routes
LES ORMES
Gulgaltà B ien qu’ayant réservé ma place côté fenêtre, je ne l’aperçois pas. Pourtant le TGV n’a pas encore atteint sa pleine vitesse sur ce tronçon du trajet Châtellerault-Paris, Les Ormes venant tout juste d’être dépassé. J’observe la colline, le bosquet sombre sur le sommet, les jardins, espaces clos qui salissent les champs à proximité de la petite route qui longe la voie ferrée à l’est. La colline est cisaillée par une multitude de lignes électriques. Les poteaux en béton, les squelettes métalliques des pylônes y sont plantés dans le plus grand désordre apparent, contredisant la nature pour faire de ce paysage un produit hybride, une catégorie à part, une sorte de PHM (Paysage humainement modifié). Même déception à l’ouest, au retour. On ne le voit pas plus. Et pourtant, il existe… A l’évidence, l’entreprise exige la lenteur, le temps mesuré au pas d’un marcheur. Combiné au recours à la voiture, pour rester honnête. J’ai donc engagé la vérification côté ouest. Au cimetière des Ormes que longe la Nationale 10. Au fond de l’allée centrale, depuis l’entrée, un monument aux morts de la Grande Guerre s’adosse au mur d’enceinte qui donne sur la voie ferrée. Les morts en général. Aucun nom n’y est gravé ; par contre, Jésus y est crucifié au-dessus d’une palme et de l’inscription «1914-1918 A nos enfants morts pour la France». Un calvaire ? Pas si l’on se réfère à sa stricte définition. Le mot vient du latin calvaria locus, le «lieu du crâne», de calva «crâne» (rien à voir avec une boisson forte, très renommée et souvent appréciée) qui découle de l’araméen Gulgaltà (crâne, sommet), du nom de la colline en forme de crâne au nord de Jérusalem, où le Christ fut crucifié. «Mot désignant une croix dressée sur une plate-forme ou un carrefour, calvaire élevé à un croisement de routes», disent sèchement certains dictionnaires. A la droite du monument, une tombe noire de mousse avec, à la base d’une croix horizontale en relief immense, une inscription difficile à déchiffrer. «Ici repose en attendant la résurrection le corps de M. l’Abbé Adrien Dubuisseau, curé des Ormes de 1873 à 1910» et trois dates : 1834, 1857, 1913. Un train de marchandises circule dans mon dos alors que je m’interroge – sans réponse satisfaisante – sur le sens de cette profusion chronologique très inhabituelle, les tombes voisines se contentant d’informer le passant sur naissances et morts… Je reflue vers l’est et, empruntant la petite route parallèle à la voie ferrée, après avoir dépassé les étranges vergers qui s’y succèdent, j’arrive au lieu-dit du Colombier. Un poste de transformation haute tension y est installé, d’où les lignes sur la colline en surplomb de la Vienne, la Nationale 10, les voies ferrées et la petite route. Il est là. Minuscule entre les deux piliers de béton qui l’encadrent, le serrent de très près. A l’en empêcher de respirer. Un véritable calvaire. Il est là, le calvaire. A la croisée d’un chemin herbeux qui monte sur la colline, se perd vers le haut, et de la petite route qui conduit à un groupe de maisons pâles. Le corps du Christ, argenté avec des reflets roses, plaqué contre sa croix rouillée, se dresse et fait face, à hauteur d’homme. Sur un des pylônes, un panonceau avertit en lettres blanches sur fond bleu : «Défense absolue de toucher aux fils, même tombés à terre.» Il est là, vestige du XIXe, épargné par la modernité et ses composantes : électricité, vitesse, voire Grande Vitesse… Infime, dérisoire et finalement préservé… A main gauche, donc à la droite du Christ, un verger avec, au fond, un arbre plus gros que les autres, un cerisier peut-être, dans les branches duquel deux taches de couleur, jaune et rouge, attirent l’œil. En m’approchant, je comprends qu’un ciré de marin est accroché vers la cime, au-dessus d’un objet bizarre, plus volumineux, à michemin entre bouée de bateau et punchingball. Plutôt bouée, à la réflexion. La mer est pourtant aussi lointaine que le déluge façon Noé… S’agit-il d’attirer d’improbables marins en détresse ? En remontant vers la Nationale, un autre verger s’orne d’une cabane en tôles ondulées roses avec un car de couleur verte comme vestibule, posé sur des cales. La nuit ne devrait plus tarder. Pierre D’Ovidio a écrit trois romans situés aux confins du Poitou et de la Touraine, publiés chez Phébus : Demain c’est
Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet
dimanche (2001), Pertes et profits (2002), Les Cahiers au feu (2004).
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 72 ■
15