définitions
Selon le géographe Michel Périgord, le paysage est «le lieu où s’inventent les rapports de l’homme avec la nature et la société, un champ ouvert à la création» Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Claude Pauquet
A chacun son horizon M ichel Périgord, professeur de géographie à l’Université de Poitiers, est chercheur au laboratoire Identité connaissance des territoires et environnement en mutation (Icotem, EA 2252) et responsable du Centre d’études des dynamiques spatiales et environnementales (Cedyse). En collaboration avec Pierre Donadieu, il publie Clés pour le paysage. Cet ouvrage, conçu comme un manuel, s’adresse à un large public, depuis les enseignants du secondaire jusqu’aux élèves des écoles de paysage ou d’agriculture, ou à de simples curieux. D’où vient votre intérêt pour les paysages ?
tout simplement, un horizon qui suggère des choses à découvrir, des mythes et qui laisse une place à l’imagination. C’est le lieu où s’inventent les rapports de l’homme avec la nature et la société, un champ ouvert à la création. Mais le paysage est aussi une image du vivant, une image de nos sociétés. C’est le reflet de ce que nous sommes, notre miroir. On n’a jamais fini de le découvrir et, à travers lui, c’est soi-même que l’on découvre. Quelles différences entre paysage et espace ?
Au cours des années 1980, j’ai enseigné en CPGE au lycée Gay-Lussac de Limoges. C’est dans le cadre d’un projet d’action éducative qu’un collègue de biologie m’a proposé de travailler avec lui sur le bassin de Brive. Le territoire me plaisait, j’ai donc choisi le thème du paysage, qui est devenu plus tard un sujet de thèse. A l’époque, peu de géographes s’intéressaient au paysage. Depuis, la question du paysage est devenue de plus en plus importante, au point de constituer des pans entiers des programmes de l’enseignement secondaire. Quelles sont vos définitions du paysage ?
Clés pour le paysage, coll. «Géophrys», Ophrys, 368 p., 22 € 26
C’est la vision du monde mais, à mon sens, il y a autant de définitions que d’individus. Le paysage est un mot polysémique. Pour le géographe, c’est la relation entre l’espace perçu et les représentations que les hommes s’en font. Le paysage est peut-être,
La carte représente l’espace. Mais le paysage est une portion d’espace perçue à hauteur des yeux et interprétée par l’homme. Mais il n’est pas dit que cette perception soit arrêtée par le cerveau, notre regard peut glisser sur l’espace et ne pas le percevoir comme paysage. Rarement, le paysage est perçu en tant que tel. Alors que l’espace est une notion objective qui fait l’objet d’enjeux très forts entre différents acteurs. Le peintre Henri Cueco dit que le paysage n’existe pas. Le paysage existe pour ceux qui sont capables de l’inventer à un instant donné. Certains matins, je ne vois pas grand-chose et d’autres, mon attention est attirée par des contrastes. Par exemple, en venant de Limoges, en passant les champs de g r a n d e s cultures du plateau Montmorillonais, je découvre la forêt du Défend qui, avec ses herbes d’eau et ses asphodèles, donne un goût de sauvage alors que le milieu fut complètement artificialisé au XIXe siècle. Le paysage est une affaire de perception mais pas seulement. On prend vraiment possession
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du paysage par la marche. Tous nos sens sont sollicités. Finalement le paysage est entre le domaine de la perception et de l’imaginaire… On peut fantasmer, rêver et être imprégné par l’ambiance de la nature. Le meilleur exemple est le récit de l’ascension du mont Ventoux par Pétrarque au XIVe siècle. C’était une telle jouissance, qu’ensuite il s’est imposé une pénitence très dure. Le paysage est une manière d’approcher l’espace. Le paysage exprime des formes, l’espace exprime la construction des formes par l’homme. Quelles différences entre paysage et environnement ?
Il existe aussi, sans doute, des paysages qu’on ne veut pas voir ?
La zone commerciale de Chasseneuildu-Poitou, au nord de Poitiers, et un nouveau lotissement près de la RN 174 à Mignaloux-Beauvoir.
Dans l’environnement tout est quantifiable. On peut mesurer un débit, une qualité hydrique, des densités d’arbres au kilomètre carré. L’environnement est le monde de la mesure, de la quantité, du rationnel, de la science. En revanche, le paysage est plutôt un monde culturel. L’environnement est objectif, le paysage est subjectif. Je me demande s’il n’y a pas une discrimination socioculturelle à travers le paysage. Ceux qui sont capables de l’analyser, d’en jouir, d’être heureux dans un cadre de vie où ils créent images, couleurs et sensations, et puis les autres, qui passent tous l e s jours à côté d’une nature muette et qui ne voient rien parce qu’ils sont accoutumés. On ne v o i t bien un paysage que lorsqu’on le découvre pour la première fois, lorsqu’on lui porte un regard inhabitué ou inhabituel.
Oui parce qu’on les considère comme laids. Entre autres, les espaces de transition entre la ville et la campagne. Ils ont été mal traités depuis des années mais les collectivités y sont de plus en plus sensibles. Par exemple sur la RN 147 à Mignaloux-Beauvoir, on remarque de nouveaux lotissements bien intégrés au paysage. Le sommet des toits se confond avec la cime des arbres. On a pensé à introduire des formes paysagères en insérant ces lotissements dans le prolongement de deux lisières. En revanche sur la RN 10 au nord de Poitiers, la transition est extrêmement brutale. Travailler sur le paysage vous a t-il enlevé des certitudes ?
Oui, beaucoup… Dans les années 1980, j’ai travaillé sur l’évaluation paysagère alors je me suis rendu compte que, rien qu’en France, il y avait 30 à 40 grilles d’évaluations, j’ai commencé à douter. Et puis, évaluer c’est juger sur quelques critères, c’est donner de la valeur à des territoires et en déprécier d’autres. Certaines communes sont ainsi reconnues pour leur bonne qualité paysagère et le paysage devient un objet de spéculation car il donne de la valeur au lieu. Cela dit, j’ai beaucoup moins de certitude maintenant. Je m’interroge encore sur ce qu’est le paysage. Je suis toujours à la recherche d’une réponse, par delà l’horizon. ■ ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 69 ■ 27