biographie
Vincent Labaume signe la première biographie du «bibliographe poitevin», savant, libertin et révolutionnaire Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Mytilus
Louis Perceau le polygraphe P o u r les amateurs de régionalisme, Louis Perceau n’est pas un inconnu. Il a publié les Contes de la pigouille, inspirés des histoires gaillardes que racontait son grand-père, épicier dans le Marais poitevin. Ces textes publiés dans l’Humanité en 1916 ont été réédités en 1993 par Geste éditions. Ceux qui aiment jouer avec les mots connaissent Louis Perceau pour sa Redoute des contrepèteries (1934), la première anthologie scientifique du genre. D’autres encore tirent leur chapeau pour sa publication, avec Guillaume Apollinaire et Fernand Fleuret, de L’Enfer de la Bibliothèque nationale (1913), première bibliographie des livres érotiques censurés, et les plus sagaces savent le débusquer sous divers pseudonymes comme poète licencieux, bibliographe et «présentateur» d’œuvres libertines. Un autre visage de Louis Perceau n’est visible que des historiens des mouvements socialistes et libertaires du début du XXe siècle. En effet, ce fils de tailleur est né le 22 septembre 1883 à Coulon (Deux-Sèvres) dans une famille où l’on est blanquiste depuis deux générations. A 16 ans, il adhère à la Fédération socialiste révolutionnaire des Deux-Sèvres et adopte la devise «Ni dieu, ni maître». Quand il s’installe à Paris, en 1901, il participe à l’agitation culturelle et politique des cabarets de Montmartre, se lie d’amitié avec Gaston Couté. Ses premiers articles et chants populaires sont publiés dans Le Socialiste de l’Ouest, journal militant des DeuxSèvres. L’époque ne connaît pas le «politiquement correct». Aux propos incendiaires, réactions radicales : pour avoir signé l’Affiche rouge (1905) invitant à la désobéissance militaire, il écope de six mois de prison ferme. En 1906, il est administrateur adjoint de La Guerre sociale, journal des insurrectionnels, antimilitariste et antipatriotique, dont la plupart des membres effectuent régulièrement des séjours derrière les barreaux. En 1920, c’est l’un des refondateurs, dans l’ombre, du nouveau Parti socialiste, dont il ne manquera aucun congrès jusqu’à sa mort, à Paris, le 20 avril 1942. Dans sa biographie Louis Perceau, le polygraphe 1883-1942, Vincent Labaume montre comment s’imbriquent ces vies multiples. C’est aussi le roman d’un siècle naissant qui fourmille de portraits, autant de grandes figures que de brillants énergumènes dont on se demande pourquoi l’histoire les a passés à la trappe, tel l’écrivain polémiste Victor Méric. En outre,
Louis Perceau en 1912.
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le récit est truffé d’anecdotes savoureuses. On apprend par exemple qu’un certain Chirac, performer avant la lettre voire «précurseur du Body Art», défraya la chronique à l’orée du XXe siècle par son «théâtre obscène». L’ A c t u a l i t é . – Comment avez-vous découvert Louis Perceau ?
J’ai découvert Louis Perceau en deux étapes. J’avais quinze ou seize ans, ma mère qui faisait des émissions de radio m’emmena visiter un de ses invités sur son lieu de travail. Il s’agissait de J o ë l Martin, physicien nucléaire à Saclay et contrepétologue émérite du Canard enchaîné. Je passai une journée, fasciné, découvrant l’accélérateur linéaire de particules accompagné par les phrases à double entrée de Joël Martin. Grâce à lui, j’entendis parler de Louis Perceau, inventeur du genre, de Luc Etienne et de l’Oulipo. Par la suite, quand je fis des émissions de radio, je ne manquai pas d’inviter Joël Martin pour qu’il produise en direct de ces «couacs» de conversation qui laissent s’épanouir à l’antenne des silences étouffés de rires et de stupéfaction. Bien des années après, étant devenu le bibliographe attitré d’un libraire parisien, je retrouvai Louis Perceau. Dans mes moments arrachés au travail discipliné, je savourais les notices de sa bibliographie du roman érotique, comme de véritables morceaux littéraires, délectables en soi. Peu à peu, je me suis intéressé à ses poèmes et surtout à sa façon de les documenter, dans une perspective de création personnelle bibliomaniaque. Je ne connaissais en revanche rien de sa vie politique. Aussi, quand l’éditeur Jean-Pierre Faur me parla de Louis Perceau et de son projet de rendre les honneurs biographiques à ce méconnu, j’acceptai sur le champ de relever le défi. J’ai mis à peu près trois ans, avec des interruptions longues. Vincent Labaume. – L’engagement politique très à gauche de Louis Perceau est-il surprenant au regard de ses activités de bibliographe très «spécialisé» ?
plutôt dans ces franges qu’ailleurs (les discours, bien sûr, car les pratiques étaient naturellement plus délicates, tandis qu’elles étaient assez largement répand u e s dans la haute bourgeoisie et l’aristocratie finissante, comme Proust le montre bien). Il est certain, cependant, que Perceau forme une figure très singulière d’un poète et publiciste libertin qui promeut en même temps un projet socialiste. Pour autant, c’est un bibliographe, c’est-à-dire quelqu’un qui instruit le domaine de la licence en pédagogue consciencieux, parce qu’il croit d’abord à la force de l’instruction comme moteur révolutionnaire de prise de conscience, et se méfie de l’affirmation pure et simple d’une jouissance débridée sans entrave qui peut conduire au pire fascisme, comme Pasolini l’a bien montré avec Salo. Pourquoi considérez-vous La
Redoute des contrepèteries comme son grand œuvre ?
Si j’ai repris pour qualifier La Redoute des contrepèteries la f o r m u l e amphigourique aux c o n n o t a t i o n s alchimiques de Joël Martin de «grand œuvre ludovicopercien», c’est que je crois qu’au-delà du genre particulier de jeux verbaux dont ce livre est le pionnier, il s’agit véritablement d’un «livre-époque». Dans cet opuscule se concentre et se sublime toute la pluralité polygraphique de Perceau. Le poète «escolier» de Malherbe se convertit résolument au génie anonyme d’une langue à tiroir dont il n’est que le «présentateur», ainsi qu’il a tenu à apparaître sur le titre de son ouvrage ; en même temps que l’artificier clandestin de l’anarchie et du libertinage s’y dévoile dans le double sens caché des formules les plus lénifiantes. Avec la Redoute, Perceau a promu une forme d’écriture neuve, subtilement Mytilus
Vincent Labaume a publié divers essais, notamment sur Matisse, Michel Journiac et Jean-Luc Moulène. Il se définit comme un «amateur polygraphe» au milieu des plasticiens professionnels.
La maison natale de Louis Perceau, rue de Vérineau à Coulon (elle a été démolie).
C’est une idée reçue de croire que les galanteries du «boudoir» seraient a priori incompatibles avec l’engagement politique. Les cas de Sade et de Mirabeau inclineraient à penser plutôt leur compatibilité. Au tournant du XXe siècle, l’extrême gauche est fort éloignée de la ligne morale prolétarienne assez caricaturale que les communistes staliniens tendront d’imposer. Les révolutionnaires anarcho-socialistes se caractérisent alors par le rejet viscéral de tout ce qui s’attache à la structuration pyramidale de la société, comme le mariage, avec le père en intouchable despote régnant sur sa progéniture, épaulé par sa compagne, servante fidèle et dévouée. Aussi, les discours sur l’amour libre, la communauté des plaisirs, l’économie phalanstérienne chère à Fourier, etc. fleurirent
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biographie Certes, il y a l’autre «grand œuvre» de Perceau, son ouvrage poétique baptismal et, celui-là, parfaitement méconnu, Les Priapées, où le poète se double d’un bibliographe de ses vers, qui cite et commente ses sources, inscrivant toute une tradition refoulée dans des sonnets satiriques et licencieux, prétextes à une érudition dévorante. Toutefois, il me semble que la quintessence du geste polygraphique de Perceau se dégage davantage dans cette apparemment simple phrase : Le vent siffle dans la rue du quai. Comment expliquer l’usage des pseudonymes ?
La Guerre sociale : Gustave Hervé, Miguel Almereyda, Eugène Merle, Louis Perceau et Tissier.
Louis Perceau, le polygraphe 1883-1942, de Vincent Labaume, Jean-Pierre Faur éditeur, 256 p., 2005 46
«porno-graphique», à la fois savante et à la portée de tous, pour dire ce qu’on ne peut pas dire et ce qu’il est scandaleux d’énoncer publiquement. La postérité littéraire, avec l’Oulipo notamment, et également populaire, comme le démontre chaque semaine la célèbre Comtesse du Canard enchaîné, de cette pratique d’écriture, en fait un livre curieux au statut ambivalent : il appartient simultanément à la «haute» et à la «basse» culture. Même si la comparaison peut paraître excessive, je le crois aussi fécond pour notre temps qu’ont pu l’être, dans le leur, les géniales Réflexions ou Sentences et Maximes morales de La Rochefoucauld qui tiennent dans aussi peu de pages. On sait du reste aujourd’hui combien l’écriture de ces Maximes, qui ont contribué à façonner une large part de l’esprit français, doivent à cette collégialité des traits et des jeux de langage pratiqués dans les sociétés précieuses de l’époque. Or la Redoute est également une œuvre anthologique collective qui doit nombre de ses trouvailles à la petite société rabelaisienne que Perceau réunissait autour de lui. En tous les sens, cette Redoute – ouvrage militaire fortifié – résiste aux invasions des modes, au temps, à la récupération et même à la sacralisation : beaucoup mieux qu’un «livre-culte», c’est un vrai classique mais encore à lire «sous le manteau» !
La «pseudonymie» galopante de Perceau (Alexandre de Vérineau, Louis-Alexandre Rode, Helpey bibliographe poitevin, Lycophraste, Oculi, etc.) est dictée par des impératifs de «discrétion» afin de se prémunir contre les éventuelles retombées judiciaires d’une publication ou d’une simple signature – n’oublions pas q u e la toute première manifestation publique de Perceau, consistant à signer de son nom d’état civil l’Affiche rouge appelant les conscrits à la désertion, lui a coûté six mois de prison. Cela prédispose à se «couvrir» à l’avenir par un nom. Car entre le militant i n s u r r e c t i o n n a l i s t e , le journaliste antipatriote, le poète licencieux et l’éditeur sous le manteau, Perceau avait des motifs sérieux pour se dissimuler derrière des noms d’emprunt. Les clefs des pseudonymes sont toujours très aisées à découvrir. Il prend le prénom de son père, la rue de sa naissance, le nom de sa mère, ses initiales prononcées à l’anglaise, son prénom latinisé, etc. A partir de la collaboration avec Fernand Fleuret, les pseudonymes s’emballent, deviennent des jeux de mots transparents, comme le Chevalier de Percefleur, ou des clins d’œil comiques : Radeville et Deschamp. Ils vont même jusqu’à se fondre ensemble dans un personnage pseudonymique entier dont ils dressent le curriculum vitæ : le docteur Ludovico Hernandez, chirurgien juif de la marine portugaise, francophone et historien de la sexualité réprimée à ses heures… Derrière ces pseudonymes, en effet, et c’est ce qui m’a intéressé en écrivant cette biographie, Perceau demeure jusqu’au bout, je ne dirai pas une énigme, mais bien plutôt un profond inconnu. L’énigme, c’est bon pour les romantiques, les adeptes du mystère sacré... Perceau le laïc, lui, ne recèle pas de gouffre insondable d’où proviendrait l’écho d’une voix arrachée aux abysses. Il compile un tas de trucs, de mots, de récits, de procédés et les «présente» à sa façon, sans se mettre en avant, ni en arrière : juste en «chauffeur de salle» devant le public attentif. Il me fait penser à Marcel Duchamp, par certains aspects, par cette façon de documenter précisément quelque chose en vérité de totalement obscène et scandaleux. Rappelons que Duchamp s’adonna également à la contrepèterie et aux jeux de langage. ■
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