inédit
Georges Hyvernaud
Retour en jeu La publication de Voie de Garage, le manuscrit original de La Peau et les Os, complète un travail de réédition et de reconnaissance de l’œuvre de Georges Hyvernaud, écrivain né en 1902 à Saint-Yrieix-sur-Charente Par Alexandre Bruand Photo Alberto Bocos
« Page de droite : Georges Hyvernaud à l’oflag II D, Grossborn, hiver 1941-1942. (coll. A. Hyvernaud) Extrait du manuscrit de Voie de garage. Ci-dessous : Guy Durliat.
’ai été saisi par l’écriture de Georges Hyvernaud lors de la première réédition de La Peau et les Os et du Wagon à Vaches, en 1985. Comme pour beaucoup de lecteurs, ce fut une révélation. Ce n’est qu’ensuite, en en parlant autour de moi, que j’ai fait le rapprochement : cet écrivain de grande valeur, c’était aussi le prof attentif et exigeant q u e j’avais eu à l’Ecole normale d’instituteurs d’Auteuil.» Quelques années plus tard, avec quelques autres personnes désireuses comme lui de mieux faire connaître l’œuvre de l’écrivain, Guy Durliat participera à la création de la Société des lecteurs de Georges Hyvernaud, dont il est aujourd’hui le secrétaire. L’anecdote dit sans doute assez bien quel homme a pu être Georges Hyvernaud, un professeur de littérature assez discret pour ne jamais mentionner à ses élèves qu’il écrivit deux des grands livres de l ’ a p r è s - g u e r r e ; un pédagogue passionné par la transmission du savoir, auteur de manuels de lect u r e , mais aussi un écrivain du dérisoire des choses, de l’errance de l’homme. On pourrait penser que ces deux Hyvernaud, le professeur chargé de former les êtres et l’auteur qui puise aux mêmes sources que Pascal et Céline, s’excluent ; pour Guy Durliat, qui a
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connu successivement l’un et l’autre, ils se complètent plutôt. Car si l’écrivain s’est souvent tenu au bord du nihilisme, il y a exprimé une compréhension généreuse et têtue des hommes, qui était aussi celle de l’enseignant. «Si son humanisme peut ne pas être évident aux premières lectures, il est cependant là, à sa manière : lucide et pudique. Il n’est qu’à relire sa Lettre à une petite fille de 1945 dans laquelle il affirme sa religion de l’homme. Avec ses élèves, c’était un anti-démagogue, doté d’une très haute idée de l’enseignement.» Aujourd’hui, l’auteur de manuels scolaires a sa place dans certains d’entre eux. Juste retour des choses, que l’on doit à quelques inconditionnels, critiques, éditeurs ou simples lecteurs, obstinés à faire sortir l’écrivain de l’oubli. Car, de ses deux existences, c’est sa vie d’enseignant qui fut la plus constante et visible. L’auteur de La Peau et les Os, «le plus beau texte sur la captivité de la guerre de 1939-1945» selon François Nourissier, ne fut salué que par une voix, celle du critique Jean José Marchand, lorsqu’il mourut en 1983. Pourtant, lorsqu’en 1946 Les Temps modernes, la rev u e de Jean-Paul Sartre, publie un texte signé Hyvernaud sur l’expérience de la détention en oflag (les camps de prisonniers allemands réservés aux officiers), celui-ci ne passe pas inaperçu. Il a été écrit en Poméranie, lors d’une longue captivité, de 1940 à 1945. Le prisonnier Hyvernaud y a résisté au découragement en ne cessant d’écrire : des lettres à sa femme, des carnets, et le manuscrit d’un «livre qu’il faudrait écrire sur la captivité». C’est de ce manuscrit que sera repris et retravaillé le texte publié par Les Temps modernes. C’est aussi lui qui sera la matière première de La Peau et les Os, qui sort en 1949 aux éditions du Scorpion, complété par des pages écrites une fois la liberté retrouvée, en particulier celles, effroyables, sur la mise en fosses communes de milliers de prisonniers russes.
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Les éditions du Scorpion n’assurent pas à La Peau et les Os la diffusion qu’il mérite. Hyvernaud consacre alors ses efforts à changer d’éditeur et c’est chez Denoël que paraît en 1953 Le Wagon à vaches, roman beau et amer sur la condition de «prisonnier de l’après-guerre, enfermé dans son petit métier», selon les mots de l’auteur. L’accueil critique est cette fois désastreux : Roger Nimier écrit un article hostile, Les Lettres françaises assassinent l’ouvrage. Blessé, découragé, Georges Hyvernaud renonce alors à toute publication pour se consacrer pleinement à l’enseignement et aux ouvrages pédagogiques. C’est la fin de sa première carrière littéraire. La seconde débute en 1985, deux ans après sa mort. On la doit d’abord aux éditions Ramsay et à son directeur Paul Fournel, qui publient une nouvelle fois les deux romans d’Hyvernaud, ainsi qu’un troisième ouvrage inachevé, et des textes de captivité regroupés sous le titre Carnets d’Oflag. Et très vite, ses nouveaux lecteurs vont s’employer à lui assurer une renommée posthume. En Charente, Daniel Roy, frappé par la force littéraire de l’auteur du Wagon à Vaches, va contacter son épouse, Andrée Hyvernaud, rassem-
bler de nombreux documents et monter une exposition qui sera présentée au musée des Beaux-Arts d’Angoulême et dans d’autres lieux de la région. Des adaptations d’Hyvernaud pour la scène, des lectures, comme celles faites par Jacques Gamblin puis Robin Renucci aux Nuits de la correspondance de Manosque, vont aussi élargir le public de l’écrivain. Comme le fera la sortie, en 2000, d’une mise en musique de textes de La Peau et les Os par le guitariste du groupe Noir Désir, Serge Teyssot-Gay. Mais c’est avant tout par les efforts d’édition de ses écrits qu’Hyvernaud revit aujourd’hui : ses textes ont été réédités plusieurs fois, des traductions américaines et italiennes ont été faites. Sous le regard attentif d’Andrée Hyvernaud, des textes de captivité inédits ont été édités, ainsi que ses Lettres de Poméranie 1940-1945 chez Claire Paulhan. Nouvelle étape, Voie de Garage vient d’être publié par la Société des lecteurs de Georges Hyvernaud. Il s’agit du manuscrit original de La Peau et les Os, de ces pages écrites contre l’ennui et la souffrance de l’oflag. Dernière contribution d’Andrée Hyvernaud à la reconnaissance littéraire de son mari – inlassable représentante de sa mémoire, elle est décédée le 8 mars 2005 à l’âge de 95 ans –, cette publication constitue un témoignage incomparable sur la genèse de l’œuvre. «Voie de Garage laisse voir le matériau brut du livre à différents stades de sa composition, mais offre aussi une multitude de fragments épars, réutilisés ailleurs ou complètement inédits», note Guy Durliat. Et on découvre, en deuxième de couverture du manuscrit, les premiers titres imaginés : outre Voie de Garage, Grandes Vacances, Profits et Pertes, Hors du Jeu. Ironie heureuse, c’est au contraire la présence d’un grand écrivain que cette réédition renforce une nouvelle fois. ■
UNE AIDE RÉGIONALE L’édition de Voie de Garage, composée et imprimée par Plein Chant à Bassac, a reçu un concours financier de l’Office du livre en Poitou-Charentes et de la ville natale de l’écrivain, SaintYrieix-sur-Charente. Pour Sylviane Sambor, directrice de l’Office du livre, l’aide s’imposait «en raison des qualités de l’écrivain et de la place tenue par ce manuscrit dans son œuvre». Pour Annette Feuillade, adjointe au maire de Saint-Yrieix, l’aide de la ville s’inscrit dans une volonté de participer à la mise en valeur de l’écrivain. «Depuis une dizaine d’années les actions ne manquent pas à Saint-Yrieix et la communauté d’agglomération. Je pense par exemple à l’adaptation par la compagnie Pause Théâtre ou au concert de Serge Teyssot-Gay à la salle de concert de la Nef.»
Voie de Garage, 1941-1944, de Georges Hyvernaud. 21 € + 3 € de frais de port. Société des lecteurs de Georges Hyvernaud, 39 avenue du Général Leclerc, 91370 Verrières-leBuisson. La société édite chaque année un numéro des Cahiers Georges Hyvernaud et anime un site internet : slhyvernaud.org L’essentiel de l’œuvre de Georges Hyvernaud est disponible aux éditions du Dilettante. La Peau et les Os et Le Wagon à vaches existent également chez Pocket. 35
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