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DANGÉ-SAINT-ROMAIN
Le Yo’Dom U n nom bien mystérieux pour ce café. Il sonne comme un encouragement, semblable à ceux que se prodiguent les marins pêcheurs en remontant de lourds filets. Quelque chose de scandé, de fort ! Yo ! Ho ! Yo’Dom ! Et l’on voit ces marins d’un temps révolu bander leurs muscles pour extirper des profondeurs des prises argentées ruisselantes d’écume… En fait, le mystère n’est que de façade, comme celle du Yo’Dom qui donne sur la Nationale 10. Yo correspond à Yoann et Dom à Dominique, les prénoms respectifs du fils et de l’ancien propriétaire des lieux. L’appellation est restée. Faute de moyens financiers à consacrer à l’enseigne, défaut d’imagination ? Plus sûrement la force de l’habitude. La patronne arpente l’espace derrière le comptoir comme un boxeur qui parade avant le combat : elle a le verbe provocateur et les mimiques exagérées de défi que l’on chérit entre les cordes d’un ring. Sa parole semble aussi haute que creuse. Mais cette façon de plastronner derrière le zinc rencontre – ou semble rencontrer, il faut rester prudent – l’adhésion de la demidouzaine de clients qui s’aligne de l’autre côté. Peu après notre entrée, alors que le téléphone sonne, Corinne, la patronne du Yo’Dom, lance à la cantonade «C’est une des femmes !» avant de décrocher. La plaisanterie doit être rituelle, mais elle déclenche quand même les rires des fidèles qui s’inquiètent d’éventuelles photos que nous pourrions faire en brodant autour du motif. «On est d’accord pour les photos, mais il faut dérégler l’horloge !» s’avise un client, et sa proposition relance les rires qui s’apaisaient. Après vérification, il apparaît qu’il n’est que dix-neuf heures quinze. Dans les bourgs plus qu’en ville, les épouses doivent être soucieuses des éventuels écarts de leurs conjoints… Face au comptoir, une affichette est punaisée : Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre et natif du Poitou, y est caricaturé en Roi-Soleil, portant perruque longue et bouclée, avec une bulle qui annonce «L’Etat, c’est moi ! Une république décentralisée à Chasseneuil-du-Poitou. Tel est mon bon plaisir.» Une plaisanterie respectueuse et bon enfant. La patronne demande à voir une pièce d’identité «au cas où vous diriez des bêtises». Elle lit en fronçant les sourcils et remarque, plaisantant à moitié, que «c’est pas français comme nom !». J’admets volontiers. Malgré cet aveu, Corinne revient sur cette évidence. Je la rassure : j’écris malgré tout en français. Elle ne semble qu’à moitié apaisée. J’ai introduit l’extérieur, l’étranger, l’exotisme toujours suspect dans l’espace chaud de son établissement poitevin. Mais, me console-t-elle en constatant tardivement mon agacement, elle-même n’est pas d’ici. Elle vient de Châtellerault, un extrême lointain situé à une vingtaine de kilomètres. Mais cette distance a cependant produit ses effets : «Moi, j’étais sage avant de venir ici !» Les habitués rient complaisamment. Que faut-il comprendre ? Le papier mural de l’arrière-salle, un magnifique paysage de plage exotique avec sable fin et blanc, aux palmiers s’inclinant tendrement sur une mer tropicale au bleu profond, serait-il témoin de torrides débauches ? Corinne coupe court à ce vagabondage. «Mes clients sont comme une famille, ils se sentent bien au Yo’Dom.» Et Corinne fait ses journées de douze heures dépassées sans barguigner : «On aime notre profession, et on la fait avec grand plaisir. On ne compte pas nos heures !» Sans doute faut-il y voir la raison qui poussait l’habitué de tout à l’heure à vouloir dérégler l’horloge. Le Yo’Dom, un troquet où l’heure ne compte plus.
Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 71 ■
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