saveurs
La grimolle
J
e ne sais si la grimolle est femme ou fille du grimaud. Si c’est son œuvre, s’il faut voir dans ce dessert la main, la patte, la griffe du diable, elle est d’abord griffonnage d’écolier. Un mot mal écrit, parce que dans les histoires presque toujours le cruel jette au feu sa colère, et qu’il y a là un four à pain. Des choux dans le jardin. Des pommes dont on ne sait que faire. Voilà donc casque devenu masque 1. Un masque qui effraie, dont on rit pour conjurer la menace, pour exorciser sa peur, et qui bientôt n’amuse plus. Pas plus que les fausses rides et en général les grimaces. Un masque, un spectre, une crêpe. Ne cherchez pas ailleurs l’erreur. Voyez plutôt comme elle est féconde. C’est ce que dit le chou dans quoi on la cuit. Un beau tableau, qui fait joliment oublier le gribouillage dont il est né. Comme le four son âge. La chose ressemble à son nom, à quoi la feuille de chou donne sa forme informe, et qui se déguste encore gluante et chaude, mais son ardeur à lui ne mollit pas. Ajoutez à cela le jardin. Le jardin avec ses choux, les choux avec leurs feuilles. Une seule suffira, que vous choisirez bien tendre, que vous beurrerez puis tartinerez avec la pâte à crêpe. Quant aux pommes, vous préférerez à toutes la reine des reinettes, mais d’autres variétés feront aussi bien l’affaire, que vous couperez en lamelles et mélangerez à la pâte. Grimée et molle, c’est a i n s i qu’apparaît à la fin du repas la grimolle, ainsi que je l’ai reçue la première fois à Saint-Vincent-la-Châtre, près de Melle, dans cette ferme auberge du Vieux Four où Betty et Jean-Luc sont heureux de vous accueillir. De vous faire découvrir ce
Les textes et photographies de cette chronique parus entre 1998 et 2003 sont réunis dans
Par Denis Montebello Photo Marc Deneyer
qui ressemble à une grosse crêpe (à un beigne attendant son sirop d’érable), à quelque gâteau ou clafoutis raté, et qui se révèle, à mesure que vous le dégustez, simp l e m e n t , diaboliquement délicieux. Comme tout ce qui vous ouvre un jardin. Et vous invite à lire les mots comme autant de vérités. Comme autrefois on cueillait les simples ; comme aujourd’hui on collectionne les évidences. Je ne dis pas cela parce que la grimolle était servie par une écolière : le grimaud cette fois-là (elle n’était pas la première, elle ne serait pas la dernière), c’était moi. Si la fillette mettait ses mots dans ceux de sa maman, si elle jouait avec beaucoup de sérieux son rôle de maîtresse de maison, de patronne, les
rides étaient miennes, et elles n’étaient pas, hélas, artificielles. Le masque que je voyais quand je me regardais dans l’assiette, c’était celui, grotesque, du pédant de collège. La petite demoiselle débarrassait innocemment la table, sans penser à nourrir de ces ratures ma littérature, et moi, tout ce que je trouvais à faire pour la remercier, c’était de ramener ma science, d’étaler mon latin, d’offrir à l’écolière un grimoire à quoi comme les autres elle n’entendrait rien. ■
1. Les dictionnaires ne sont pas d’accord. Certains remontent à un mot francique grim signifiant «casque» (ou «cruel»). Pour d’autres, grimaud (comme grimace) vient du francique grima, qu’ils traduisent par «masque» (ou «spectre»). Mais les deux étymons n’en font peut-être qu’un : on porte un casque, on porte aussi un masque ; et le casque et le masque sont conçus d’abord pour effrayer.
Fouaces et autres viandes célestes,
éd. Le temps qu’il fait, 144 p., 17 €
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 66 ■
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