bande dessinée Matt Broersma a quitté l’Amérique pour le continent de la bande dessinée «vivante». Il réside à la Maison des auteurs d’Angoulême Le grand détour de Matt Broersma D ans les histoires aquarellées, parfois bleutées, de Matt Broersma, l’Amérique même momifiée joue au poker. Les fantômes sont suicidaires. Les scénaristes de bande dessinée ont la chemise... hawaïenne. Et le suspense naît au pied des saguaros, silhouettes végétales farouchement humaines. «Je suis ici pour comprendre le pays où j’ai grandi, qui m’a formé, comprendre pourquoi les histoires de l’Ouest – en réalité ennuyeux – ou de New York intéressent les Européens», explique Matt Broersma, 36 ans, parti du Texas voilà presque une décennie. Résident au Royaume-Uni depuis 1999 où il a étudié l’illustration, Matt Broersma a aussi vécu, auparavant, quelques mois au Japon. Erreur de parallaxe en quelque sorte, motivée par un éblouissement pour les films de Hayao Miyazaki. Un moment tenté par le mystère de la seule écriture, il s’est converti à la bande dessinée, séduit «par la profondeur et la complexité de la production indépendante française». Enfant, l’Américain déniche Tintin à la bibliothèque de San Antonio et s’émerveille. Chez lui, l’atelier de sa mère graphiste lui semble un endroit fascinant. Naturellement, il dessine beaucoup de vaisseaux spatiaux et invente des histoires. Sa période collège coïncide avec l’émergence de la BD indépendante, il confectionne des fanzines et repère un certain Chris Ware, pour lui emblématique d’un 9e art expérimental et exigeant. En fac, il publie des strips dans le journal maison puis délaisse un temps le dessin. Matt Broersma est diplômé de littérature et étudie le journalisme à Berkeley, lorsqu’il découvre ou redécouvre «la richesse, l’étonnante diversité, de la bande dessinée française, incroyablement vivante». A l’heure où, selon lui, une bonne part de l’Amérique cultive la nostalgie un peu stérile des comics commerciaux des années 1950. L’auteur cite familièrement Chaland, Tardi, David B., Loustal, Floc’h, L’Association... «J’ai compris qu’il existait une culture dans laquelle un dessinateur peut communiquer avec un public normal. Aux Etats-Unis, quand on dessine on a le sentiment d’être seul au monde. J’avais envie de faire des albums sans être hors la société.» S’ensuivra le volontaire exil européen. La bibliographie Matt Broersma compte plusieurs ouvrages, livrés aux lecteurs anglophones et/ou francophones, des illustrations pour la presse et la jeunesse. Du récit de voyage autobiographique aux atmosphères oniriques ou policières, de l’expressionnisme à la ligne claire, l’auteur change de trait et improvise des mondes. Revisite les mythes fondateurs étasuniens avec l’infinie distance que lui confère son actuel statut d’observateur. Matt Broersma glisse du romanesque, de l’humour, du merveilleux dans ce qui reste et restera son patrimoine : «J’ai envie d’exploiter cette mythologie de façon européenne et non-américaine, de donner vie à des images, à des atmosphères, et d’oublier la réalité.» L’auteur travaille à l’adaptation d’une nouvelle fantastique pour enfants, imagine un anti-western et sent, avoue-t-il, très inspiré par son nouvel environnement, son probable eldorado de la bande dessinée. ■ 3e tome de Insomnia, éd. Vertige Graphic à paraître courant 2008. Hawaii et Le Grand Tour, éd. Flblb. Two Days in a Boat, mattmatt books. Détour, Vertige Graphic. Les neuf vies du chat blanc, mattmatt books. http://mattmatt.com 16 Par Astrid Deroost Photo Claude Pauquet ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 80 ■ Actu80.pmd 16 02/04/2008, 16:25 Actu80.pmd 17 02/04/2008, 16:25