culture
JEAN-LOUIS SAGOT-DUVAUROUX
La rue est à nous près le dossier sur le Temps des arts de la rue publié dans L’Actualité (n° 72, octobre 2005), poursuite de la réf l e x i o n avec Jean-Louis SagotDuvauroux, philosophe et dramaturge. Il est l’auteur d’un essai sur la gratuité paru en 1995, réédité (et augmenté) aujourd’hui sous le titre De la gratuité aux éditions de l’Eclat. Le texte est d’ailleurs disponible gratuitement sur Internet. Animateur de la compagnie malienne de théâtre BlonBa, il a piloté une étude sur la gratuité des arts de la rue, commandée par Lieux Publics, centre national de création des arts de la rue. Il nous livre ses réflexions.
A
Cette gratuité participe-t-elle à la démocratisation de la culture ? Ou au contraire à une dévalorisation de ces pratiques artistiques ?
L’Actualité. – Pourquoi les artistes de rue sont-ils associés à l’idée de gratuité ? Jean-Louis Sagot-Duvauroux. – Les arts de
De la gratuité, éditions de l’Eclat, 2006, 12 €. Texte disponible sur Internet : http:// www.lybereclat.net/lyber/ sagot1/ gratuite.html
la rue entretiennent un intense cousinage avec l’idée même de gratuité, puisqu’ils se produisent dans un espace public auquel chacun a librement accès : la rue. Certes, les bateleurs d’hier ou d’aujourd’hui font tourner le chapeau après leur performance et se rémunèrent ainsi, au bon vouloir du spectateur. Mais celui-ci est invité à soutenir l’artiste et non pas à acheter une prestation. Et depuis vingt ans, le mouvement des arts de la rue a pris un nouvel essor sur la base de la gratuité, en opposition au spectacle de salle dont on paye l’accès. Le chapeau y a été remplacé par des achats ou des soutiens publics. Les spectateurs de ces créations sont placés en situation de gratuité, mis en face d’événements qui les font sortir du r a p p o r t marchand et des réflexes consuméristes qui vont avec.
Les arts de la rue touchent indubitablement un public socialement plus large que le spectacle en salle, souvent vécu dans les milieux populaires comme intimidant. Et la gratuité joue son rôle dans ce phénomène en ouvrant ces moments de création à un éventail très large de personnes. C’est une occasion d’accéder à une œuvre de création, d’élargir ainsi sa sensibilité et son imaginaire. Il arrive que la gratuité signale la faible valeur de quelque chose. Mais ça n’a rien de systématique. La Joconde n’est pas moins belle les dimanches où le Louvre est gratuit. La rencontre avec l’art permet justement d’échapper pour une part à l’évaluation de tout par l’argent. L’espace public doit-il rester gratuit ?
J.-L. T.
Oui ! Il s’agit là d’une question décisive pour la vie en société. Malheureusement, on ne va pas dans cette direction. Nous
connaissons une période de privatisation de l’espace public qui menace cette gratuité. Nos rues sont colonisées par les images publicitaires, qui annexent les paysages urbains à la course au profit privé. L’espace public est de plus en plus organisé comme une annexe de l’espace privé, un peu comme les parties communes d’une copropriété. Or, nous avons besoin d’une vie privée et d’une vie commune. Si le privé envahit le public, c’est la possibilité même de nous constituer en société qui est en danger. Les arts de la rue, surtout quand ils sont gratuits, produisent de la communauté sur l’espace public. Ça mérite qu’on en prenne soin. Propos recueillis par Aline Chambras
MUSIQUES MÉTISSES Du 24 au 28 mai, la 31e édition du festival invite à Angoulême des musiciens d’Afrique, du Maghreb, de la Caraïbe, de l’Océan indien et d’Europe, des stars comme Cesaria Evora, Salif Keita, Amadou et Mariam, deux légendes vivantes du reggae, Lee «Scratch» Perry et Max Romeo, et des révélations comme le Franco-Algérien Akli D. musiques-metisses.com
OPÉRA À LA ROCHELLE Dans le quartier de Mireuil, à La Rochelle, les Anges rebelles accueillent en mai et juin Graciane Finzi et Emmanuelle Marie, respectivement compositeur et librettiste de l’opéra Là-bas peutêtre. Un travail d’atelier (musique, écriture, théâtre, chant) sera mené avec des adolescents. Représentations au théâtre de verdure les 30 juin et 1er juillet, précédées d’une création de Pascal Ducourtioux. Tél. 05 46 55 43 74
RIP HOPKINS Ce jeune Britannique photographie les populations en danger dans le monde. Son travail se situe en marge des codes traditionnels de la photographie documentaire. Pour découvrir le parcours atypique de Rip Hopkins, deux expositions sont visibles à La Rochelle (désormais sa ville de résidence), au Carré Amelot et à l’Espace art contemporain du 6 mai au 10 juin. 12
Rip Hopkins
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BONNIVET EN POITOU
Renaissance d’un château D ans Gargantua (ch. 53), Rabelais décrit l’abbaye de Thélème et affirme qu’elle est «cent fois plus magnifique» que Bonnivet, Chambord et Chantilly. Il évoque le château de Bonnivet, à V e n d e u v r e - d u - P o i t o u , édifié par Guillaume II Gouffier entre 1516 et 1525. Cet amiral de France, compagnon d’armes de François Ier, eut le temps d’achever le logis principal avant sa mort à la bataille de Pavie. Les ailes du château ont été élevées à partir de 1649 par Jacques de Mesgrigny. Combien de lecteurs de Rabelais ont cherché en vain ce château ! En effet, à la veille de la Révolution, le bâtiment en piteux état fut vendu à un homme d’affaires qui acheva sa destruction en le transformant en carrière de pierres – qui ornent maintenant les maisons des environs… Cependant, des éléments de décor sculptés rassemblés par la Société des Antiquaires de l’Ouest et par le musée national du Moyen Age sont conservés au musée Sainte-Croix de Poitiers. Une exposition mettant en scène
Clef de voûte du château de Un homme nu
Bonnivet. affronte Hercule.
80 fragments sculptés, des dessins et estampes du XVIIe et du XIXe siècle permet de découvrir l’édifice. Anne Péan, commissaire de l’exposition, souligne que le somptueux décor a été «exécuté par des artistes appartenant à deux sensibilités distinctes, les uns fortement inspirés par le répertoire antiquisant importé d’Italie, les autres exécutant des reliefs vigoureux nourris de la tradition gothique française. Cette alliance de styles permit l’édification d’un chef-d’œuvre de l’architecture, précurseur des châteaux de la Loire.» L’exposition est complétée par la publication, chez Picard, de l’ouvrage du professeur Jean Guillaume : Le château de Bonnivet. Entre Blois et Chambord, le chaînon manquant de la première Renaissance. J.-L. T. Exposition jusqu’au 3 septembre. Tél. 05 49 41 07 53 musees-poitiers.org
JACQUES VILLEGLÉ
La guérilla des signes E n s’appropriant en 1949 à Paris, avec son ami Raymond Hains, la première affiche lacérée, Jacques Villeglé a fait des rues des villes du monde occidental son atelier. Impossible de regarder dans la rue une affiche lacérée sans y voir un Villeglé. Lacérées par des passants anonymes, recadrées par l’artiste et marouflées sur toiles, les 4 500 affiches qui constituent l’œuvre monumental de ce Nouveau Réaliste sont le miroir abyssal de nos «réalités collectives». Les œuvres de Jacques Villeglé réfléchissent une grande part de notre histoire de ces soixante dernières années. On peut y lire contestations, colères, élans de vie, embrasements d’humanité. «J’estime avoir résumé la peinture d’histoire dans l’histoire de l’art», observe l’artiste. Simultanément «la non-peinture devient peinture» et «le monde est un tableau». Releveur de traces de civilisations, outre les affiches lacérées, à partir de février 1968, Jacques Villeglé est frappé par la prolifération de graffiti dans les rues de Paris. Cette épigraphie contestataire devient la base d’un alphabet sociopolitique élaboré et développé dans le versant graphique de son œuvre : «Dans le graphisme sociopolitique, je travaille comme un encyclopédiste anonyme. Je suis quelqu’un qui met en valeur le travail des autres. La contestation n’a jamais eu de monument. En faisant mes graphismes j’essaie de créer ce monument.» Cinquante de ses œuvres épigraphiques viennent d’être acquises par l’artothèque de l’école d’arts de Châtellerault. Cette acquisition met en circulation le fonds le plus important jamais réuni en France consacré à l’écriture sociopolitique et à la guérilla des signes de Jacques Villeglé. L’exposition que lui consacre Gildas Le Reste rend hommage à un artiste visionnaire, Breton et Picto-Charentais, car cinq années de son enfance se sont écrites à Cognac entre 1929 et 1934. D.T. Exposition jusqu’au 3 mai à la galerie de l’ancien collège, à Châtellerault. Tél. 05 49 93 03 12
EXPOSITIONS Espace d’art contemporain Rurart à Rouillé : «Circulez, il n’y a rien à voir», exposition collective de AnnVeronica Janssens, Sabrina MontielSoto, James Turrell jusqu’au 11 juin. Espace art contemporain à La Rochelle : «Trouble» de Gaëlle Chotard, jusqu’au 26 avril. Galerie Agathe Gaillard à Paris : «Histoires de limites», le PoitouCharentes photographié par Thierry Girard, jusqu’au 29 avril. 13
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STÉPHANE EMOND
Pastorales de guerre Q u a r a n t e ans passés, Stéphane Emond publie son premier livre, Pastorales de guerre (éd. Le temps qu’il fait, 96 p., 14 €), une suite de courts récits ancrés dans l’Argonne, son pays natal, et dans la mémoire de sa famille, de modestes paysans. Il n’a plus l’âge où l’on veut régler des compte. Il aime trop la littérature contemporaine pour s’y hasarder sans conscience. Le titre sonne comme un oxymore. De guerre, il s’agit de la Grande boucherie, les tranchées de 14-18, la boue, la mitraille et le bruit sourd d’un corps qui tombe ou ce qu’il en reste, mais aussi les coliques de la peur, la fuite, la lettre aux parents – la dernière peut-être –, la solitude de survivants. Loin de l’emphase, Stéphane Emond ne donne pas une grande fresque, il érige des tombeaux à ses aïeux sans grade. Econome, précis, poignant : «Le froid et l’humidité étaient si tenaces que certains en pleuraient. Le cœur n’était à rien, la mort et la peur étaient partout, mais l’ordre était donné de ne pas lâcher. Les salves d’artillerie n’avaient pas cessé durant quatre jours et quatre nuits.» Quant à la pastorale, elle n’est guère plus enviable. Vies de misère sur la terre battue, noire luisante, dans des villages «où même les renards ont faim». Les femmes se tuent à la tâche en espérant le retour du mari ou du fils à la ferme. Mais était-ce si différent avant ? Et puis, il y a ces accidents, ces maladies, ces secrets – trous noirs de l’histoire familiale – qui pourrissent une lignée. Stéphane Emond porte en lui ce mondelà. Il nous le fait éprouver. «Un peu de terre dans la voix pour qu’elle s’y couche et y repose.» Douloureux. Mais quelque chose nous tient de bout en bout, une force de soutènement qui rend possible la vie et qui, parfois, est clairement dite : «Il en avait fallu aussi de l’amour pour traverser des temps noirs, on ne le disait jamais ce mot mais on le savait là, présent à vous envelopper tout entiers.» J.-L. T.
Thierry Girard
Stéphane Emond vit à La Rochelle. Il y a créé la librairie des Saisons.
JOËL VERNET
Lentement au désert, lentement D ans le Visage de l’absent publié en 2005 aux éditions de L’Escampette, Joël Vernet, écrivain et grand voyageur – notamment en Afrique de l’Ouest –, assure : «Nous n’avons qu’une seule route, qu’un seul bien : notre présence au monde.» Avec Lentement au désert, lentement paru en 2006 chez le même éditeur, l’écrivain augmente de six courts textes sa lumineuse déclaration d’amour au monde qui, depuis 1992, traverse l’ensemble de son œuvre constituée d’une vingtaine d’opuscules où pousse avec une infinie justesse l’étonnement d’être en vie. Que faut-il pour se sentir en vie, interroge Joël Vernet ? «Il suffit de très peu. C’est là toute notre gloire. Un rien fait monter l’immense en moi.» Ce rien, à portée de chacun, il s’en saisit depuis l’enfance qui plus qu’aucun territoire est son «pays natal». C’est dans l’enfance que s’origine son écriture «fécondée de certaines blessures et des plus grandes joies». Dans la ferme familiale, la maison sans livres, bientôt sans père, en Haute-Loire, il ouvre les yeux sur la nature, les êtres et les choses. Il perçoit l’essentiel. «L’enfant cherche dans les mots sa part d’exigence et de dignité. L’exil croît avec les ans et la beauté des paysages ne suffit plus.» Lentement au désert, lentement conduit le lecteur dans l’éclosion permanente d’une écriture «qui ne doit rien à la littérature de l’engloutissement, du cynisme, mais tout à la vie» ainsi que Joël Vernet l’énonce, et que le recommande Rainer Maria Rilke dans ses Lettres à un jeune poète. Le lecteur traverse la maison perdue dans les arbres, puis descend d’un train et
Joël Vernet a publié à L’Escampette : Lâcher prise (2004), Visage de l’absent (2005) et Lentement au désert, lentement (2006, 96 p., 13 €) ; au Temps qu’il fait : La Montagne dans le dos. Impressions du pays dogon, avec les photographies de Michel Castermans et un avant-propos de Bernard Plossu (2006, 94 p., 25 €). 14
marche aux côtés de l’écrivain dans l’été d’une ville à la recherche d’une souche de son passé. Là ou la vie de son père s’est arrêtée à 37 ans. Lui plus vieux que son père. Ailleurs, dans la cour de l’école d’un village isolé, à l’autre bout de la France, Joël Vernet a dix ans : «L’arbre est la première phrase que je vois, la première musique que j’entends. L’arbre est toute la vie de l’enfant que je suis. En veillant sur nous l’arbre nous protège pour toujours. Parfois en silence j’engage avec lui une conversation. Je crois que tous les arbres sont des êtres bons.» Dans la bibliothèque «les livres montrent d’exceptionnelles directions. Je les admire pour l’inconnu qu’ils nous apportent à chaque page.» Le père tout tissé d’invisible est encore vivant. Du livre tout renaît par la lente transmutation du temps. La littérature sauve du naufrage «mais la vie passe comme un nuage». Inconsolable. Dominique Truco
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