expérience
Témoignage de Samuel Arlaud, géographe et agriculteur, sur la perception des espaces ruraux, la production agricole et les filières bio
Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Marc Deneyer
L’agriculture le marché et le paysage
amuel Arlaud possède une double culture. Maître de conférences à l’Université de Poitiers, il a dirigé pendant une dizaine d’années une exploitation agricole dans le sud de la Vienne. Un rêve d’enfant. Sa ferme et ses 90 ha attenants, il les a découverts à Moulismes alors qu’il parcourait la région pour préparer sa thèse de géographie sur le thème «Héritages et mutations de l’agriculture dans les zones de faibles densités du Poitou-Charentes». Engagé dans une filière bio, il produisait du pain et élevait des vaches limousines.
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sont engagés et du système de production qu’ils ont mis en place. Si un système céréalier se planifie sur plusieurs années, l’élevage, quant à lui, est soumis à une temporalité encore plus longue. Par exemple, on ne peut brusquement passer de l’ovin au bovin. D’ailleurs, les éleveurs consacrent souvent toute une vie à améliorer leur troupeau et à le structurer. Même si les couleurs des grandes cultures peuvent varier d’une année sur l’autre, l’agriculteur s’inscrit dans la durée et dans une trame paysagère qui évolue aussi très lentement.
Pourquoi les agriculteurs ne supportent-ils pas
L’Actualité. – Comment percevez-vous la relation entre agriculture et paysage ?
qu’on les appelle «jardiniers de la nature» ?
Quand je travaille dans un champ, je suis dans le paysage mais je n’ai pas spécialement l’impression de «faire le paysage». Je regarde ce que je fais, donc je regarde la terre qui sert à produire et les éléments qui structurent cette terre (chemins, haies, bâti…). Je suis dans une échelle de micro-paysage. Le géographe, lui, considère le paysage à une échelle beaucoup plus large, même si son observation trouve ses limites dans le strict champ visuel.
Samuel Arlaud. – Les couleurs de la campagne résultent-elles du marché international ?
Les couleurs des champs au printemps se font à la bourse de Chicago ou à Bruxelles, elles sont à l’aune de la Politique agricole commune et des marchés mondiaux. Les agriculteurs suivent les fluctuations des cours et essaient d’anticiper sur l’évolution du marché. Ils vivent donc à la fois dans un temps agricole annuel, ce qui est très court, mais aussi dans une temporalité plus longue, celle de la filière dans laquelle ils
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Un jardinier produit pour lui-même tandis qu’un agriculteur produit pour nourrir la population. C’est le rôle qui fut assigné à l’agriculture dans l’après-guerre, ce qui a engendré le productivisme. Donc, entretenir le paysage n’est pas considéré comme une activité productive. Dans les années 1980 après la crise du productivisme, on a commencé à parler de diversification, de filières bio, de tourisme vert mais ces discours ont toujours du mal à se faire entendre car la France n’a plus de grand projet agricole. Si la logique du libéralisme classique était appliquée, des zones entières du pays seraient abandonnées, comme en Grande-Bretagne. Cela n’entre pas dans notre mentalité. En France, la désertification – ou «déprise» agricole – n’a jamais été acceptée.
Comment réussir dans une filière bio ?
Précisons tout de suite que l’agriculture biologique représente un pourcentage infime en France des surfaces et des quantités produites, de sorte que l’offre demeure largement insuffisante.
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Si l’agriculteur bio gagne sa vie ce n’est pas parce qu’il vend ses produits plus chers, car le coût de production est plus élevé, c’est souvent parce qu’il contrôle tout ou partie de la filière et, par conséquent, qu’il maîtrise la valeur ajoutée générée par ses productions. Ainsi la transformation des céréales pour la production de farine, de pain, puis la commercialisation, ou par exemple la vente directe au particulier de viande issue du troupeau de la ferme permettent de mettre en place des systèmes qui s’affranchissent d’un certain nombre d’intermédiaires. Ce type de projet favorise l’emploi d’une main-d’œuvre en moyenne très supérieure à ce qu’elle serait dans un système de production plus classique.
La pression immobilière des étrangers à la campagne, notamment des Anglais, fait-elle prendre conscience de la valeur marchande du paysage ?
révélateurs de notre retard en ce domaine. Le plus souvent, on se contente de refaire les bordures de trottoirs, de planter des arbres, de mettre des fleurs un peu partout mais rares sont les élus qui, dans notre région, mettent en œuvre une réelle politique paysagère dans leur village. ■
Dans la campagne de Moulismes, au premier plan : un champ non cultivé depuis quelques annés.
RURAL-URBAIN NOUVEAUX LIENS, NOUVELLES FRONTIÈRES
Cet ouvrage à paraître aux Presses universitaires de Rennes a été coordonné par Samuel Arlaud et deux de ses collègues poitevins, Yves Jean, professeur de géographie, et Dominique Royoux, professeur associé à l’UFR sciences humaines et arts et directeur du service recherche et développement de la Communauté d’agglomération de Poitiers. Résultant d’un colloque international tenu à Poitiers en juin 2003, le livre regroupe une quarantaine de textes organisés en quatre grandes thématiques. Il forme une synthèse dont l’objectif principal est d’analyser les
rapports et les dynamiques qu’entretiennent espaces ruraux et espaces urbains sous l’effet de trois phénomènes majeurs : l’accroissement des flux de tous ordres et des mobilités individuelles qui brouillent les frontières interspatiales, une métropolisation et une polarisation renforcées qui transforment en profondeur les liens du couple classique ruralurbain, et un développement des inégalités sociales et spatiales. La complexité de ces questions fondamentales nécessite des approches multiples : géographiques, mais aussi sociologiques, économiques, historiques ou encore politistes, qui ont été mobilisées dans cet ouvrage.
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Effectivement, les étrangers qui s’installent dans la région ne sont pas attirés par les grandes plaines céréalières, ils recherchent du pittoresque, des paysages vallonnés et des vieilles pierres. Cela fait réfléchir les gens d’ici parce qu’ils sont étonnés de constater que leur patrimoine bâti, qui avait peu de valeur à leurs yeux, peut être joliment restauré. L’intérêt pour la mise en valeur du bâti est évident s’il permet de vendre deux ou trois fois plus cher. Mais de là à affirmer qu’il y a une prise d e conscience de la valeur marchande du paysage… Les aménagements des bourgs ruraux sont