archéologie
Des fouilles archéologiques permettent de reconstituer l’habitat, l’alimentation et les échanges commerciaux
Entretien Axelle Partaix
Vivre à Brouage e au XVII siècle
lain Champagne, archéologue départemental de la Charente-Maritime, a commencé début juin la deuxième campagne de fouilles dans les jardins du musée Champlain de Brouage.
A
L’Actualité. – Quand on évoque des recherches archéologiques, on pense généralement à des époques plus anciennes que le
XVIIe
siècle…
Alain Champagne. – C’est en effet l’une des particu-
Assiette produite dans la région toulousaine (Cox),
XVIIe
siècle, siècles.
et flacon en verre,
XVIIe-XVIIIe
larités de ces fouilles. D’un point de vue archéologique, le XVIIe siècle est plutôt délaissé en France où il existe tant de vestiges beaucoup plus anciens. Mais c’est le siècle de gloire de cet ancien port de commerce et de guerre qu’est Brouage. Sa fondation officielle, que l’on doit à Jacques de Pons, remonte à 1555. L’ancienne Jacopolis s’est très vite développée pour devenir une importante plate-forme d’échanges, riche et prospère. Elle a été pendant des années la première place européenne du sel, «l’or blanc» de l’époque. Et c’est la patrie de Samuel Champlain, le grand géographe royal qui a participé à la découverte et à la colonisation de la Nouvelle-France. Outre-Atlantique, l’archéologie de la colonisation revêt une importance bien plus grande qu’en Europe, les dirigeants sont presque tous descendants de colons. Nous travaillons beaucoup avec des chercheurs canadiens, et notre équipe comprend d’ailleurs une archéologue de Nouvelle-Ecosse. De nombreux objets similaires ont été découverts sur les sites de NouvelleFrance et les nôtres. Les colons partaient s’installer au Nouveau Monde avec leurs affaires et, une fois sur place, étaient soumis à des monopoles : ils ne pouvaient pas produire eux-mêmes leurs ustensiles et objets quotidiens mais devaient consommer ce que les compagnies nationales leur fournissaient. On retrouve malgré tout sur les sites de la Nouvelle-France des céramiques provenant d’Angleterre aux côtés des céramiques saintongeaises ou de Cox (région toulou-
saine) et du grès normand, preuve qu’il y avait des échanges ou de la contrebande entre colons de différents pays. L’autre particularité de ces fouilles vient du terrain en lui-même : en France, rares sont les fouilles en marais. Or sur 3 135 ha de territoire, la commune de Hiers-Brouage compte 2 900 ha de marais. C’est une contrainte à cause du niveau d’eau, mais les terrains sont accessibles et bien conservés. A l’époque, pour échapper à l’eau, les habitants de Brouage faisaient régulièrement des apports de déblais : sable, gravats, pierres… C’est ainsi que l’on retrouve des roches provenant de Norvège, ce sont les pierres de lest dont les navires commerciaux de la Hanse remplissaient leurs cales afin de pouvoir effectuer le voyage en pleine mer. Ils s’en débarrassaient à l’arrivée pour repartir chargés de sel.
Quelles sont les thématiques de ces fouilles ?
L’un des points essentiels de nos recherches porte sur les conditions de l’habitat et l’urbanisation dans une ville neuve du XVIe siècle : construction, composition de la population, évolution du parcellaire, gestion de l’eau, organisation des pièces… Vers la fin du XVIe siècle, les maisons de Brouage sont grandes, les terrains aussi. Peu à peu, elles vont se diviser : des murs s’élèvent à l’intérieur, les cheminées se multiplient, de nouvelles venelles se créent permettant d’accéder au cœur des îlots, les systèmes d’évacuation des eaux vers les rues évoluent. Cette
78
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
Actu77.pmd
78
02/07/2007, 08:20
Thierry Girard
A Brouage, les archéologues espèrent pouvoir réaliser une troisième campagne de fouilles en 2008. Le terrain sera ensuite aménagé pour intégrer des vestiges archéologiques et les visiteurs pourront se faire une image plus précise de la maison du XVIIe siècle sous Champlain. Et 2008 marquera le 400e anniversaire de la fondation de Québec. Brouage jouera un rôle important dans les commémorations et retrouvera là l’occasion d’arborer un peu de son faste et de sa gloire d’antan.
perte de surface au sol se compense par la création d’étages. La population augmente fortement. Brouage a compté jusqu’à 4 000 habitants, ce qui paraît incroyable aujourd’hui. Quant à la construction proprement dite, si les murs sont bâtis avec des pierres de récupération, dont beaucoup de pierres étrangères, et les cloisons en matériaux légers ou en briques, les chaînages, les tours de fenêtres et de portes sont réalisés en pierres de taille. Au XVIIIe siècle, l’importance des maisons va s’atténuer, elles vont laisser la place aux jardins, certaines se transforment en écuries.
Que racontent les objets ?
était une place forte militaire. La monnaie est également très intéressante car facile à dater. Nous avons aussi mis au jour des éléments de jeu comme des dés en os, de toilette (peignes en bois), ou encore des dés à coudre et des épingles en bronze. Sans oublier les objets liés au travail (marteaux, clous) et au commerce (sceaux). Toutes ces découvertes permettent de déterminer le niveau de vie des gens, les activités pratiquées sur le site, les habitudes… et même les modes qui déjà évoluaient très vite (par exemple pour la céramique).
Que mangeait-on à Brouage ?
Sur le terrain, les niveaux d’occupation, les puits et les latrines sont une mine d’informations, un véritable témoignage de la vie quotidienne des habitants de Brouage à cette époque. Il n’est pas nécessaire de fouiller très profondément, les puits, cuvelés, font à peine deux mètres de profondeur, soit environ deux tonneaux l’un sur l’autre. On y trouve de nombreux vestiges en rapport avec la cuisine et la table : cuillères, couteaux (certains avec le manche en ivoire ou en os), verrerie (verres à pied, flacons, bouteilles…), jattes, terrines, réchauffoirs. Une partie de la vaisselle a été importée, comme des grès de Normandie qui devaient servir à rapporter du beurre ou des récipients pour liquides venant de la région rhénane. Boulets de canon en fer et balles en plomb rappellent que Brouage
L’étude portant sur les coquillages montre que les huîtres et les moules dominent largement, suivies ensuite par les patelles et les palourdes. Le crabe, par contre, semble avoir eu peu de succès, nous n’en avons quasiment retrouvé aucun reste. Nous avons aussi beaucoup de restes de poissons : maigres, morues, raies… et de la viande, comme l’indiquent des vestiges d’os avec des traces de découpe. Ces os sont parfois récupérés et utilisés pour réparer les filets, fabriquer des dés, des boutons, des manches de c o u v e r t s ou des bijoux, c o m m e par exemple des pendentifs. ■
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 77 ■
79
Actu77.pmd
79
02/07/2007, 08:21