moyen âge
Le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’Université de Poitiers rend hommage à l’un de ses fondateurs, Edmond-René Labande (1908-1994), en publiant Pauper et Peregrinus, son grand œuvre posthume sur le pèlerin Par Robert Favreau Photo Olivier Neuillé – Médiathèque François-Mitterrand
E.-R. Labande
Chercheur et pèlerin O rphelin à 10 ans, Edmond-René Labande a été élevé par son grand-père, Alfred Jeanroy, spécialiste reconnu de la littérature médiévale. Il acquiert les bases les plus solides du métier d’historien à la Sorbonne, à l’Ecole pratique des hautes études, à l’Ecole nationale des chartes et, enfin, à l’Ecole française de Rome. Suit une douzaine d’années partagées entre le métier d’archiviste et celui de professeur d’histoire et de géographie ; il soutient sa thèse principale de doctorat sur Rinaldo Orsini, comte de Tagliacozzo († 1390), publiée en 1939, suite à son séjour à Rome, et sa thèse secondaire sur Bauduin de Sebourc, chanson de geste, publiée en 1940, prolongation de sa thèse de l’Ecole des chartes. Il arrive à l’Université de Poitiers en 1947 et devient, en 1949, professeur d’histoire du Moyen Age. Il y assurera son enseignement jusqu’à sa retraite en 1975. Un enseignant qui aura marqué des générations d’étudiants, qui les aura impressionnés, p a r f o i s terrifiés, souvent conquis, toujours formés à la meilleure et plus exigeante école. On était saisi par sa parfaite élocution, un enseignement minutieusement préparé où chaque mot avait son poids, une culture infiniment riche et variée. Il avait lu tous les livres, corrigeant les fautes d’orthographe, mettant de sévères points d’exclamation en marge de formulations maladroites ou mal fondées… Tous ses étudiants – et collègues et collaborateurs – auront à son école appris la rigueur, le respect de la forme, le culte de la fiche, l’exactitude de la référence. Il ne pardonnait pas l’à-peu-près et avait la plus haute idée de l’Histoire et du métier d’historien. Et il travaillait sans cesse, y compris dans les trajets en voiture – il ne conduisait pas – dans la 2 CV du couple Labande. La création à Poitiers, en 1953, par Gaston Berger, directeur de l’enseignement supérieur, d’un Centre d’études supérieures de civilisation médiévale consacré à l’époque romane va bouleverser sa vie. Il en sera le directeur-adjoint jusqu’en 1966, le directeur de 1966 à 1975, non qu’il ait eu la fibre administrative, mais il avait un profond sens du service public. Avec René Crozet il en aura bâti les plus solides fondements. Pour faire bref, je dirai mon 40
admiration pour les bases qu’il a données à la bibliothèque, où l’on trouve tous les ouvrages essentiels à la recherche, en précisant qu’il veillait à toutes les commandes, révisait toutes les fiches établies par le bibliothécaire. On lui doit aussi les Cahiers de civilisation médiévale, une revue présente sur tous les continents et reconnue pour sa qualité et sa rigueur. Enfin, il a ouvert un premier champ à la recherche avec la création d’une équipe chargée de la recension des inscriptions de la France médiévale. La recherche n’a jamais été absente du programme de travail d’Edmond-René Labande, même lorsqu’il assumait des tâches administratives prenantes. Il a d’abord travaillé dans ses deux premières orientations, littérature médiévale et Italie du XIVe siècle. Fixé en Poitou, il a participé aux travaux de la Société des Antiquaires de l’Ouest, dont il a été trois fois président, et il a consacré à l’histoire de la région des articles de grande qualité, tel son «Pour une image véridique d’Aliénor d’Aquitaine»1, qui est toujours la référence sur le sujet. Il a aussi traité d’histoire religieuse, d’histoire de la spiritualité, et a annoncé dès le premier tome des Cahiers de civilisation médiévale (1958) un ambitieux programme de «recherches sur les pèlerins dans l’Europe du XIe et du XIIe siècle». Dès 1944 il avait fait à pied le pèlerinage de Chartres. Il va poursuivre sa quête personnelle sur les routes de Rome, Rocamadour, La Salette, Compostelle, Lorette. En 1984, il comptabilisait plus de 4 000 kilomètres de marche pèlerine. Il va consacrer à son sujet des séminaires de recherche avec les étudiants, des participations à des congrès et une vingtaine d’articles dont le dernier paraîtra après sa mort. Quelques-uns traduisent l’identification du chercheur à la démarche pèlerine, «Témoignage d’un pèlerin solitaire» ou «Prier avec ses pieds». Puis quelques années après son départ à la retraite, il décida de se mettre à la rédaction d’une synthèse sur le pèlerin (pas sur les pèlerinages…). Mais en même temps il élargit sa thématique en y comprenant tous les pèlerins chrétiens des premiers siècles à nos jours, et en y incluant encore les pèlerins des autres grandes religions. Du coup il n’arrivera pas à terminer son «grand œuvre», laissant à sa mort un manus-
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Livre d’heures du XVe siècle, médiathèque de Poitiers, ms. 57 (269) f. 110
crit auquel manquait la cinquième partie. Il avait demandé à ce que son travail ne soit pas publié s’il n’en avait pas corrigé la dernière phrase. Après une longue réflexion, son fils a cependant décidé de publier le travail, même inachevé, tant il était déjà riche d’une incomparable documentation. La sortie de ce Pauper et peregrinus. Problèmes, comportements et mentalités du pèlerin chrétien (Turnhout, Brepols, 2004, 355 p.) était l’occasion de rappeler le souvenir de cet enseignant, qui était entré en Histoire comme on entre en religion, et qui a décrit le pèlerin en devenant lui-même «pauvre et pèlerin». J’ai bien connu Edmond-René Labande comme enseignant, collègue, directeur, chercheur. Il a joué un
grand rôle dans ma vie en m’appelant à Poitiers pour y fonder un centre d’épigraphie médiévale, en me demandant de prendre part à la direction du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale – ce que je n’avais jamais souhaité. Toutefois, si on me demandait ce dont je lui suis le plus redevable, je retiendrais en premier lieu l’exemple d’une authenticité, du respect de son métier, du refus de paraître, du dépouillement et de la simplicité de l’homme et du chrétien – tertiaire franciscain depuis 1942 –, l’unité d’une vie, d’un métier, d’une foi. ■ 1. Ce texte fondateur sur Aliénor d’Aquitaine sera réédité en 2005 par Geste éditions et la SAO, avec une préface de Martin Aurell. ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 68 ■ 41