saveurs
Le cahier d’écolier de ma grand-mère
Par François Bon Photos Marc Deneyer
I
l était dans le tiroir du buffet de cuisine, son cahier. Je ne crois pas disposer d’autres traces manuscrites d’elle, ma grand-mère Clémence Biraud née Cousin. Les correspondances, c’est le grand-père qui s’en chargeait, lettres et timbres-poste, affaires sérieuses. S’il ne reste comme trace manuscrite d’un proche qu’un cahier d’apparence aussi utilitaire, on pourrait s’imaginer qu’il garde peu de la personne, que beaucoup de la mémoire s’en est allé. Pourtant, même quand mon nez n’arrivait pas plus haut que ce tiroir aux objets énigmatiques ou usagés, papiers divers, le cahier des recettes avait comme son poids, son rôle propre. On ne pratiquait pas la religion, on ne s’encombrait pas de livres de messes. Du côté de chez mon grand-père, là-bas, ses livres de jardinage et almanachs pratiques, ce qu’il faut savoir sur les traitements des fruitiers et sur les champignons. Il tenait un éphéméride, considérations météo et ce qu’on y avait repiqué, dans le jardin de Damvix. Ce que notait des heures et des jours le cahier de recettes, d’une plume ronde avec pleins et déliés dans
Le Prix du livre en PoitouCharentes, le Prix des Mouettes en Charente-Maritime et le Prix Erckmann-Chatrian en Lorraine ont été décernés en 2004 à Fouaces et autres viandes célestes, recueil des textes de Denis Montebello (ci-contre) et des photographies de Marc Deneyer publiés depuis 1998 dans L’Actualité PoitouCharentes. Ce livre est édité par Le temps qu’il fait, à Cognac. Daewoo, roman de François Bon, a obtenu le prix Wepler 2004.
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ses débuts (elle qui était déjà fille d’instituteur, avant de se marier à un instituteur), c’était un autre éphéméride, celui qui soude une communauté, la relie aux forces plus hautes de la saison, des événements. Les graphies même en sont une histoire : les pages à la plume, avec des titres soulignés, avaient été complétées de variantes dont les couleurs avaient moins pâli, mais écrites en surcharge, plus fines. Et puis, à mesure qu’on avançait dans le cahier, la plume pouvait faire place au stylo-bille, avec des annotations au crayon. Par exemple, les variantes, et que chacune des variantes avait un nom. Celui de la cousine ou de la voisine qui vous disait une autre façon de mêler les ingrédients du farci. Les crêpes de blé noir qu’on avait une fois par semaine, elles se faisaient de cette façon depuis combien de générations même si eux, fonction oblige, comptaient leur vie et leur histoire selon les logements d’école où on les déplaçait ? Trop de pudeur pour dire qui la lui avait transmise, sans doute avant son mariage, et on y amenait ce savoir-là avec soi comme ses draps : il n’est plus temps de l’interroger. Et puis, comment étaient les mêmes crêpes de blé noir de la belle-sœur bretonne, presque un étonnement. Ainsi venaient dans le cahier d’autres femmes porteuses d’autres âges aussi muets que le sien : on n’aurait jamais changé la façon de manger un plat, on ne s’amusait pas à trente-six façons de préparer un sandre ou cuire le quatre-quarts, mais en notant comment faisaient les autres, on tissait la communauté. Ce qui me frappe à ce cahier, c’est sa simplicité : il ne s’agissait pas de se risquer à d’exotiques conquêtes. On y avait les merveilles, le pain au lait et la fressure, mais ma mère, qui ressemble désormais tellement à ce qu’était la sienne dans ce souvenir si proche que j’en ai, doute toujours de l’emploi en cuisine des courgettes et de la tomate. Il s’agissait
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de ce que la terre vous offrait, par votre labeur, ici dans le jardin, où on nourrissait même le fumier. L’oseille est une belle plante, et son acidité fruitée quand on mâche une jeune tige. On la protégeait des escargots, et les escargots étaient ramassés, enfermés sous un pot de fleur renversé, avec une pierre dessus. Et deux fois l’an, c’est les escargots qu’on faisait jeûner, puis dégorger, enfin qu’on lavait, cuisait et mangeait. On savait arranger le pissenlit, faire un dîner des restes de pain dur, mis en soupe (avec un peu de lait et d’oseille, la panade aussi avait ses recettes). Ce n’étaient pas choses de pauvre : l’instituteur faisait son jardin comme les autres, et c’est tout. C’étaient choses de nécessité et de mémoire. Attraper un brochet était rare et d’importance, à vous de l’honorer (une sauce au vinaigre et aux échalotes lui était réservée). Dans le mur de pierre de la resserre à bois il y avait un clou pour dépiauter les lapins. On ne mangeait pas une poule un dimanche sans l’avoir auparavant gardée vivante sous un cageot : je parle d’un monde qui n’est plus. Ou bien, en barque sur les conches, la paume effleurant les lentilles, on a v a i t collecté quelques douzaines de grenouilles (j’ai encore dans mes paumes ce contact où elles se c o n t r a c t a i e n t pour fuir a v a n t qu’on les relâche dans une cage grillagée à t r a p p e ) , avant que la grand-mère en tablier, avec u n couteau de cuisine triangulaire à force d’être aiguisé, prélève les cuisses et rejette la masse du reste à la rivière où on les avait prises. Ce ciel de l’ouest est un ciel de mer, on savait accommoder les moules et chacun avait sa façon. La mer aussi, on la traitait selon cette nécessité : dans nos pays, la tête et les tentacules de la seiche sont vendus à part, bien moins cher que le blanc qu’on laissait à ceux de la ville, et comme aux grandes marées la famille entière ou le village entier se dispersait chacun selon sa spécialité, ces moissons aussi étaient non pas un rite mais un honneur, une communion de nature, humblement reçue, manifestation même d’une dépendance reconnue. Une recette pour la confitures de prunes, mais une autre pour les prunes tombées : ne rien perdre. Il y avait aussi l’apéritif aux écorces d’orange, la confiture de melon d’eau, la crème jaune avec ses îles blanches. Toutes les familles devaient avoir un cahier pareil. La récolte des mojettes, le voyage annuel chez la tante de la Bernegoue avaient marqué son enfance à elle, ma grand-mère. Ce cahier était cette histoire. On ne parlait pas de soi, mais de la construction du farci poite-
vin, et de ce que chaque mot accumulait de travail, de saisons, et d’histoire. C’était un livre des morts, puisque nos morts les plus chers étaient liés à telle page : a-t-on jamais ressorti le long plat à sandre après la disparition de mon grand-père ? Je n’ai pas parlé du livre de Denis Montebello : Fouaces et autres viandes célestes. Mais depuis quatre ans que les pages en paraissaient dans L’Actualité Poitou-Charentes, avec les photos de Marc Deneyer, je n’en avais jamais manqué une seule. Lui, Denis Montebello, n’est pas né de cette terre, il est de Lorraine. Mais il arpente les mots, les prend par la racine. L’étymologie, l’histoire que chacun d’entre eux inclut et emporte, d’éclade à mouclade, ou la lettre même, comme le h qui aspire déjà l’huître, sa fascination pour l’archéologie, pour le latin et les radicaux évanouis, c’est cela qu’il retrouve sous ces goûts simples qui ont construit nos enfances. Dans le broyé, un monde. J’ai souvent vécu ces pages qu’il nous livrait comme d’intimité révélée : je sais encore si bien le goût du farci que préparait ma g r a n d - m è r e , et que ce n’était pas un jour banal que celui où on en déposait le plat sur la longue tab l e de la cuisine, à Damvix. Denis m’a souvent attrapé : les fèves de printemps, avec le petit coin de sel disposé sur l’assiette et le beurre sur le pain et que voilà le repas, il ne tient pas cela de ses pères et grandsp è r e s : mais soudain il m’offrait de revenir vers les miens. Je n’aurais pas rouvert en pensée le cahier des recettes, dans le buffet de l’enfance, si Denis Montebello n’avait pas écrit du farci ou de nos mojettes. Cette mémoire-là, qui avait si peu de trace écrite, et qui é t a i t portée de si longtemps par d’autres modes de transmission, supposait qu’on continue de vivre là, supposait la touffe d’oseille près du raclebottes, c’est cette mémoire que Denis Montebello ravive en lui donnant sa dimension de langue, et ce que portent symboliquement nos mots tout humbles. Alors il nous permet aussi de cheminer des vieilles pages jaunies et un peu durcies, avec les titres au porte plumes soulignés, vers les visages et vers le ciel, le même que j’aime à retrouver dans les lettres de Gaston Chaissac, son voisin, que ma grand-mère trouvait trop bizarre, selon son mot, pour l’apprécier. C’est un travail de la langue, appliquée à notre propre nécessité, ou ce que nous en avons laissé perdre. Tâche de littérature, si cela rehausse les mots qu’en nous-mêmes nous portons, ceux de ces cahiers, ouverts devant le nez d’un gosse, sous le visage d’un proche qui n’est plus. ■
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