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LAURENT VIDAL
Mazagão, du Maroc à l’Amazonie E
n 1769, la ville portugaise de Mazagão a traversé l’Atlantique, des côtes marocaines aux rives de l’Amazone. Laurent Vidal, maître de conférences en histoire à l’Université de La Rochelle, avait déjà abordé le thème du déplacement d’une ville dans sa thèse, soutenue en 1995 à Paris, «De Nova Lisboa à Brasilia, l’invention d’une capitale». «Le transfert de la capitale du Brésil de Rio à Brasilia en 1960 a été l’aboutissement d’un siècle et demi de projets, dit-il. Mazagão s’inscrit aussi dans mon intérêt pour les projets de villes décidés par les pouvoirs politiques.» La place forte de Mazagão, fondée en 1514, fait partie des implantations portugaises du littoral d’Afrique du Nord, de Ceuta et Tanger à Mogador et Agadir. Toutes seront abandonnées dans le courant du XVIe siècle, sauf Mazagão, dont la baie est considérée comme le point de mouillage le plus sûr de la région. La forteresse de Mazagão, construite en 1541 par l’ingénieur italien Benedetto da Ravenna est considérée comme une des plus belles constructions de l’architecture bastionnée de la Renaissance. En 1561, le sultan du Maroc, Moulay Abdallah, à la tête de 120 000 hommes, met le siège devant la ville qui compte alors 2 600 habitants. Les Mazaganistes vont résister victorieusement et les Maures lèvent le siège en laissant 25 000 morts face à une centaine de victimes côté portugais. «En plein concile de Trente, cette victoire a un retentissement immense, note Laurent Vidal, le pape fait célébrer une messe d’action de grâces et la gloire de Mazagão va rejaillir sur toute la chrétienté.» Mais au XVIIIe siècle la pression des Maures s’intensifie et le Portugal, qui ne compte qu’un million d’habitants, n’a plus les moyens d’entretenir et de défendre une position qui ne rapporte rien et doit être ravitaillée par Lisbonne. En décembre 1769, l’empereur du Maroc, Moulay Mohammed, prend position devant Mazagão avec 120 000 hommes. «Le Portugal tient ainsi l’occasion de se retirer de Mazagão la tête haute, souligne Laurent Vidal. Le marquis de Pombal, qui gouverne à Lisbonne, est convaincu que Mazagão ne sert plus à rien.» Une flotte d’une quinzaine de navires est envoyée à Mazagão avec des instructions d’évacuation pour le gouverneur de la ville. Une trêve de trois jours est négociée, pendant laquelle toute la population, 469 familles et 2 092 âmes dont 543 soldats, s’embarque à la dérobée sur des canots qui rejoignent les navires de transport. Rien n’est laissé en arrière, les archives et les objets du culte sont emportés, les maisons vidées, les meubles brûlés. Les habitants et les soldats jettent les armes au fond de l’eau, et les autels des églises par-dessus les remparts. Ils vont jusqu’à briser les jambes des chevaux. Le 11 mars 1769, les derniers soldats s’embarquent et la flotte fait voile vers Lisbonne, où les Mazaganistes resteront six mois, le temps que s’organise leur transfert de l’autre côté de l’Atlantique. A l’époque, les frontières des possessions portugaises en Amérique étaient contestées par l’Espagne, et le Portugal souhaitait en renforcer le peuplement. Les Mazaganistes, à qui on n’a pas demandé leur avis, seront donc expédiés sur les rives de l’Amazone. Le 15 septembre 1769, c’est une ville entière qui s’embarque sur dix navires, qui transportent aussi clous, marteaux et outils agricoles. Les nouveaux colons seront logés à Belém à l’embouchure du fleuve, en attendant que la Nova Mazagão soit édifiée. Il faudra dix ans pour que la ville nouvelle, construite par des Indiens sous la direction de l’architecte italien Domingo Sambucetti, soit achevée. Mais l’installation tourne à l’échec : le site est propice aux épidémies, beaucoup abandonnent la ville. En 1833, Nova Mazagão perd son statut de ville et est rebaptisée Regeneracão, puis en 1915, les descendants des premiers colons abandonnent les lieux pour une nouvelle cité, Mazagãopolis, construite dans un site plus favorable, à une trentaine de kilomètres. «Aujourd’hui, le vieux Mazagão, Mazagão Velho, est une bourgade de 500 habitants, peuplée par des descendants d’esclaves qui entretiennent la mémoire, en reconstituant, en juillet de chaque année, les combats livrés jadis contre les Maures. Il reste de très rares représentants des familles portugaises, que cette histoire n’intéresse p a s . Quant à Mazagão au Maroc, aujourd’hui El Jedida, elle est quasiment intacte, et a été classée en 2004 au patrimoine de l’humanité par l’Unesco.»
Jean Roquecave
Mazagão, la ville qui traversa l’Atlantique, de Laurent Vidal, Aubier, 314 p., 22,50 €
Thierry Girard
DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE DES CHARENTAIS
Point n’est besoin de s’intéresser à l’histoire locale pour se surprendre à passer des soirées entières à feuilleter le Dictionnaire biographique des Charentais et de ceux qui ont illustré les Charentes, dirigé et édité par François JulienLabruyère (Le croît vif, 65 €). C’est un ouvrage monumental : 1 472 pages, 5 321 notices, 46 auteurs. Toutes les strates temporelles et humaines – y compris le personnel politique contemporain – sont brassées par l’ordre
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alphabétique, ce qui crée des rencontres surprenantes. Irritant aussi quand on constate les lacunes, soit des oublis, soit des notices un peu courtes ou datées (l’entreprise a débuté en 1993), ou bien quand on découvre qu’une grande partie de la littérature «charentaise» est agglutinée dans la notice sur Michel Houellebecq. Mais le succès de cette première édition laisse espérer une seconde, dans quelques années, encore plus étoffée.
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ÉTUDES MÉDIÉVALES
En 1952, Edmond-René Labande publiait Pour une image véridique d’Aliénor d’Aquitaine, un article fondateur, pour sa rigueur scientifique, son érudition colossale et sa qualité
SYNDROME DE WILLIAMS
Un nouveau pôle de référence U
n colloque portant sur l’approche pluridisciplinaire d’une maladie génétique rare, le syndrome de Williams, s’est tenu en mai 2005 à la Maison des sciences de l’homme et de la société de l’Université de Poitiers. Agnès Lacroix, psychologue et étudiante en troisième année de thèse, y a exposé ses travaux concernant la capacité langagière des enfants porteurs de cette pathologie (L’Actualité n° 70). Brigitte Gilbert, professeur et chef du service de génétique médicale du CHU de Poitiers, a dressé l’état actuel des connaissances médicales concernant cette maladie. Un enfant sur 20 000 est atteint du syndrome de Williams, ce qui statistiquement représente environ une naissance par an dans la région. «Les symptômes de cette maladie sont relativement homogènes chez les enfants atteints, précise Brigitte Gilbert. On observe une petite malformation cardiaque à la naissance dans 80 % des cas, un aspect morphologique particulier du visage et un profil psychomoteur incluant une hypersociabilité avec les adultes, et des retards d’acquisition se traduisant par une disharmonie entre un quotient verbal correct et un quotient de performances motrices bas. En général, les enfants sont orientés vers une scolarité spécialisée à compter de l’école primaire.» Le syndrome de Williams est une maladie des tissus de soutien, particulièrement des vaisseaux, qui perdent leur élasticité, conduisant souvent au développement d’une hypertension artérielle. Il est lié à une anomalie génétique constituée d’une micro-délétion sur le chromosome 7. Cette perte d’un fragment chromosomique entraîne la disparition d’au moins 26 gènes connus aujourd’hui. Le plus important est celui codant pour l’élastine. Un examen spécifique (technique d’hybridation in situ sur le chromosome, grâce à une sonde fluorescente) permet de détecter précisément cette anomalie génétique. Ce test est réalisé à Poitiers par le laboratoire de cytogénétique médicale du CHU, dirigé par Dominique Couet. Pour renforcer l’approche pluridisciplinaire réalisée à Poitiers autour du syndrome de Williams, le service de radiologie du CHU et le laboratoire Langage mémoire et développement cognitif de l’Université de Poitiers et du CNRS mettent en place des recherches par imagerie fonctionnelle cérébrale (dirigées par le docteur Thierry Landois). L’objectif est de déterminer les lésions cérébrales qui pourraient être spécifiques de cette maladie rare. Enfin, dans le cadre du dossier Anomalies du développement d’origine génétique, le service de génétique médicale du CHU de Poitiers devrait bientôt se positionner en tant que centre de référence du Grand Ouest pour la prise en charge des personnes atteintes du syndrome de Williams.
Laetitia Becq-Giraudon
Marc Deneyer
d’écriture. Souvent cité, pillé, plagié, ce texte est réédité par Geste éditions et la Société des Antiquaires de l’Ouest, avec une préface de Martin Aurell, une chronologie de Marie-Aline de Mascureau et une bibliographie actualisée (168 p., 20 €). Le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM) de l’Université de Poitiers a célébré son cinquantenaire par un colloque en 2003. Les actes (près de 1 000 pages) sont publiés par Brepols sous le titre : A la confluence de nos disciplines. Cinquante années d’études médiévales. Gabriel Bianciotto, ancien directeur du CESCM, a édité et traduit Le Roman de Renart aux Lettres gothiques (Livre de poche). Il s’agit de l’édition critique publiée à Tokyo en 1984 par trois universitaires japonais. D’autre part, le CESCM publie en avril 2006 «Qui tant savoit d’engin et d’art». Mélanges de philologie médiévale offerts à Gabriel Bianciotto, textes réunis par Claudio Galderisi et Jean Maurice (590 p., 75 €). Christian Rémy, chercheur associé au CESCM, a publié Seigneuries et châteaux forts en Limousin 2 aux éditions Culture et patrimoine en Limousin (160 p., 161 ill., 39 €). Le 7 février à 19 h, conférence de la Maison du Moyen Age à la médiathèque de Poitiers : «Des signes pour régner : les emblèmes pendant la guerre de Cent ans» par Laurent Hablot. Docteur de l’Université de Poitiers, il a soutenu sa thèse sur ce thème sous la direction de Martin Aurell et de Michel Pastoureau.
Lire les textes anciens L
’historien travaille souvent sur des sources manuscrites, notamment des actes notariés et des correspondances. Il est donc amené à s’initier à la paléographie afin de pouvoir lire et transcrire des textes difficiles à déchiffrer. Le groupe Faire l’histoire, dirigé par Nicole Pellegrin à l’Université interâges de Poitiers, a adopté cette méthode travail et en fait profiter un public plus large en publiant un cahier d’exercices paléographiques : Lire les textes anciens, qui réunit 25 documents poitevins des XVIIe et XVIIIe siècles. Les documents
sont reproduits en fac-similé, transcrits et commentés. «Ce livre est le résultat d’un enseignement mutuel, souligne Nicole Pellegrin. Au-delà de la paléographie, l’objectif est d’apprendre à faire l’histoire du Poitou sous l’Ancien Régime et d’être utile aux historiens de nos âges et des générations à venir. C’est pourquoi nous montrons la spécificité de chaque texte tout en l’incluant dans un champ plus vaste.»
Ouvrage dirigé par Y. Couturier et N. Pellegrin, Geste éditions, 152 p., 30 €
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ABCAR-DIC PROCESS
Détente instantanée contrôlée
La Rochelle, le laboratoire de maîtrise des technologies industrielles a mis au point un procédé de traitement «haute température - courte durée» unique au monde. Cette nouvelle technologie est aujourd’hui exploitée par l’entreprise Abcar-DIC Process. Dans la mythologie arabe, la vallée d’Aabqar était le lieu de rencontre des génies. Cette légende trouve son origine dans la différence de température entre le jour et la nuit qui provoquait l’éclatement des cailloux (dû à l’expansion par détente rapide) avec un bruit retentissant. Toute personne sortant de l’ordinaire était donc «aabqari»… C’est en songeant à ce récit que le professeur Karim Allaf a baptisé la société qui exploite aujourd’hui la DIC. Derrière ces trois lettres, se cache une nouvelle technologie hautement stratégi-
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que pour de nombreux secteurs industriels : la Détente instantanée contrôlée. Séchage des fruits et légumes, texturation, étuvage des céréales, décontamination de substances alimentaires et médicales, extraction des huiles essentielles, préservation des bois archéologiques gorgés d’eau… ses applications sont multiples. Et ses avantages considérables : économiques (vitesse, coût), qualitatifs (stérilisation, préservation des vitamines, de la forme, de la couleur) et environnementaux (absence de solvants, réduction d’eaux usées et matières résiduelles). Ainsi, l’extraction de l’huile essentielle d’ylang-ylang par DIC s’effectue en 6 mn (peut-être bientôt en 2 mn !) au lieu des 24 à 48 heures nécessaires avec la méthode traditionnelle (extraction par entraînement à la vapeur) et permet d’obtenir un produit de qualité parfaite. Le procédé a été inventé en 1988 par l’équipe de Karim Allaf, installée alors à l’Université technologique de Compiègne. Le processus débute par un traitement thermique de courte durée : le produit est porté rapidement à une température d’environ 140 °C et à une pression de 5 bars pendant quelques secondes. Après une phase de stabilisation, la détente proprement dite est ensuite obtenue par une chute abrupte de la pression vers le vide de façon quasi instantanée (un dixième de seconde). Sous l’effet de cette dépression, le produit traité subit un phénomène d’auto-évaporation. La rapidité de la détente est primordiale pour le succès de l’opération. En 1994, le laboratoire déménage vers la toute nouvelle université de La Rochelle.
Thierry Girard
Déjà, Karim Allaf envisage de passer à l’étape industrielle et de créer une structure privée pour exploiter la DIC qui fait l’objet de nombreuses convoitises. Ainsi, le groupe américain Universal Foods Corporation lui offre de racheter le brevet et d’installer toute l’équipe de recherche en Californie ! Quant à l’Union européenne, jugeant les travaux du laboratoire stratégiques, elle envisage un déménagement vers Cologne ou Murcie. Mais la Communauté d’agglomération de La Rochelle met tout en œuvre pour retenir l’équipe, entreprenant la construction d’un hall technologique ! C’est ainsi que, début 2001, Abcar-DIC Process voit le jour, notamment grâce à l’incubateur régional Poitou-Charentes («une aide précieuse !»). Elle compte aujourd’hui 5 salariés et ses 1 300 m2 abritent six machines dont les capacités de traitement varient de 50 kg/h à 8 t/ h. C’est Vicenta Allaf qui est aux commandes de la société, ce qui permet à son époux de se consacrer à la recherche tout en participant à la conception des machines et à la transition des études en laboratoire vers l’étape industrielle. En gestionnaire prudente, Vicenta Allaf pratique la «politique des petits pas. Mieux vaut rester sur de bonnes fondations sans se laisser dépasser par le succès.» Car le succès est bien au rendezvous. Le nombre de clients ne cesse d’augmenter et de nombreux projets se développent avec l’étranger, notamment avec la Thaïlande et l’Indonésie. La jeune entreprise est en passe de devenir la vallée d’Abcar de la détente instantanée !
Axelle Partaix
Cent fenêtres sur Internet D
e 2000 à 2002, la Communauté d’agglomération de Poitiers (CAP) fait réaliser la plus longue expérience jamais effectuée sur les usages d’Internet. Dirigée par Jean-François Rouet (directeur du laboratoire Langage mémoire et développement cognitif de l’Université de Poitiers et du CNRS), cette étude a réuni cent volontaires âgés de vingt à plus de soixante ans répondant à des critères
socioculturels différents, mais choisis pour leur méconnaissance d’Internet. Une pratique devenue régulière grâce au prêt de matériel informatique a permis de dégager leur représentation d’Internet, leurs attentes et leurs craintes. A la lecture des témoignages, des statistiques et des analyses, on s’aperçoit qu’Internet est difficile à manipuler et nécessite une période d’apprentissage.
Il faut également rassurer les nombreux utilisateurs qui craignent toujours les vols causés par les achats en ligne avec la carte bancaire, la violation de la vie privée, etc. Il est suggéré à la CAP de mettre en place des structures d’aide pour élargir l’accès à Internet et de créer des «communautés de développement culturel». C. L.
Ed. Atlantique, 232 p., 18 €
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