invention
ALBERT TURPAIN
Le fil de l’histoire de la T.S.F. L ’histoire des inventions scientifiques aurait-elle oublié de rendre hommage à un homme qui a contribué à son écriture ? Dans L’Affaire Branly, Jacques Marzac tente de faire toute la vérité sur l’invention de la télégraphie sans fil. Qui est l’inventeur du principe de la télégraphie sans fil (T.S.F.) ? L’histoire des sciences a retenu que Gulielmo Marconi était parvenu, en 1896, à envoyer un message via un tube à limailles. Mais Edouard Branly, certes moins connu, est considéré comme le précurseur français de Marconi, pour ses travaux sur le tube à limailles de 1890-1891 (même s’il n’avait alors aucune intention d’envoyer un message). On pense plus rarement à Albert Turpain, né en 1844 à Amiens, dont le nom est aujourd’hui tombé dans l’oubli. Et pourtant ! Selon l’enseignant poitevin Jacques Marzac, ce trop méconnu professeur Turpain n’est autre que le véritable pionnier de la T.S.F. : l’homme, deux ans avant Marconi, réussit, en effet, à envoyer des messages à distance à partir du résonateur de Hertz (à Bordeaux). Dans son livre, L’Affaire Branly, Jacques Marzac rend hommage à ce physicien, professeur à l’Université de Poitiers de 1903 à 1939, oublié des dictionnaires : un consciencieux travail de réhabilitation, qui montre comment, tout au long de sa vie, Albert Turpain, lui-même, veut se faire une place dans l’histoire. Quitte à mépriser complètement les recherches de Branly, qui «même s’il avait donné une théorie tout à fait fausse de sa découverte, même s’il n’y avait rien compris, comme Christophe Colomb à la sienne, le fait n’en subsiste pas moins que c’est lui qui a découvert la propriété des limailles utilisées par Marconi pour réaliser la T.S.F.», comme le rappelle, à l’époque, le docteur Pierre Corret. Car lorsque Turpain publie, dans L’Almanach populaire, un long article sur l’invention de la T.S.F., il se permet, non sans une certaine mauvaise foi, de ne pas évoquer une seule fois le nom de Branly. Les héritiers de Branly ne le supportent pas. En 1939, ils portent plainte contre Turpain pour «oubli dommageable». Le procès de l’invention de la T.S.F. peut commencer. La polémique est vive et agite le monde scientifique, dans un climat aux forts relents politiques. Plutôt de gauche, anticlérical, Turpain est l’adversaire idéal des ultra-catholiques que sont Branly et ses défenseurs. Dans cette époque troublée de l’avant-guerre, le débat scientifique s’éclipse parfois devant des considérations partisanes aux allures de règlements de compte. Finalement en 1943, alors que Branly est mort, la cour d’appel de Poitiers donne gain de cause à Turpain, qui s’est rapproché du régime de Vichy (en raison de ses liens avec Marcel Déat, ancien militant socialiste (SFIO) ayant voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940). Pour les descendants de Branly, il n’est pas question d’en rester là : l’affaire est portée en cassation. Et, en 1951, le procès renvoyé en première instance. Retour à la case départ donc. Et depuis ? Rien : l’affaire Branly-Turpain n’a toujours pas eu de conclusion judiciaire. Aussi, Jacques Marzac a-t-il choisi de rendre compte de cet étrange et complexe conflit. Dans un livre fourni, documenté (archives, articles de presse, schémas techniques), résultat de douze ans de travaux (l’auteur a compulsé 20 m3 d’archives sauvées de justesse de la destruction), il retrace le procès de l’invention de la T.S.F., pour rendre à Turpain ce qui lui appartient. Livre de la probité scientifique, ce texte a le mérite de rendre à l’histoire de la T.S.F. son fil conducteur. Aline Chambras
Albert Turpain dans son laboratoire de l’Université de Poitiers.
L’affaire Branly, le procès de l’invention de la T.S.F., les révélations du professeur Albert Turpain, par Jacques Marzac, préface de Yves Quéré, membre de l’Académie des sciences, éditions Michel Fontaine, 208 p., 23 €. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 71 ■ 25