histoire fermes satellites, reliées par des lignes de chemin de fer.» La culture de betteraves, céréales et prairie artificielle permet à ces exploitations de vivre presque en autarcie. Du fait de ses trois activités, cet homme gérant ses affaires par courrier, sans se déplacer, se retrouve «à la tête d’une multinationale avant la lettre». Notons que son hôtel particulier à Paris est devenu la mairie du 8e arrondissement. A sa mort, en 1871, environ 5 000 ouvriers travaillent pour cet ouvrier devenu patron d’un empire économique. Un patron «social et citoyen» qui a créé une caisse de secours mutuel et fait construire le quartier de la Chapelle à Paris pour ses ouvriers et qui, en 1870, lors du siège de Paris, a mis à la disposition du Gouvernement de la défense nationale ses usines pour fabriquer des armes et produire de la farine afin de nourrir les parisiens. «Jean-François Cail fut un grand novateur industriel et agricole que l’Histoire a oublié et qui mériterait d’être réhabilité.» Isabelle Hingand
JEAN-FRANÇOIS CAIL 1804-1871
Premier patron de multinationale L ’histoire de Jean-François Cail est celle d’un homme d’origine modeste, né en 1804 à Chef-Boutonne dans les Deux-Sèvres, qui va connaître une ascension sociale extraordinaire, devenir un acteur de la première révolution industrielle et concourir à l’essor économique de la France sous le Second Empire. Jean-Louis Thomas, professeur de lettres et d’histoire retraité du lycée professionnel Jean-François-Cail de Chef-Boutonne, retrace dans un livre la vie de ce Poitevin, «un technicien hors pair, un perfectionniste qui, considérant un procédé de fabrication, était capable de trouver ce qu’il était possible d’améliorer». Une qualité qui se manifeste très tôt : dès l’âge de douze ans, il conçoit une râpe à pomme de terre pour la fabrication de farine. Il déposera une cinquantaine de brevets au cours de sa vie. Charles Desrone, chimiste chez qui il entre à vingt ans comme ouvrier chaudronnier, décèle rapidement les qualités de «ce travailleur» qui deviendra son associé. Il y perfectionne les appareils distillatoires et sucriers. L’entreprise s’industrialise et les machines de la société Desrone-Cail vont alors équiper les sucreries de betterave en Europe, et de canne à la Réunion, dans les colonies hollandaises et espagnoles, et surtout aux Antilles. En 1844, il se lance dans la construction de locomotives alors que le chemin de fer se développe en France. Tout en créant les usines nécessaires à son expansion à Paris (Grenelle) et dans le Nord (Denain), «cet homme au don de prévision économique va avoir le flair d’acheter en exclusivité pour une quinzaine d’années le brevet de la Crampton qui deviendra le TGV de l’époque». Et Jean-François Cail ne se contente pas du marché français. La collaboration avec l’entreprise Fives-Lille, autre fabricant de chemin de fer, lui permet dans les années 1860 de participer à la construction de locomotives, ponts et viaducs en Italie, Espagne, Suisse et Russie (création de la ligne de Kiev à Balta). «Son entreprise est alors la première exportatrice en matière ferroviaire.» Cet homme aux origines rurales se tourne aussi vers l’agriculture «plus ou moins à la demande de l’empereur». Il acquiert d’importants domaines, celui des Plants près de Ruffec (300 ha), de la Briche en Indre-et-Loire (600 ha qu’il portera à 1 600 ha) ainsi que 18 000 ha en Russie où grâce, entre autres, au drainage des terres, à l’assolement triennal, il prouve qu’il est possible d’accroître la richesse de la terre et de la rendre cultivable. «Cet organisateur né crée des fermes modèles tournées vers la distillation de la betterave, plante nettoyante. Il subdivise son domaine de la Briche avec une ferme centrale et sept
Jean-François Cail, un acteur majeur de la première révolution industrielle , par Jean-Louis Thomas, 340 p., édité par l’Association CAIL (Château de Javarzay, 79110 ChefBoutonne 05 49 29 86 31)
LE POITOU RURAL DU XVIIIe SIÈCLE Jean Elie signe le premier ouvrage de la collection «Archives de vie» dirigée par l’historienne Nicole Pellegrin et éditée par Geste éditions. Cette collection s’attache à «reconstruire l’existence de personnages, de groupes sociaux ou d’institutions oubliés ou méconnus». Ce livre – Jacques Gauvain et son monde. Le Poitou rural du XVIIIe siècle – est une enquête minutieuse dans le pays de La Chapelle-Moulière (Vienne) qui mêle témoignages écrits, analyses généalogiques et données chiffrées. Une fresque historique pleine d’érudition. Geste éditions, 228 p., 30 e 8
PAUPER ET PEREGRINUS D’EDMOND-RENÉ LABANDE Edmond-René Labande a laissé inachevé son grand œuvre sur les pèlerins dans l’Europe des XIe et XIIe siècles, plus de trente ans de travail. Quelques chapitres manquaient dans la 5e partie. Grâce à son fils et à ses collègues du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’Université de Poitiers, une édition a été établie et publiée par le CESCM et Brépols sous le titre : Pauper et Peregrinus. Problèmes, comportements et mentalités du pèlerin chrétien.
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GABRIEL TARDE 1843-1904
Un penseur de la criminologie à Ruffec D eux portraits croqués sur un papier à en-tête du tribunal de Ruffec. C’est à ce jour la seule trace du passage de Gabriel Tarde à Ruffec au poste de substitut du procureur de 1873 à 1875. Son petit-fils, Michel de Tarde, pense que son aïeul a croqué ici un accusé et là un juge. «Ces années qui marquent le début de la carrière de Gabriel Tarde sont énigmatiques, reconnaît Louise Salmon qui écrit une thèse1 sur le magistrat. D’une part, l’activité des magistrats de province a été peu enregistrée, l’activité parisienne de Gabriel Tarde est bien mieux relatée. D’autre part, son dossier de carrière a disparu.» Ses manuscrits et sa correspondance sont déposés aux archives de Sciences-Po mais, comme l’indique l’étudiante, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. «En revanche, suppose-t-elle, c’est probablement à Ruffec qu’il a écrit en 1874 la Dissertation sur les possibles repris dans Essais et mélanges sociologiques ainsi que l’étude sur la répétition et l’évolution des phénomènes qui est au cœur de sa réflexion.» Célèbre de son vivant (1843-1904), ce penseur retrouve tout juste la place qui lui est due dans l’histoire de la sociologie. Alors qu’il influença des philosophes comme Bergson ou Deleuze. Pour Marc Renneville, maître de conférences à l’Ecole nationale d’administration pénitentiaire (Enap), «Gabriel Tarde est un des principaux penseurs de la criminologie de la fin du XIXe siècle». Après un début de carrière à Ruffec en 1873 puis à Sarlat, sa ville natale, en 1875, il devient chef du service de la statistique au ministère de la Justice, puis professeur au Collège de France et membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Si la «conscience collective» est une notion associée à Durkheim, c’est l’imitation et la répétition qui sont attachées à Tarde. Celui-ci développe toute sa vie ses idées sur les interactions. Il réfute d’abord l’idée du criminel-né défendue par Lombroso, le fondateur de l’école de criminologie italienne. Pour Tarde, le crime ne trouve pas son origine dans l’hérédité mais dans des causes sociales et relève de
1. Gabriel Tarde : entre littérature et sciences sociales, à l’Université de Paris I, Sorbonne. 2. Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, Vrin, 1970.
Pour en savoir plus : Tout Gabriel Tarde aux éditions Les Empêcheurs de penser en rond. Marc Renneville : «Connaissez-vous Gabriel Tarde ?», L’Histoire, n° 290, septembre 2004. Jean-Baptiste Monragiu : «Cent ans plus Tarde», Libération, 11 mars 1999 ; «Jamais trop Tarde», Libération, 20 juin 2002.
la responsabilité individuelle. La notoriété de Gabriel Tarde explose quand il publie Les lois de l’imitation en 1890. Son héritage se perd après sa mort. Il est présenté aujourd’hui comme la victime du succès de la pensée de Durkheim. Marc Renneville nuance ce constat : «S’il n’a pas fait école, c’est parce qu’il n’était p a s professeur d’université comme Durkheim, et peut-être parce que ses écrits sont confus. Il écrivait comme il pensait, sans réorganiser son discours, ni omettre les échecs et les impasses où le menait sa réflexion.» De fait, ses écrits fourmillent d’idées, de redites, de pensées évolutives, dans un style qui rejette le positivisme et cherche à «réconcilier» la science et la littérature. «Dans cette œuvre chacun peut y composer sa propre approche de Tarde alors que la pensée extrêmement structurée de Durkheim est quasi intouchable, poursuit Marc Renneville. Mais quelques-uns exagèrent en cherchant chez Tarde un visionnaire. Si certains de ses centres d’intérêt, l’influence des médias sur les comportements par exemple, sont d’actualité, Tarde n’était pas un grand révolutionnaire mais plutôt un conservateur et un mondain.» Depuis l’ouvrage de référence que lui a consacré Jean Milet2 en 1970, sa notoriété sort du cercle restreint des initiés. Les Empêcheurs de penser en rond rééditent ses écrits, de nombreux articles se penchent sur la pensée de Tarde. En 2004, l’Enap à Agen a inauguré la médiathèque Gabriel-Tarde dont le fonds propose, entre autres, l’intégralité de la bibliothèque du magistrat criminologue. «Une chose rare, note Marc Renneville, car les bibliothèques de ses contemporains ont été dispersées.» Et un colloque a fait le point sur l’actualité de la pensée de Gabriel Tarde. Les actes seront prochainement mis en ligne. Anh-Gaëlle Truong
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