Henri Fauconnier
Des Charentais en Malaisie Au cœur de la jungle malaise, en territoire britannique, se retrouve dans les années 1910, une petite communauté de Charentais. Retour sur une aventure passionnante, menée par un homme hors du commun, Henri Fauconnier Par Aurélia de Vathaire Photos Collection Roland Fauconnier
enri Fauconnier est né en 1879 dans la maison familiale de Musset, à Barbezieux. Son promenade père, Charles Fauconnier, est un petit négofamiliale, 1910. ciant en cognac qui exploite sa propriété du Crû, près de Chevanceaux. Henri Fauconnier vit une enfance heureuse, passée à jouer, à s’instruire, mais aussi à composer des poèmes et de la musique avec ses quatre sœurs et son frère, les cousins, et le petit voisin Jacques Boutelleau (futur Chardonne). Ensemble, les enfants s’amusent à écrire des pièces de théâtre qu’ils jouent sous le regard attendri de leurs parents… 1901 est l’année des chagrins : le père et la sœur aînée, Gabrielle, meurent. Les affaires n’ont pas été bonnes. Mais Henri ne se résout pas à reprenAurélia de Vathaire est doctorante dre l’affaire familiale ou à devenir en histoire au laboratoire MAPA avocat. Avec Jacques, ils rêvent litde l’Université de La Rochelle. t é r a t u r e , mais lui aspire aussi à Sa thèse, dirigée par Guy Martinière, l ’ a v e n t u r e . Il veut connaître le a pour titre : «Le regard porté monde et y réussir, pour lui et pour par les Français sur la Malaisie : sa famille. Après des études de droit les “écrivains-planteurs commencées à la maison et termide caoutchouc”, nées à Bordeaux, il décide de partir de 1905, arrivée de Henri Fauconnier, en Angleterre pour améliorer son nià 1957, indépendance du pays.» veau d’anglais. Il obtient un poste Henri Fauconnier, départ en
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de professeur de français et de musique, dans un collège au sud de l’Angleterre. Et c’est en lisant Conrad et Stevenson qu’il élabore un projet de départ vers Bornéo, pour planter du sagoutier, le palmier à amidon. Henri Fauconnier rencontre cependant une barrière de taille avant de s’embarquer. Il ne dispose d’aucune ressource. Il décide alors de s’associer à un fils d’une famille amie de Charente, Franck Posth. Celui-ci est issu d’une famille aisée, et sa mère, soucieuse de son avenir, est rassurée de le voir partir avec Henri Fauconnier, en qui elle place toute confiance. Un troisième ami se joint à eux pour cette aventure : Jean Audouin, originaire de La Tremblade. Franck Posth tombe malade la veille du départ. Il les rejoindra très vite après. Ce sont donc deux jeunes hommes, Henri Fauconnier et Jean Audouin, âgés respectivement de 26 et 24 ans, qui, le 10 mars 1905, à bord du bateau à vapeur le Victoria, s’embarquent à Marseille vers l’inconnu. LES DÉBUTS EN MALAISIE
Après vingt jours de traversée, en passant à Port-Saïd, Aden et Colombo, ils arrivent à Singapour, où on n’a qu’un mot à la bouche : le caoutchouc. Rapidement, les jeunes Français renoncent à partir pour Bornéo et, conseillés par des planteurs britanniques expérimentés, décident de se lancer dans l’apprentissage du métier de planteur de caoutchouc. Engagés comme stagiaires, à leurs frais, auprès du président des plan-
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teurs, ils profitent de leur temps libre pour chercher leur propre concession. Après des mois de recherche, ils découvrent l’endroit rêvé. C’est en pleine forêt vierge, à une trentaine de kilomètres de la mer, audelà de la rivière Selangor, dans une zone de collines, qu’ils choisissent le terrain pour leur plantation, Rantau Panjang, «la grande courbe du fleuve». E n 1906, Henri Fauconnier fait la connaissance d’Adrien Hallet. C’est un agronome belge, qui a travaillé dans une huilerie au Congo. Intéressé par la péninsule malaise, dont on commence à beaucoup parler en ce début du XXe siècle, il débarque à Singapour. On lui raconte l’installation des trois jeunes Français et de leur plantation d’hévéas (arbres à caoutchouc). Il souhaite les rencontrer et achète une plantation proche de la Selangor, Sungei Rambaï. Il visite ensuite Rantau Panjang et invite Henri Fauconnier à venir le voir à Bruxelles s’il veut un jour transformer sa plantation en société. Henri demande à sa famille de lui envoyer les fonds nécessaires à l’entreprise. Mélanie, la mère, vend alors les emprunts russes que lui avait donnés une tante pour doter ses filles. Elle peut envoyer 20 000 F à son fils, tandis que Jacques Boutelleau, lui, envoie 15 000 F. Henri Fauconnier répartit ces sommes dans
Couverture du Journal
de Rantau, juillet 1914, dessin de Henri Fauconnier.
Franck Posth, Henri Fauconnier, Jean Meslier, René Garnier et Charles Fauconnier.
Henri et ses sœurs sur la rivière Selangor, 1910.
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Henri Fauconnier niers. Marie Fauconnier se marie en avril 1914 à Kuala Lumpur avec Charles Parant, originaire de Limoges, employé de banque à Singapour, qui devient directeur d’une plantation du groupe. L’autre sœur, Geneviève, se marie avec René Van den Berg, à Kuala Lumpur en 1915. Henri Fauconnier se mariera en 1917 avec la sœur de Jean Meslier… Ainsi, installés dans leur nouveau paradis, «le Musset de Malaisie» comme l’écrira Geneviève, ils reprennent leurs habitudes de la maison familiale de Barbezieux, et écrivent et dessinent un journal, Le Journal de Rantau. L’atmosphère de l’enfance est recréée. La famille sera au complet bientôt, avec le retour du petit frère, après trois ans de service militaire, et la venue de l’aînée, Hélène, et de ses quatre enfants. Mais la Première Guerre mondiale interrompt brutalement ces années de bonheur. Le 15 août 1914, les huit Français du groupe – Henri, René et André Fauconnier, Jean Meslier, Franck Posth, Audouin, Fournier et Parant – s’embarquent pour Marseille. Les femmes les attendront à Rantau Panjang, sous la «protection» de Garnier qui a des ennuis de santé, René Van den Berg, et l’ami Australien Fesq. Le conflit dure et, en mai 1915, Mélanie à son tour quitte le sol malais, suivie en septembre par Marie, Geneviève, René Van den Berg. LE ROMAN MALAISIE COURONNÉ PAR LE PRIX GONCOURT EN 1930
plusieurs affaires et investit surtout dans sa plantation. La société des Plantations Fauconnnier et Posth est fondée à Bruxelles en janvier 1909, grâce à l’appui de la banque Hallet. Tous les actifs de Rantau Panjang sont transformés en actions. En Malaisie, la plantation de Henri Fauconnier est admirée et devient rapidement une référence technique et humaine. Le temps est venu pour lui de faire venir sa famille et ses amis charentais à Rantau Panjang… La légende est en marche… Durant les années 1910, un certain nombre d’amis et de famille décident de partir rejoindre le «fou de Malaisie», comme le nomme Jacques Boutelleau. Se retrouve ainsi en Malaisie une petite communauté de Français, parmi lesquels un petit groupe de cinq Charentais. Henri Fauconnier, Franck Posth et Jean Andouin sont rejoints en 1906 par René Garnier, puis en 1909 par Julien Fournier et Jean Meslier et sa femme, Renée. Le Belge, René Van den Berg, neveu d’Adrien Hallet, devient un ami du groupe, ainsi que l’Australien Emile Fesq. En 1910, en plein boom du caoutchouc, Henri Faucon-
Départ pour la Première Guerre mondiale des Français de Rantau Panjang, 15 août 1914.
nier est le représentant en Malaisie des sociétés du groupe Hallet. Ses sœurs, Geneviève et Marie, et sa mère, Mélanie, font leur premier voyage vers les contrées dont elles entendent parler depuis maintenant cinq ans. Henri les a persuadées de faire le voyage. Le petit dernier de la famille Fauconnier, Charles, fait lui aussi un premier séjour en Malaisie, en 1911, alors qu’il a 19 ans. Il assiste son aîné jusqu’à son service militaire. Les femmes Fauconnier s’installent à Rantau Panjang en 1914 : Geneviève, Marie, Mélanie. Des cousins germains, René et André Fauconnier, se font aussi planteurs. Des liens familiaux se créent parmi les pion-
La guerre brise à jamais pour Henri Fauconnier le charme de la réussite matérielle. Il revient quand même en Malaisie en 1919 pour rétablir les plantations, surmonter les crises de surproduction et s’assurer de revenus suffisants. Il ne vivra plus en Malaisie. En 1925, il s’installe en Tunisie, à Radès. C’est là qu’il écrit son beau roman Malaisie, publié par Stock (Delamain et Boutelleau) et couronné par le Goncourt en 1930. Franck Posth est mort, Jean Audouin préfère revenir en France, Jean Meslier part pour l’Indochine. René Van den Berg, René Garnier, Julien Fournier et Charles Fauconnier reviendront en Malaisie pour quelques années seulement. Sans le clan Fauconnier, la vie de planteur en Malaisie est devenue moins romantique. En 1919, Adrien Hallet, toujours en quête d’investisseurs, rencontre les frères Rivaud, originaires du Poitou, dans un train Paris-Bruxelles. Il les persuade d’investir en Malaisie. Est alors fondé en 1920 le groupe Socfin (société financière des caoutchoucs), q u i englobe les plantations de Fauconnier et de Hallet, et qui devient l’une des plus grandes sociétés de plantation de caoutchouc de la Malaisie britannique. Henri Fauconnier sera considéré comme un des pionniers de la Socfin. C’est en tant que tel qu’il fera en 1957, avec René Van den Berg, son dernier voyage vers le pays qu’il a tant aimé. ■
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