans dans les Aurès (1972) bénéficie même de la présence du Parmi la dizaine de fédérations de ciné-clubs qui existent alors, celle nommée Jean-Vigo, dissidente de la Fédération française des ciné-clubs, aurait dû avoir logiquement la faveur du Cinématocrac en raison de la proximité de leur orientation idéologique. Le cinéclub s’affiliera finalement par commodité à l’Office régional des œuvres laïques d’éducation par l’image et le son, à l’instar du Ciné U. Le Cinématocrac qui fonctionne sans subvention et de manière autogérée bénéficie, pour un prix modique, du fonds de la cinémathèque de l’Oroleis installée au CRDP, longtemps gérée par Jacques Carcedo. «On n’avait pas le statut art et essai mais on privilégiait les films politiques et les productions qui n’étaient pas distribuées, explique Daniel Lhomond. Notre programmation se répartissait entre 50 % de films français, l’autre moitié étant entre films du Sud et films américains.» Le statut de ciné-club contraint à diffuser des films sortis depuis au moins cinq ans, mais des dérogations permettent au Cinématocrac de diffuser des films récents, boudés par les circuits commerciaux, dont bon nombre de films militants. Diffusé sans être annoncé, un film comme Histoire d’A, qui décrit avec réalisme un avortement, attire jusqu’à 600 spectateurs en 1973, l’année de sa sortie. La censure guette le film de Charles Belmont. Prévoyant, les projectionnistes disposent de fausses bobines en cas de contrôle inopiné. «Il y avait un cadre légal, même si on trichait. Comme on avait remarqué que le film arrivait la veille de sa diffusion, on en profitait pour le passer dès le jour même. On bénéficiait ainsi de deux projections, le mercredi et le jeudi, pour le prix d’une.» réalisateur René Vautier. Autres temps forts : un weekend cinéma et politique en 1974, le Festival du cinéma africain en 1978, et «les trois jours de cinéma par des femmes pour des femmes» en 1976. «Au niveau des thématiques, on suivait ce qui se faisait à Paris, résume Daniel Lhomond. Avec le recul, on observe que l’activité du ciné-club, à l’image de ce qui s’est passé à l’échelle de la France, a permis de canaliser tout un mouvement politique vers le culturel.» Au tournant des années 1980, les ciné-clubs prennent le bouillon avec la réorganisation du cinéma et la multiplication par quatre des prix de diffusion. Un à un disparaissent les ciné-clubs dans une ville qui comptait trente lieux de diffusion en 1975. Le Cinématocrac, dont les membres s’orientent vers d’autres activités, ne fera pas exception. Puis la Taverne ferme définitivement ses portes. Nous sommes en 1981. Fin d’une aventure soixante-huitarde. ■ Affiches de Slove en 1974 : Cinéma et politique, Les Dupes de Tewkik Saleh, Porcherie de Pier Paolo Pasolini. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ 67 Actu80.pmd 67 02/04/2008, 16:34 Christian Vignaud – Musées de Poitiers