architecte paysagiste
Entretien avec Isabelle Auricoste, architecte paysagiste installée en Charente, grand prix du paysage en 2000
Entretien Astrid Deroost Photos Alberto Bocos
Une image partagée
«
’agit-il de transformer tout le territoire en décor pour la promenade de visiteurs de passage ou bien faut-il mieux comprendre que derrière la demande de paysage se fait entendre le désir de faire, ensemble, exister un lieu partagé.» Ce questionnement fonde le travail d’Isabelle Auricoste, architecte paysagiste, enseignante à l’Ecole d’architecture et de paysage de Bordeaux et installée à Theil-Rabier. Village de Charente et siège de son atelier Mandragore.
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L’Actualité. – Quel sens revêt aujourd’hui le mot paysage ? Isabelle Auricoste. – Dans l’acceptation actuelle, c’est
la dimension imaginaire que représente le paysage sur un territoire donné, une représentation du paysage idéal que l’on habite et qui a quelque chose d’immatériel. Les représentations que peuvent avoir les techniciens, les élus, les néo-ruraux sont assez différentes. Pour un agriculteur, un bâtiment agricole est un signe positif. Il sait que l’environnement bouge avec ses pratiques. Pour un néo-rural, ce bâtiment défigure une image d’éternité, une campagne qui ne bouge pas. Chacun a une représentation en fonction de sa logique d’action dans ce paysage. Aujourd’hui, quand on parle de paysage, on se réfère à une image du territoire qui serait commune aux différents acteurs et qui leur permettra d’agir en fonction de choix politiques, pris à partir d’une image partagée. Le rôle du paysagiste est d’aider tous les acteurs à faire émerger cette image.
Le paysage, est-ce le beau, l’utile, un environnement préservé ?
Ce n’est pas forcément le beau mais plutôt la façon dont sont liés les différents éléments qui composent ce paysage, comme dans une langue. Chaque région
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a sa façon – aujourd’hui bouleversée par les apports modernes – d’associer les éléments, par exemple de positionner les maisons avec le pignon ou la façade donnant sur la rue. Le mélange de cultures vivrières, céréalières, de vignes et d’élevage fabrique tel type de paysage... Il est intéressant de s’interroger : que veut-on construire, que veut-on garder des modèles anciens ? Sont-ils dépassés ? Seule compte la cohérence, ce qui n’exclut pas des bâtiments modernes à condition de les installer avec cohérence. Ce que l’on doit transmettre à nos enfants, ce n’est pas obligatoirement la forme du paysage mais la ressource essentielle : la qualité des terres, la qualité et la quantité de l’eau et la diversité biologique.
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Comment fabrique-t-on un nouveau paysage ?
Le paysagiste ne part jamais d’une page blanche. Il intervient sur un lieu qui existe déjà avec l’exigence de s’insérer dans un concert. Son projet doit dialoguer, résonner avec le lieu et intégrer cet aspect nouveau, de plus en plus important, qui est d’accompagner les habitants d’un territoire dans la c o n s t r u c t i o n d’une image. On travaille avec les habitants, les élus, les associations afin qu’ils puissent discuter et élaborer des aménagements en fonct i o n de cette image. Le paysage, objet singulier qui associe le physique et l’immatériel, nécessite une appropriation par les habitants. La profession évolue dans cette direction et répond à une demande actuelle de prise en main du territoire, à un moment où les gens ont l’impression que les choses leur échappent un peu.
Quel est le rôle des végétaux ?
La connaissance des végétaux est fondatrice de notre métier, elle donne au paysagiste une attitude qui lui permet, spontanément, de penser les choses globalement, de voir les interactions. Il regarde les végétaux comme des êtres vivants tributaires d’un environnement qui contribue à les modifier. Quant au choix, je n’ai pas de doctrine, chaque lieu appelle sa gamme de végétaux. Je ne les utilise pas pour leur seul effet visuel mais aussi pour leur nature propre, ils doivent être dans des conditions de végétation qui leur conviennent.
Quelle a été votre première réalisation ?
En 1967, j’ai réalisé des espaces verts pour la ville et la ZAC de Sartrouville. A l’époque la commande était importante dans ce domaine. Nous étions de jeunes professionnels et nous avons un peu inventé notre métier en le faisant, pour des formes de villes qui n’avaient jamais existé. On nous demandait de planter des arbres, on les utilisait comme des pots de peinture et le site était peu pris en compte. Cela nous a posé question. Plus tard, j’ai travaillé à la restauration du parc de la maison de George Sand à Nohant et ce détour par les jardins historiques, qui prennent en compte le site et une vision du monde, m’a permis de trouver des outils conceptuels. La restauration de ces sites, pour laquelle j’ai contribué à élaborer une méthodologie, m’a amenée à penser la création contemporaine en créant des liens, en instaurant un dialogue avec les étapes précédentes. Le plan de paysage du pays Mellois correspond à une vision actuelle de ce métier qui demande une compétence transversale associant le culturel, l’économique, l’écologique... Ce plan, élaboré avec tous les acteurs locaux et avec une vraie volonté de la part des élus de suivre une démarche participative, a été
conçu comme une plate-forme de développement local. Deux ans de travaux ont donné plus qu’une étude, c’est un plan d’action qui offre une représentation du paysage Mellois et une grille dans laquelle peuvent s’insérer des réalisations concrètes, en permettant des choix politiques à plusieurs niveaux.
Vous intervenez surtout en zone rurale.
A Verteuil, Isabelle Auricoste a réalisé un parc public en bordure de la Charente. Sur un terrain inondable, drainé par de grands fossés qui organisent la distribution des espaces et favorisent l’écoulement des eaux, ce parc crée au centre du bourg un espace de fraîcheur.
Je suis toujours un peu militante et j’ai envie d’agir où cela me paraît le plus utile. Dans les territoires ruraux qui connaissent de profonds changements, le paysage peut être une aide à la définition d’orientations politiques.
On replante des arbres, des haies. Quelles en sont les conséquences pour les agriculteurs ?
Un territoire peut faire émerger l’idée qu’une haie, en plus de sa valeur écologique, constitue une image caractéristique de son paysage et il devra trouver des formes contemporaines de haies. Dans la région qui n’est pas vraiment une région de bocage, les haies avaient d’abord pour fonction de protéger les cultures (vignes, céréales...) du bétail. A partir de la crise du phylloxéra (1875), une transformation profonde s’est
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opérée en direction de l’élevage, des terres de culture ont été transformées en pâturage et le maillage du bocage s’est fait plus serré. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, les haies représentaient une ressource en bois de chauffage et étaient entretenues. Aujourd’hui, les haies ne sont plus utilisées pour le bois. Leurs fonctions permanentes (protection de la ressource en eau, limitation de l’érosion, refuge de la faune et de la flore) persistent mais les fonctions économiques sont plus difficiles à trouver. Or une haie qui n’est pas entretenue fait concurrence aux cultures et est une charge pour son propriétaire. Certains imaginent d’élever du bois précieux pour la menuiserie, évoquent l’intérêt cynégétique des haies... Ces fonctions modernes de la haie impliquent, contrairement au passé, des formes différentes. Ses fonctions d’intérêt général sont plus importantes que ses fonctions économiques privées et si l’on considère que les haies sont nécessaires, alors comment aider les agriculteurs ? Ceci est une vraie question politique et il y a des choix à faire.
De nouveaux éléments, comme les bassines, apparaissent dans le paysage régional.
tions massives du paysage. Les bassines, c’est un choix de paysage. Les agriculteurs qui ne peuvent pas irriguer perdent une partie de la récolte et donc la prime européenne. On les a incités à créer des bassines. Je suis contre ces bassines qui encouragent la monoculture. C’est un mauvais système qui favorise l’emploi de pesticides, fragilise les plantes et épuise le sol.
Les paysages charentais, connus pour être variés, le sont-ils depuis toujours ?
Après la guerre, pour une raison légitime qui était de nourrir la population, les agriculteurs ont été encouragés à produire plus. Leur niveau de vie a progressé mais ce système a entraîné l’arrachage d’arbres et l’utilisation intense de produits phytosanitaires. Ensuite, ils ont dû continuer pour survivre. Ce processus, qui sera très difficile à inverser, a produit des transforma-
Des paysages variés sont la résultante de sols différents auxquels on adapte les cultures. Aujourd’hui, on a les moyens de ne pas respecter le sol, il n’est plus qu’un support physique auquel on apporte tout. Et cela peut conduire à une banalisation des paysages un peu regrettable. Par exemple d’Aigre à Angoulême, où les céréales sont cultivées à grande échelle. Avant, on voyait des cultures différentes, de la vigne et des arbres fruitiers à tel point qu’au XIXe siècle, des voyageurs décrivaient la Charente comme une vaste forêt. Jusqu’aux années 1950, les métayers avaient l’obligation de planter des noyers (pour l’huile et le bois), des cerisiers, des châtaigniers en limite de parcelles. Ces limites n’existent plus... on remarque encore des noyers en plein champ, beaucoup ont été respectés mais ne sont pas remplacés au terme de leur vie. Les pratiques actuelles me rendent critique davantage pour l’avenir de l’agriculture – elles sont sûrement une catastrophe pour le développement durable – que pour la beauté des paysages. ■
UNE ŒUVRE EXEMPLAIRE
En 2000, le Grand prix du paysage, distinction nationale alors délivrée par le ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, a récompensé la carrière d’Isabelle Auricoste, maître d’œuvre, conseil, animateur, enseignante, écrivain notamment pour la revue Utopie qu’elle a contribué à créer et élue locale de Theil-Rabier. «Si peu d’itinéraires de paysagistes racontent, mieux que celui d’Isabelle Auricoste, l’histoire de cette profession, c’est que peu de carrières ont été à ce point déterminées par l’écoute des attentes sociales, en un temps où le souci du paysage n’a cessé de revêtir de nouvelles formes et d’imposer au paysagiste de nouveaux moyens d’action», soulignait à cette occasion Serge Briffaud. Isabelle Auricoste est diplômée de l’Ecole nationale supérieure d’horticulture de Versailles, section du paysage (devenue Ecole nationale supérieure du
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paysage). Elle a également fréquenté l’Institut d’urbanisme de l’Université de Paris, l’Ecole pratique des hautes études, pratiqué la sociologie avec Henri Lefebvre, l’histoire de l’art avec Pierre Francastel. Ses travaux en milieu rural et urbain se doublent d’une intense activité de publication et de transmission en direction des jeunes générations. Après avoir enseigné à l’ENSP de Versailles, Isabelle Auricoste, dont la réflexion a contribué à structurer la formation de paysagiste, est aujourd’hui responsable pédagogique à l’Ecole d’architecture et de paysage de Bordeaux.
GEORGES HYVERNAUD EN CHARENTE
Ce fut la dernière contribution d’Andrée Hyvernaud à la reconnaissance posthume de son mari, l’auteur charentais de La Peau et les os : la société des lecteurs de Georges Hyvernaud (39, avenue du Général-Leclerc 91371 Verrières-le-Buisson) vient d’éditer Voie de garage 1941-1944. Guy Durliat et l’épouse de l’écrivain, disparue en mars dernier, sont à l’origine de cette publication des cahiers de prisonnier dont Hyvernaud tirera l’un des plus poignants témoignages sur la captivité pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Actualité reviendra dans une prochaine édition sur l’œuvre singulière d’un écrivain (notamment sur ses paysages charentais) qui marqua le monde des lettres pendant les années 1950, découvert par Sartre et comparé à Céline avant de tomber dans l’oubli. www.slhyveraud.org
Page de droite : la Grande Champagne, entre Bouteville et Saint-Amant-de-Graves, en Charente. Photo Marc Deneyer
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