roman
Un grand roman français du XIIe siècle sort de l’oubli grâce à Pierre-Marie Joris et Olivier Collet qui l’ont édité, traduit et présenté en poche dans la collection «Lettres gothiques» Par Veronica Grecu Photos Sébastien Laval et Olivier Neuillé - Médiathèque de Poitiers
Partonopeu de Blois
La flamme du désir arti à la chasse, Partonopeu s’égare dans la forêt des Ardennes. Au moment même où la peur et le désespoir sont sur le point de s’emparer de lui, il découvre une nef merveilleuse qui le conduit vers l’Orient, dans la cité enchantée et déserte de Chef d’Oire. Ce voyage inattendu est commandé par Mélior, la jeune impératrice de Byzance qui, amoureuse du héros, décide de recourir à ses pouvoirs de magicienne pour l’attirer vers son palais. Dans l’obscurité complice de sa chambre, elle lui accorde les faveurs de son corps tout en lui défendant le bonheur de voir son visage. A l’instar des fées de l’Autre Monde dont parlent les l a i s merveilleux du XII e siècle, Mélior maîtrise la situation et semble être en mesure de décider du cours des événements. Elle n’est toutefois pas un être féerique, mais une dame, certes très experte, qui n’en demeure pas moins une mortelle. Ses pouvoirs extraordinaires n’existent qu’aussi longtemps que son ami, inquiet du mystère qui l’enveloppe et convaincu par sa mère qu’il a affaire à une créature diabolique, ne transgresse pas l’interdit. En Pierre-Marie Joris est maître de projetant sur elle la lumière d’une conférences à la faculté des lettres et lanterne, image de la flamme de son au Centre d’études supérieures désir exacerbé, Partonopeu met au de civilisation médiévale de l’Université jour la beauté exceptionnelle de de Poitiers. Il est responsable Mélior. Il dissipe le soupçon de de la revue Pris-Ma (Equipe monstruosité qui pesait sur la femme de recherche sur la littérature invisible, mais rompt également le d’imagination au Moyen Age). charme. L’oubli de la parole donnée
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entraîne la séparation douloureuse de l’être aimé. Les retrouvailles ne se feront qu’au prix d’une émouvante traversée du désespoir et au terme d’un parcours aventureux de reconquête… Séduction du récit. Qui a opéré dès le Moyen Age car le texte en ancien français a connu de nombreuses adaptations et versions étrangères (notamment en moyen anglais, moyen haut allemand, en bas-allemand, en catalan, en espagnol, en néerlandais, en italien…) qui ont fait de lui une sorte de best-seller à l’époque médiévale. LA FASCINATION DE L’ALTÉRITÉ
A l’image de Mélior, l’impératrice de Byzance, la magicienne, la tentatrice, la femme amoureuse qui ne s’offre à son amant que pour mieux se dérober à son regard, qui ne dissimule son identité que pour mettre à l’épreuve son amour et sa fidélité, l’œuvre romanesque séduit irrémédiablement le lecteur auquel elle ne se dévoile qu’à peine. Celui qui, tenaillé par la curiosité, entreprend de déchiffrer son mystère, découvre une œuvre fascinante par la manière même dont elle réussit à intégrer et à retravailler plusieurs scénarios romanesques. Sa troublante altérité se fonde, en réalité, sur «le même», sur les éléments que la tradition littéraire lui a mis à sa disposition. Le dialogue constant avec les textes qui la précèdent nourrit sa démarche d’invention. Partonopeu de Blois fait ainsi la synthèse de la matière littéraire de son temps avec l’intention évidente de lui proposer une orientation différente, de frayer une autre voie romanesque. L’histoire de Partonopeu et Mélior n’est pas sans évoquer celle de deux autres amants célèbres, Psyché et Cupidon, que rapporte notamment Apulée dans ses Métamorphoses ou L’Ane d’or. Contre la volonté de sa
Sébastien Laval
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Olivier Neuillé - Médiathèque de Poitiers
mère, Venus, Cupidon aime une mortelle, Psyché, et l’emmène vivre dans un monde merveilleux où tous les désirs sont exaucés. Seule la vue de son amant surnaturel est défendue à Psyché mais le désir et le doute poussent la jeune femme à transgresser le tabou. Si Partonopeu de Blois peut se lire comme l’avatar médiéval de ce scénario mythique, il se détache du modèle en inversant le rôle des amants. En effet, l’invisibilité et le caractère merveilleux se situent du côté de l’héroïne, Mélior, qui se substitue au dieu Cupidon, alors que les qualités physiques exceptionnelles de Partonopeu le rapprochent de Psyché, la charmante créature humaine. C’est pourquoi le roman garde le silence sur la perfection du corps et du visage de la dame, alors que la beauté de l’adolescent d’à peine treize ans est, à maintes reprises, mise en évidence. Partonopeu rappelle, en outre, les héros de la matière antique. La généalogie dressée dans le Prologue suggère que notre héros, en tant que neveu du roi Clovis – lui-même un descendant des Troyens – peut se vanter d’avoir une hérédité prestigieuse. En racontant le siège et la chute de Troie, le texte évoque le destin de Marcomiris, le dernier fils du roi Priam. Réfugié en Gaule, le jeune prince est appelé à jouer un rôle civilisateur. Devenu roi du pays, Marcomiris, le successeur légitime de Priam et le rival d’Enéas, le héros virgilien, fait passer d’Italie en Gaule le cadre de la
survie du lignage troyen. Il lègue ainsi son prestige et celui de son origine à la couronne de France et à toute sa descendance. En soulignant la «perméabilité du texte aux données géographiques et historiques», les éditeurs du roman suggèrent que ce remaniement de l’histoire de Troie a été motivé par la volonté de «contrecarrer les ambitions du roi d’Angleterre Henri II qui prétendait, comme comte d’Anjou, au sénéchalat héréditaire de France». P a r t o n o p e u réclame également une origine « t h é b a i n e » , car son nom est homonyme de Parthénopée, un personnage du Roman de Thèbes et de la Thébaïde de Stace. Encore un garçon qui manifeste un attachement profond à sa mère, auquel le contexte œdipien de la Thébaïde ne manque pas de donner une coloration trouble. La traversée féerique de Partonopeu qui, attiré par u n e force inconnue, inverse la trajectoire de Marcomiris, son illustre ancêtre, et fait de Constantinople une Troie renouvelée, rappelle le parcours artistique de son auteur. L’ambition esthétique de proposer un nouvel espace de fiction le pousse à une traversée des matières littéraires. Ainsi, Partonopeu de Blois est «un vaste champ d’expérimentation romanesque» où l’écrivain, soucieux de la qualité de son travail, s’emploie à filtrer par sa propre conscience les éléments de la tradition. ■
Livre d’heures à l’usage de Poitiers, fin XVe
siècle
(ms 1097, folio 38, médiathèque de Poitiers). Bethsabée au bain.
Le Roman de Partonopeu de Blois, édition, traduction et introduction par Olivier Collet (Université de Genève) et Pierre-Marie Joris, Le livre de poche, coll. «Lettres gothiques», 981 p., 18 € 41
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