Thierry Girard
JEAN-JACQUES SALGON
La baie de l’Aiguillon C’est un fait patent : ce pays est plat. Et même, à la manière des radiateurs muraux ou des écrans à matrice active, extra-plat. Et comme il n’est que peu boisé, il suffit de se mettre sur la pointe des pieds et hop, voilà l’horizon qui file à cent kilomètres (ce qu’ont bien compris certains édiles qui ont fait ériger en rase campagne des miradors à l’intention des touristes, tel celui de L’Aubreçay qui, pourtant éloigné de la berge, commande toute la baie de l’Aiguillon). Ces terres récemment exondées (tout ce qui entoure La Rochelle était dans l’eau à l’époque gallo-romaine) ne semblent pas avoir totalement rompu le lien qui les rattache à leurs origines et les limites entre terre et eaux ne paraissent pas toujours bien marquées. On voit par exemple la Sèvre niortaise enrouler ses méandres puis se prolonger jusque dans les masses alluvionnaires de l’Anse de l’Aiguillon, comme les boucles d’un cordon ombilical qui iraient plonger dans la matière molle d’un placenta. Depuis l’observatoire de la pointe SaintClément, lorsque les eaux sont à marée basse, cette confusion entre terre et mer peut donner lieu à un spectacle saisissant. C’est le cas en ce matin du 13 mai. Un vent bien établi pousse dans le ciel un lourd charroi de gros nuages cotonneux, et c’est tout un branle-bas de lumière qui semble animer cette vaste plaine humide, plongeant dans l’ombre ou bien illuminant des pans entiers du paysage, faisant miroiter ici, s’amatir là, les plaques de vases mauv e s et grises qui bordent la passe d’Esnandes et sur lesquelles des vols de mouettes se sont abattus, allumant ou éteignant dans les lointains des guirlandes blanches, là où viennent mourir les terres
Page extraite du livre de JeanJacques Salgon
Les Sources du Nil. Chroniques rochelaises, publié à l’Escampette en 2005.
vendéennes ou les derniers tentacules de l’île de Ré. Si je devais tenter de définir la qualité particulière de la lumière qui baigne ces rivages affaissés, je dirais qu’elle est cristalline et comme ionisée : on la croirait échappée d’un arc électrique. Elle a du mordant et de l’acidité. Tout le contraire des reflets mordorés, des veloutés antiques, des tons chauds et diaprés de la Méditerranée. Ici, après le passage d’un grain, tout est comme linge séchant au soleil, comme irradié d’une clarté originelle. C’est l’argenté phosphorescent des premiers jours de la Terre. Une sommation à l’éternelle jeunesse qui a la violence d’un cri. C’est cru et primitif, et comme dit Michaux à propos des icebergs, «libre de vermine». Ici le Temps semble monté sur échasses, comme les cabanes des pontons à carrelets, il ne pèse pas lourd. L’espace est à l’état natif, deux fois par jour il resurgit de ces eaux primordiales. C’est un spectacle qui peut être poignant pour l’homme en proie à sa mémoire. Voilà pourquoi je ne m’attarde pas. 63
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 69 ■