écohistoire
C’est au milieu du
XVIIe
siècle qu’est né le Marais poitevin
tel qu’il est encore en grande partie aujourd’hui. Au prix de beaucoup d’ingéniosité et de prouesses techniques
Par Yannis Suire
Grands travaux pour le Marais poitevin
P
endant la seconde moitié du XVIIe siècle, le sud du Bas-Poitou et le nord de l’Aunis connaissent une métamorphose de leurs paysages et de leur organisation économique et sociale. Le dessèchement de ce que l’on appelle aujourd’hui le Marais poitevin est alors en marche. Après la première phase d’aménagements menée au XIIIe siècle par les abbayes de la région, ce sont de puissants investisseurs poitevins, rochelais, fontenaisiens, niortais, parisiens qui se lancent dans l’aventure. De leur imagination naît le système de gestion de l’eau encore largement en place aujourd’hui, avec la constitution de deux types de paysages principaux : les marais desséchés et les marais dits «mouillés» car encore inondables. Dans les années 1660, les premiers se retrouvent protégés des eaux, du moins en théorie, par des kilomètres de digues qui les séparent des seconds, tandis que d’innombrables canaux et fossés évacuent leurs eaux vers la mer. Rien que sur la rive gauche de la Sèvre niortaise, côté Aunis, ce sont 15 900 arpents qui sont ainsi desséchés. Cette prouesse technique, réalisée en quelques décennies seulement, malgré les difficultés, parfois graves, et les renoncements, prend notamment la forme d’ouvrages hydrauliques majeurs sans lesquels, encore aujourd’hui, le marais redeviendrait un golfe marin. Ainsi en est-il des portes marines qui gardent l’entrée maritime du marais et des aqueducs qui le jalonnent. Ces ouvrages assurent tout à la fois l’étanchéité maximale et indispensable des périmètres désormais mis en culture, et l’échange d’eau, tout aussi essentiel, avec l’extérieur. Maçonnés, ils s’inscrivent dans un paysage d’eau, de terre et de végétation. Leurs piles en pierre de taille reposent alors sur des radiers en bois, sortes de grandes grilles qui flottent sur la vase, tandis que des pieux fichés dans le sol renforcent la stabilité du tout.
Yannis Suire
Les portes marines tout d’abord sont encore visibles de nos jours à l’embouchure des canaux principaux d’évacuation des grands dessèchements. Ces derniers, notamment le canal de Vix et le canal de la Banche, qui évacuent les eaux des marais de VixMaillezais pour le premier, de Taugon-La RondeC h o u p e a u - B e n o n pour le second, aboutissent en étoile autour de l’anse du Braud. Là ils déversent dans la mer toute l’eau collectée en amont dans les marais desséchés par le réseau capillaire des canaux et des fossés. Or si cette eau doit s’évacuer vers l’océan, jamais celui-ci ne doit pouvoir s’engouffrer dans le canal : l’eau de mer trouverait là un chemin par lequel envahir à nouveau les marais desséchés. C’est dans ce double objectif que sont alors édifiées les portes marines, chacune à l’embouchure d’un canal évacuateur, près de l’anse du Braud. Le système, déjà utilisé par les abbayes dessiccatrices au Moyen Age, est repris par les ingénieurs du XVIIe siècle. Il est
L’aqueduc de Maillé : au premier plan, le canal de Vix passe sous l’aqueduc, sous la Jeune Autise.
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tou, doivent remédier à une difficulté particulière : leur canal principal, le canal de Vix, doit en effet couper trois des affluents de la Sèvre qui aboutissent sur sa rive droite, la Vendée, rencontrée à l’Ile-d’Elle, la Jeune Autise et la Vieille Autise, croisées à Maillé ; or les eaux de ces rivières, c’est-à-dire des eaux d’inondation potentielle, ne doivent pas pouvoir s’engouffrer dans le canal au risque, là encore, d’envahir par ce biais tous les marais desséchés ; en d’autres termes, le canal de Vix doit pouvoir croiser ces rivières sans jamais s’y mélanger. C’est le rôle alors assigné, et encore rempli de nos jours, à trois aqueducs dont deux sont encore visibles, l’un au lieu-dit le Gouffre à l’Ile-d’Elle, l’autre à Maillé, en Vendée. Le premier permet au canal de Vix de croiser la rivière Vendée, le second la Jeune Autise. Un troisième aqueduc devait se trouver au lieudit la Grande Bernegoue, à Maillé, pour couper la Vieille Autise. Dans tous les cas, le canal de Vix passe par un système de siphon sous la rivière canalisée et qu’il coupe verticalement sans jamais s’y mélanger.
«REVESTU TOUT DE PIERRE DE TAILLE»
La construction de ces aqueducs intervient elle aussi dans les années 1660. Celui du Gouffre de l’Ile-d’Elle semble le premier sorti de terre, probablement en 1663 : comme tout canal, le canal de Vix est en effet creusé d’aval en amont ; l’aqueduc de l’Ile-d’Elle, le plus en constitué de deux parties : pointés vers l’océan, deux battants s’ouvrent à marée basse pour laisser passer l’eau évacuée des marais desséchés, et se ferment à marée haute sous la poussée de l’eau de mer qui est ainsi stoppée dans sa tentative d’envahir le canal ; juste en amont, une vanne mue verticalement permet de fermer encore plus efficacement le système en cas de forte marée ou de tempête. Chaque porte marine est édifiée par la société de marais desséchés, syndicat de propriétaires responsable du canal qui trouve là son débouché. La porte du canal de la Banche par exemple est construite Plan et élévation d’une des portes p a r la Société des marais de Taugon-Choupeaumarines, celle Benon à la fin de l’été 1668. Le 26 août, Gastien dite «de Sainte Radegonde», Léger, maître des digues de la Société, charge Jean par Claude Masse Audebrand, charpentier à Marans, de la réaliser «de vers 1720 (Service historique de la la largeur et grosseur pour résister à la mer et tout Défense, Fol 131 h, feuille 84). ainsy que les portes des plus grands dessèchemant de la province de Poictou», avec «du bois de chesne de marais et Yannis Suire est conservateur non de forest par convenance exau Service régional de l’inventaire presse». Le travail doit être réadu patrimoine du Poitou-Charentes. l i s é d’ici six semaines pour une Il a publié Le Marais poitevin, somme de 360 livres. e O u t r e leur porte marine, les une écohistoire du XVI à l’aube du XXe siècle, Centre vendéen dessiccateurs de la Société des marais de Vix-Maillezais, côté Bas-Poide recherches historiques, 2006.
Les portes du canal de la Banche.
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aval, est donc naturellement construit avant les autres. Le 1er mars 1664, Gabriel de Beaumont-Pally, directeur de la Société de Vix-Maillezais, passe un marché avec le maçon Anthoine Cochast pour la construction de l’aqueduc de la Grande Bernegoue sur la Vieille Autise. Cet aqueduc «sera faict de pareille forme que celluy qui est sur la Vandée proche l’Isle d’Elle». Il sera «revestu tout de pierre de taille» et présentera «trente cinq piedz de gue[u]lle pour passer l’eau de la dicte rivière». L’aqueduc reposera sur une grille de bois posée sur la vase. Le marché est passé pour 2 205 livres. Le 19 mars suivant, la Société achète le sable et le bois nécessaires à la construction de l’aqueduc de Maillé. Le 1er avril, Beaumont-Pally s’entend avec René Gautron, maître maçon à Fontenay-le-Comte, pour la construction du même aqueduc. Lui aussi sera «revestu tout de pierre de taille» et il «sera faict de la mesme façon de celluy qui est sur la rivière de la Vandée […] proche de l’Ile d’Elle». Comme pour l’aqueduc de la Grande Bernegoue, la Société fournira la pierre, la chaux, le sable et le bois pour le radier. L’aqueduc de Maillé devra être terminé au 1er septembre, c’est-à-dire avant le début de la période d’inondations. Le marché est passé pour 1 500 livres. Chargé de l’opération avec quatre associés de Fontenay et de Maillezais, Gautron est un maître maçon réputé aux alentours. Plusieurs personnalités engagées dans les dessèchements font
d’ailleurs appel à lui à la même époque pour des travaux dans leurs propres demeures : ainsi Etienne Daurat a u château de Doix, ou Jacques Morienne à la Citardière. La belle œuvre a pourtant ses limites : l’aqueduc de la Grande Bernegoue est abandonné dès le début des années 1670 lorsque l’on renonce à dessécher les marais situés en amont de Maillezais. Ces marais restent alors mouillés, comme ils le sont encore aujourd’hui, et l’aqueduc est peu à peu englouti par les vases, l’eau et la végétation. Pourtant, les aqueducs, comme les portes, impressionnent suffisamment les visiteurs pour faire l’objet de plans et de descriptions précises. L’ingénieur Claude Masse ne s’y trompe pas en les figurant en annexes de ses cartes de la région au début du XVIIIe siècle. De même l’ingénieur Jacques Parent s’y attarde dans les années 1760. Quant aux sociétés de marais, elles les considèrent à juste titre comme les clés de voûte de leur système de dessèchement. Elles leur consacrent chaque année un entretien constant, et un garde est posté en permanence à proximité de chaque porte et de chaque aqueduc. Ouvrages hydrauliques majeurs nés au milieu du XVIIe siècle, les portes marines et les aqueducs du Marais poitevin sont encore aujourd’hui les témoins actifs de l’ingéniosité de ceux qui les ont construits afin de concilier au mieux les besoins humains et les nécessités d’un environnement si particulier. ■
Plan et coupe de l’aqueduc du Gouffre par Claude Masse vers 1720 (Service historique de la Défense, Fol 131 h, feuille 85).
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