vestiges
Mettre ses mots dans les pas des Romains, c’est ce que l’on peut faire en suivant la voie antique qui allait de Poitiers à Saintes. Extrait d’un récit à paraître, qui conduit de Sainte-Soline à Brioux-sur-Boutonne
Par Denis Montebello Photos Claude Pauquet
Le chemin des Romains
D
e Sainte-Soline la route sans dévier, sans rien d ’ a b o r d qui vous arrête, divertisse, pas même le panneau indiquant Germain. Ni le château miraculeusement poussé sous ce nom. Celui-là, pense-t-on en passant, n’a pas perdu son procès, on ne lui a pas décoiffé, ou pas toute, sa tour. Il n’a pas perdu ses tuiles, ces belles tuiles jaunes qu’on vole de plus en plus aux vieilles fermes d’ici et qui feront plus belle, plus authentique votre villa dans le Sud. Le château à gauche a une tour ronde dont le toit, s’étonne le photographe qui vous accompagne, est carré. Est-ce pour cela qu’il accélère ? Est-ce le signe que votre route en coupe une autre, que vous arrivez à un carrefour, qu’il vous faut laisser du même côté Sauzé-Vaussais (à 14 km) pour continuer ? On ne vous apprendra pas qu’une voie romaine va, comme la prose qu’elle écrit, «droit devant». On ne vous le redira pas. Même si ce 21 avril 2005, douzième jour des vacances de Pâques, le chemin que vous prenez est plutôt celui des écoliers. Il vous mènera pour commencer à Crolour. Un nom qu’on croirait fait pour les Anglais toujours plus nombreux qui résident là, ou planté par eux, avec ce LETTER en limite de gazon. Un nom à peu près aussi faux que le bronze qui sourit mâchoires serrées, bien trop raide, à la boîte en face. Sur l’autre rive. Où elle attend le courrier. Ou l’averse, pour retrouver des couleurs. Celle qu’on guette du facteur parce qu’elle apporte ou ramène la vie dans les villages. La couleur qui les empêchera de crouler. Crolour est un mot-valise, n’est-ce pas. A portemanteau word. Il faudrait demander à celui qui habite là et qui a rangé son véhicule dans la cour, à l’abri des regards, une immatriculation avec des lettres qui ne font pas mot, rien qu’un CHT, et des chiffres. Fermés de même les volets bleu lavande. Comme pour presser le pas des rares pèlerins empruntant le Chemin des Romains, l e s inviter à ne pas s’attarder aux murs frais rejointoyés, à ce blanc un peu trop limousin. Qu’ils s’intéressent plutôt, surtout s’ils sont au volant, au petit garçon avec son cartable dans le dos et à la petite fille qui marche après lui avec un cartable pareil et deux couettes blondes, qu’ils les regardent traverser leur zebra crossing, et qu’ils n’oublient pas de ROULER GENTIL , POUR LES PETITS ! Marcheur, on ralentit. Machinalement. Ou plutôt on hésite. Entre se dire (en anglais, pour plaire au résident) arrivé au jardin et se voir rendu (pour parler comme l’indigène) au bois de Binel. Entre going to Rome et aller à vau-l’eau.
Denis Montebello a obtenu le prix du livre en Poitou-Charentes 2004 pour son livre Fouaces et autres viandes célestes, éd. Le temps qu’il fait. Ci-dessous : cimetière protestant à l’entrée de Châtenet. Page de droite : grange à Crolour.
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Là où on hésite entre jardin et bois, où le jardin est devenu bois, ou redevenu, on sait malgré tout écrire POSTES et en lettres jaunes, les heures des levées (lundi à vendredi 9h), le bureau le plus proche (LEZAY), on ne risque pas de l’oublier. Inutile de faire un nœud à son mouchoir, trois nœuds à son grillage, de dépecer le plastique : on se rappelle qu’on est là devant une entrée, qu’au bout de l’allée il y a un hangar. Un squelette, vu de près, ses os de guingois. Comme si, las de chercher le plan du reptile énorme dont on voulait voir comment il marchait, on l’avait remonté selon le souvenir (forcément imparfait) qu’on en gardait. D’où cette construction de bric et de broc. De bise et de galerne. Bateau ventre en l’air. Arche. On irait avec au déluge, si elle n’était ouverte. Ouverte à tous les vents, pourtant elle résista à la Tempête. D’après l’homme qui a garé sous le pommier sa 403 immatriculée 331 DA 79 (on a affaire à un spécialiste, la preuve l’appareil pour régler la hauteur des phares). Oui, la Tempête fit partout voler les tuiles et ici seulement danser la tôle, tourner les planches. Vous auriez donc tort d’y voir un naufragé de la route, une épave comme on en rencontre tant quand on progresse avec le progrès. La voie que vous avez prise, faut-il le répéter, monte et fait remonter le temps. Elle a un drôle d’accent, vous dit votre compagnon qui vous a mal compris. Ou que vous avez mal compris. Vous alliez entamer la montée, attaquer un virage. Vous avez cru qu’il parlait de
la montée, du virage, que cela allait pour lui contre l’idée d’une voie romaine filant droit. Cela n’obéissait plus. Le chemin cheminait sans vous. Ou vous marchiez sans lui, à travers champs, déjà votre esprit battait la campagne. Vous parliez, vous, des deux cyclistes aperçus du cimetière de Saint-Romans. Vous les aviez regardés s’arrêter devant l’église, vous aviez regardé avec eux en arrière. Si le peloton ou le reste de la troupe arrivait. Mais vous aviez beau vous dévisser la tête, vous ne voyiez rien venir. «Le v’nont pas!», avait dit l’un. «I vois peursoune !», avait répondu l’autre. On ne vous avait visiblement pas suivi. Trop de détours quand vous racontez. Des précisions et qui égarent. Le lecteur maudit vos digressions. Vous perd et avec vous le sens. Aussi ne voyezvous personne. Ou si quelqu’un vous parle, c’est avec un drôle d’accent. Et vous ne le comprenez pas. Ou il vous dit qu’il n’aime pas marcher à côté de vous. Que vous faussez compagnie et regardez ailleurs, vers Agrigente, Chypre et toujours sous vos pieds. Un sol qui forcément se tait. Tandis qu’on vous parle. Vous n’écoutez pas, occupé que vous êtes par la route. Par les témoins qu’elle aurait pu laisser de son passage dans la terre. Un fer à cheval, par exemple, ou une hipposandale. Tant pis si la chose, selon l’archéologue à qui vous la soumettrez, servait à ferrer les bœufs et ne date que du XIXe siècle. Qui veut voyager loin ménage sa monture. Et vous n’en êtes qu’au début. ■
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