histoire
Par Luc Bourgeois Photos Marc Deneyer
La Christianisation du paysage au Moyen Age L ’aube du christianisme est bien mal documentée dans le Centre-Ouest de la France. La grande f i g u r e d’Hilaire à Poitiers (mort en 368), Dyname à Angoulême (début du Ve siècle) et Pierre à Saintes (mentionné en 511) sont les premiers évêques attestés dans des centres diocésains correspondant aux chefs-lieux de la fin de l’Antiquité. Le premier paysage christianisé est donc celui de la cité. A partir de l’Antiquité tardive, d’amples complexes de bâtiments, qualifiés de groupes cathédraux, abritent l’évêque et sa suite dans un angle des enceintes urbaines récemment construites. Ils comprennent l’église cathédrale et le baptistère – celui de Poitiers est justement célèbre – mais aussi des oratoires annexes, un ancêtre des hôtelsDieu, des galeries monumentales, le palais épiscopal, le logement des clercs et des structures économiques. Hors les murs, une ville des morts répond à celle des vivants : les cimetières périurbains hérités de l’époque gallo-romaine hébergent les corps de martyrs et confesseurs, comme les premiers évêques légendaires de Saintes ou d’Angoulême, Eutrope et Ausone. La vénération portée à ces personnages entraîne l’afflux des pèlerins et des défunts : à la fin de l’époque carolingienne, la basilique qui abrite les reliques d’Hilaire de Poitiers est environnée d’au moins sept édifices religieux et funéraires et de milliers de sépultures. Elle est desservie par de riches chanoines et donne naissance à un quartier qui connaîtra une grande autonomie politique jusqu’à la Révolution. Si les morts ont précocement attiré les vivants dans de tels quartiers périphériques, les défunts ne sont admis au cœur de la cité qu’après l’an mil, avec le développement des cimetières de paroisses urbaines. Les évêques ont transformé la cité antique en ville chrétienne mais le réseau des petites villes gallo-romaines fut également privilégié par ces prélats pour y implanter les premières succursales de leur pouvoir : le témoignage le plus probant de cette pratique est l’ensemble fouillé à Civaux (Vienne), où un groupe cathédral en réduction, comprenant une église et un minuscule baptistère, fut implanté dans un sanctuaire antique désaffecté. L’ensemble est progressivement entouré d’un immense cimetière. LA PAROISSE ET LE VILLAGE
Luc Bourgeois est maître de conférences en archéologie médiévale, chercheur au CESCM de l’Université de Poitiers.
Les fouilles archéologiques révèlent pour le haut Moyen Age un habitat rural assez dispersé où chaque établissement humain dispose de son propre cimetière, voire de tombes éparses entre les bâtiments. C’est souvent une chapelle funéraire privée qui est à l’origine des édifices religieux associés à ces centres domaniaux. La villa romaine exhumée sous l’église de Thaims (Charente-Maritime), ou le passage progressif de l’habitat antique à l’église paroissiale observé lors de fouilles récentes à Soulièvres (Airvault, DeuxSèvres) témoignent de ces continuités. A la fin du premier millénaire de notre ère, les campagnes d’entre Loire et Gironde présentent en conséquence un maillage extrêmement dense de petits édifices funéraires ou cultuels appartenant aux grands
18
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 69 ■
p r o p r i é t a i r e s ou aux communautés monastiques. L’évolution du peuplement et la mise en place des cadres paroissiaux vont provoquer une sévère sélection dans ce réseau. Le village et la paroisse vont devenir progressivement les cadres obligés de l’organisation des hommes. Chaque communauté d’habitants exerçant collectivement certaines activités dans le cadre d’un territoire précis – le finage – est désormais assujettie à une église paroissiale qui rythme toutes les étapes de l’existence, de la naissance à la mort. La genèse de ce découpage reste bien mal connue. En Poitou, c’est seulement entre 906 et 934 qu’un texte mentionne l’existence d’une paroisse rurale, celle d’Exoudun (Deux-Sèvres), dont plusieurs religieux se disputent les revenus ecclésiastiques. Contrairement à une idée reçue, ces circonscriptions religieuses semblent en majorité ignorer les limites domaniales antérieures : elles ont donc entraîné une importante recomposition du territoire et ont polarisé l’occupation autour de quelques habitats abritant désormais un lieu de culte ayant rang d’église paroissiale. Cet édifice est entouré d’un cimetière abritant tous les morts du finage : largement étalé et souvent colonisé par les maisons ou les granges, il est progressivement cantonné par des murs à l’époque moderne, avant d’être rejeté hors du village à partir du XIXe siècle. Le monde contemporain renoue ainsi avec l’exclusion des morts qui caractérisait l’Antiquité. Cette réorganisation du territoire autour des églises paroissiales résulte surtout de rapports de forces : les propriétaires dominants, les grandes abbayes et les évêques eux-mêmes ont pu obtenir la promotion des édifices qui leurs appartenaient. En contrepoint, de nombreux petits lieux de culte, souvent associés à des habitats en perte de vitesse, ont connu un destin moins enviable. Leur transformation en prieurés ruraux les a
parfois sauvés d’une disparition pure et simple. Le prieuré Sainte-Sonne de Chadenac (Charente-Maritime) constitue un bon exemple des mutations de certains sites : la nécropole née autour de guerriers francs du VIe siècle est centrée sur trois mausolées, en partie bâtis avec les sculptures d’un sanctuaire gallo-romain. L’un d’eux a survécu sous la forme d’une chapelle érigée en prieuré au début du XIIIe, au moment même où une chanson de geste associant le site à une bataille entre Charlemagne et les Sarrazins lui assurait une certaine publicité. Il ne subsiste aujourd’hui qu’une statue de la Vierge élevée au bord d’un chemin. LIEUX DE MÉMOIRE
Ci-dessus : le clocher de l’église de Saint-Martinde-Mâcon (Deux-Sèvres). Page de gauche : Saint-Pierre-lesEglises (Chauvigny, Vienne). L’église aux peintures carolingiennes est le dernier témoignage d’un groupe de trois lieux de culte qui occupait l’emplacement d’une agglomération antique. La création de la résidence épiscopale fortifiée de Chauvigny autour de l’an mil a amené la désertion de ce centre traditionnel.
L’image rassurante du clocher dominant le village, les places rurales ou urbaines relayant d’anciens cimetières, la majorité des cadres communaux actuels, le sentiment d’appartenance à une communauté constituent autant d’éléments hérités de ce quadrillage chrétien de l’espace ; ils pèsent encore fortement sur notre appréhension des villes et des campagnes. D’autres signaux religieux plus difficiles à décrypter ou en voie d’effacement parsèment le paysage : les parcours de rogations soulignant les limites du territoire communautaire, les croix bornant les jardins et vergers avoisinant les maisons ont perdu leur sens. Il en est de même des sources, rocs ou arbres votifs qui dessinent une géographie issue de la religion populaire. Le christianisme a également institué un paysage sonore (celui des cloches rythmant les heures du jour) et a fortement contribué à dénommer l’espace : il suffit d’ouvrir une carte pour voir resurgir une multitude de mots – les Novales, la fontaine Saint-Roch, le Plantier de l’Abbaye, le Pas de Saint-Martin, le Chemin des Morts, etc. – qui sont autant de rappels de l’omniprésence spirituelle et économique de l’Eglise médiévale. ■
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 69 ■
19