routes
PORT-DE-PILES
L’oubli des monuments I l y a quelque chose de la visite qu’on rend à une parente âgée, femme isolée, célibataire ou veuve, habitant au fond d’un jardin fleuri une maison sinistre ; une demeure vide et cependant pleine de senteurs qu’on pensait oubliées. On s’acquitte de la rencontre annuelle. On repart après un échange languissant de menues nouvelles. C’est fait ! Jusqu’à l’an prochain… Ce quelque chose, je l’éprouve sur la place de la Résistance à Port-de-Piles en cet après-midi de début septembre. Il fait pourtant très beau. Le ciel est d’un bleu pâle limpide, mais le vent souffle fort. Je suis en avance et la place est déserte. Je ne l’ai d’ailleurs jamais vue autrement que déserte ce qui, pour moi, ajoute à son charme et me la fait préférer pour cette sévérité dans son maintien à beaucoup d’autres de ma connaissance. Je suis en avance de bientôt deux mois. Pour les cérémonies du 11 novembre, elle sera peuplée de drapeaux tricolores, de discours et – peut-être – de chants des enfants des écoles. C’est, du moins, ainsi que l’on avait coutume de célébrer nos glorieux morts dans mes années cinquante où je me souviens m’être rendu avec la classe des garçons pousser La Marseillaise et Le Chant du départ à l’ombre d’un monument et sous la surveillance d’un maître. Les choses ont sans doute changé. Pour ce qui est des enfants, au moins. La place de la Résistance, de forme rectangulaire, est bordée sur trois de ses côtés par des maisons basses. La Nationale 10 la clôt plus qu’elle ne la borne sur le dernier côté : elle la surplombe ainsi que le monument érigé «A la mémoire des enfants de Port-dePiles morts pour la patrie». Un monument très simple : des épaules nues ornées d’une palme sous une tête coiffée d’un casque en métal au sommet d’un pilier portant gravés les noms des disparus. Le soldat regarde vers le haut, pas vraiment vers le ciel, vers la N 10, d i s t a n t e d’une vingtaine de mètres. Comme s’il fixait de ses yeux vides les camions et les voitures qui circulent et troublent le silence de sa retraite. Le pli de ses lèvres s’en affaisse à la commissure. L’amertume… A l o r s que je prends des notes, un homme qui a largement dépassé la cinquantaine, traverse la place en mobylette. Il porte un short. Un cageot est arrimé sur le porte-bagages, son casque n’est pas bouclé et les lanières flottent. De même, se soulèvent dans les rafales une pancarte A Vendre accrochée sur une des maisons de la place et un père Noël qui escalade la façade d’une autre, face à la route. Lui aussi est en avance de quelques mois… A moins qu’il ne s’installe dans la durée comme concurrent du buste casqué. Sous la tête, à gauche, dix noms sont gravés, les morts de 14-18, des patronymes courants dans le secteur ; derrière, six pour celle de 39-45 et, sur la droite, six noms. «Les victimes du bombardement». S a n s plus de précisions de dates, d’auteurs, ou d’objectifs… Nos Alliés visaient-ils le pont ou la voie ferrée, également proches ? Sur les six, quatre vont par couples : Georges et Ginette (des époux ?) Elise et Nicole (deux sœurs, une mère et sa fille ?). Les deux seules personnes de rencontre que j’interroge ne sont pas au courant du bombardement. L’une n’est pas de la commune, l’autre n’y réside que depuis deux ans. Dans La Vie et rien d’autre il semble me souvenir que Bertrand Tavernier fait se féliciter un sculpteur sur cet «âge d’or» qu’est l’immédiat après-guerre pour lui et tous ses collègues européens. Chaque village passe commande ! A chacun ses morts, à tous son monument ! Le créateur du guerrier dont le visage s’agace du trafic routier n’a pas dû faire bombance après livraison de son ouvrage s’il a été rétribué au poids ou au volume. Plus heureux a certainement été son camarade allemand d’une petite ville de l’ex-R.D.A, Bad Sulza, dont Claude Pauquet m’a fait connaître le monument. Un soldat, assis sur un bloc de pierre, avec pour seul vêtement son casque. Un lointain frère, pensif et impudique. 11
Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 74 ■
Actu74 ter.pmd
11
03/10/2006, 17:34