Christian Vignaud – Musées de Poitiers
Les vacances de Zola à Royan
Grâce à son éditeur Georges Charpentier, Emile Zola découvre Royan en 1886 et s’intègre très vite à «la colonie parisienne» qui fréquente la cité balnéaire
Par Alain Quella-Villéger Photo Christian Vignaud
Royan, plage de la Grande Conche, d’Arthur Gué, peintre poitevin né à Rochefort (1857-1916). Ce petit tableau est conservé au musée SainteCroix de Poitiers.
L
’étude fouillée des séjours d’Emile Zola à R o y a n , par Monique Chartier, permet aujourd’hui d’en savoir plus sur le rôle décisif que jouèrent pour l’écrivain ces vacances charentaises, dans les domaines littéraire, amical et même amoureux. Son éditeur parisien Georges Charpentier (1846-1905), initié à cette province maritime par un ami saintongeais, le voyageur et amateur d’art Théodore Duret (1838-1927), y avait fait construire en 1886
une belle demeure, Le Paradou1, où il passera ses vacances jusqu’en 1893. La villa devint vite un pôle de la convivialité estivale régionale, et nombre d’amis et d’auteurs ‘‘maison’’ y furent invités. Depuis 1872, Charpentier éditait Zola, et bien sûr celui-ci fut également convié pour profiter de la villégiature. Royan est déjà une station à la mode : les premiers baigneurs sont arrivés vers 1820, le premier casino date de 1843, le succès balnéaire de Pontaillac s’est affirmé sous le Second Empire, la Belle Epoque va se charger d’y attirer entre 100 000 et 200 000 visiteurs. Autour des années 1880, écrit Victor Billaud, «toute une société de choix, où les notabilités sont nombreuses, fit dès lors élection de séjour dans ce coin béni»… C’est en septembre 1886 que l’auteur des RougonMacquart fait le chemin de Médan, sa maison d’été des bords de Seine, à Royan (désormais relié à Paris
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par train direct), pour s’installer deux semaines chez ses amis – mais dans leur villa de location, La Guadeloupe, l’autre n’étant pas encore achevée. Sa fille Denise racontera que «le pays lui plut tellement qu’il projeta d’y revenir l’année suivante» (Emile Zola r a c o n t é par sa fille, Denise Le Blond-Zola, Flasquelle, p. 154). De fait, un an plus tard, alors que La Terre vient de paraître, Zola loue pour cinq semaines le Chalet Albert, une villa proche du Paradou, où les Charpentier sont désormais installés. Et le couple récidive de la fin août au début d’octobre 1888, après que l’écrivain a achevé d’écrire Le Rêve, louant cette fois Les Œillets – une maison voisine du Paradou, q u i appartient à un journaliste et romancier montpelliérain, Frédéric Rouquette. Au total, trois séjours de vraies vacances, entre plage de Saint-Palais, pêche en mer, casino, bombance, cure d’huîtres et de vin blanc – et amour, puisque parmi les trois domestiques accompagnant le couple en 1888, la lingère Jeanne Rozerot va séduire Zola… La première arrivée de Zola est d’emblée saluée comme un événement par la Gazette des bains de mer de Royan sur l’Océan du 12 septembre 1886. Victor Billaud, poète et journaliste (1852-1936) qui la dirige, est alors un notable des lieux, venu en 1876 de Saint-Jeand’Angély installer son imprimerie et participer à la vaste opération de séduction et de communication menée alors par le maire, Frédéric Garnier (édile de 1871 à 1905). L’homme à la barbe épaisse – «bras droit du maire», indique son contemporain l’écrivain Pierre Ardouin2 –, magnat de la presse locale que d’aucuns surnomment «Billaud-les-bains», se donne et se démène beaucoup, défendant à la fois sa région et la littérature, pour accueillir au mieux ce qu’il baptise «la colonie parisienne». Au demeurant, certaines festivités locales rayonnent dans la presse nationale : Le Figaro par exemple en septembre 1888, lorsque Charpentier célèbre avec faste les fiançailles de sa fille. Durant ces séjours, il faut dire, les Charpentier sont entourés d’amis des lettres et des arts. Le fils du propriétaire des Œillets, devenu l’excellent écrivain-voyageur Louis-Frédéric Rouquette, s’en souviendra : «On a quitté Royan dans des voitures pittoresques, mon père, le bon Coppée à face consulaire, Zola que la politique n’égare pas encore, Charpentier aux moustaches de Croquemitaine, Victor Billaud, Christ indolent, le doux André Lemoyne, poète exquis que les manuels littéraires ont oublié… Il y a aussi de belles dames… Je les revois aujourd’hui, attifées selon les modes de ce temps. Manches étroites, jupes à volants, paniers fleuris en tête, elles font tourner des ombrelles aux tons vifs qui mettent des ombres violettes sur leurs visages.» (L’Ile d’enfer, Ferenczi, 1925, p. 17) Il aurait pu ajouter, durant les séjours mêmes de Zola, l’artistegraveur Fernand Desmoulin, le financier mécène
Enrico Cernuschi, le naturaliste Henry Céard, le jeune lettré Abel Hermant, Alphonse et Julia Daudet, ou l’écrivain bordelais Aurélien Scholl. Parmi les ‘‘régionaux de l’étape’’, outre Théodore Duret et André Lemoyne (de Saint-Jean-d’Angély) – mais Pierre Loti n’y figure pas3 –, Victor Billaud, auteur aussi de guides annuels destinés dès 1888 aux touristes, occupe donc la place centrale. Il s’en souviendra : «Emile Zola, qui appréciait l’huître de Marennes entre toutes, fut avec nous, par une journée de septembre ensoleillée, l’organisateur d’une expédition sur les parcs. On n’avait pas d’automobiles à cette époque, et deux grands breacks transportèrent les excursionnistes à la Grève-à-Duret, près d’Arvert. L’art et la littérature semblaient, ce matin-là, avoir élu domicile sur les bords de la Seudre» (Royan et ses environs, 1899, pp. 290-292) – cette excursion inspirera à Abel Hermant sa nouvelle Quand les femmes sont parties. Deux lettres inédites adressées par Billaud à Zola4 gardent le souvenir de ces agapes. Royan, le 4 octobre 1886 Cher Maître, J’espère que Madame Zola ne souffre plus5, et je vous prie d’agréer tous deux mon meilleur souvenir. J’ai eu le plaisir de vous adresser hier un panier qui a dû vous être remis franco. Les huîtres qu’il contient ont été prises au Mont-de-Loup, si l’ostréiculteur ne m’a pas trompé, c’est-à-dire dans l’un de nos parcs marennais le plus voisin de la mer. La saison n’est pas assez avancée pour qu’elles aient suffisamment verdi, mais leur provenance est presque une garantie de leur saveur. – A vous d’en juger. Veuillez, je vous prie, Madame et vous, agréer tous mes respects et toute mon amitié, en me permettant d’espérer avoir quelque jour un peu de la vôtre, Victor Billaud
Photographie prise à la Grève-à-Duret où l’on voit à gauche Charpentier et Zola (Guide V. Billaud, 1923).
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[31 mars 1887] Cher Maître, Je suppose que vous êtes réinstallé à Médan, et je viens de vous y adresser un panier de nos Marennes – qui persistent à ne point vouloir verdir cette année. Peut-être aurai-je le plaisir de vous serrer la main vers le quinze avril. Ici, nous attendons la famille Charpentier, annoncée pour la fin de cette semaine. Je vous prie de bien vouloir présenter mes hommages à Madame Zola, et d’agréer l’expression de mon respectueux souvenir. Victor Billaud Ce que le caractère mondain et néanmoins gastronomique de ces lettres ne révèle pas, c’est l’importance que Billaud occupe désormais dans la biographie de Zola. Certes, Billaud exagèrera ses «années d’intimité avec Zola» (Préface à Royan et la presqu’île d’Arvert, par P. Dyvorne, 1934), mais c’est lui qui a initié le romancier naturaliste à la photographie –
«événement d’importance car, de retour à Paris, l’écrivain qui connaissait Nadar deviendra lui-même photographe», insiste Monique Chartier. En effet, ce Zola, auteur boulimique de milliers de clichés que le grand public a découvert en 1987 (Exposition Zola photographe, au Musée-galerie de la Seita, Paris), a puisé là goût et méthode pour la plaque sensible, au point d’installer chez lui les laboratoires nécessaires, au point d’écrire en 1901 qu’«on ne peut prétendre avoir vu réellement quelque chose avant de l’avoir photographié». On ne connaît toutefois pas les photos faites à Royan ; celles qui le montrent étant plutôt de Billaud. A la différence de tant d’évocations fantaisistes, où l’on apprend pêle-mêle qu’Emile Zola écrivit Le Rêve à Royan, voire qu’il y retrouvait Massenet et SaintS a ë n s , l’étude scrupuleuse, et bien illustrée, de Monique Chartier nous convie donc à participer à trois séjours inattendus et joyeux, même si – malheureusement pour la postérité régionale –, cette ‘‘résidence d’écrivain’’ n’a pas accouché d’un opus littéraire… ■
1.Référence à Zola, d’ailleurs, puisque le Paradou est un des lieux forts du roman La Faute de l’abbé Mouret (1875). Cette villa, jadis sise à l’actuel n° 90 rue Emile-Zola (bien que rescapée des bombardements alliés de janvier 1945, comme 250 autres sur 4 000), n’existe plus, scandaleusement rasée une nuit de novembre 1978 ! 2. Mais que le fils de Zola, Jacques, prenait pour le maire en personne (dans Zola photographe, Denoël, 1979). François-Emile Zola nous confirma, en 1987 : «Mon père pensait à tort qu’il était maire de Royan.» Armand Lanoux reproduit aussi cette erreur, dans Bonjour, monsieur Zola (Grasset, 1978). 3. Absence apparemment étonnante, si l’on songe que Billaud parle souvent de lui dans sa Gazette et que Loti est un ami de Coppée (lequel figure parmi les privilégiés invités à son mariage le 20 octobre 1886), mais le marin rochefortais fait partie de l’écurie Calmann-Lévy, et n’a pas de sympathie pour le naturalisme. D’ailleurs, il sera élu à l’Académie française en 1891 contre Zola ! 4. Communiquées en avril 1987 par le Centre d’études sur Zola et le naturalisme (Institut des textes et manuscrits modernes du CNRS, Paris). 5. Alexandrine Zola s’était blessée à la jambe avant de venir, et le mal avait empiré durant le séjour.
Zola, trois étés à Royan, par Monique Chartier, préface de Colette Becker, éditions Bonne Anse, Royan, 2003, 53 p. (05 46 05 23 33)
Loti en pays charentais A
lain Quella-Villéger a sélectionné, dans les romans, les articles et le journal intime de Pierre Loti, une trent a i n e de courts textes où l’écrivain rochefortais évoque son pays natal. Il raconte par exemple sa découverte de la mer à Saint-Georges-de-Didonne, son initiation aux choses de la nature et aux secrets de l’amour dans les bois de chênes verts de la Limoise, ou bien une troublante visite au bagne de l’île de Ré… Les paysages de son enfance constituent une sorte de filtre pour Pierre Loti. Il voit l’Orient aussi doux que la Saintonge et donne des reflets exotiques aux paysages charentais. Dans sa préface, Alain Quella-Villéger écrit : «Le paysage est prétexte d’un temps retrouvé dans le-
quel Loti se disperse autant qu’il se rassemble et se ressemble. Loin d’être seulement le moment d’une fuite, d’une “hémorragie”, il est aussi le lieu d’un creuset alchimique qui mélange au présent le passé («l’antérieur évanoui des durées»), le rêve à la réalité, le préhistorique au vécu humain. Plus qu’il ne plonge dans l’image, plus qu’il ne s’y soumet, Loti y cherche un miroir pour se retrouver, ou pour retrouver un paysage originel ancré en lui. La mer, le désert, le ciel lui offrent dans leur platitude ou leur solitude, dans leur uniformité sans repèr e s contraignants, le lieu idéal de ressourcement.» Pierre Loti en pays charentais, Aubéron, 224 p., 19 e
POLYNÉSIE ET BALKANS
Aux éditions Omnibus, Alain QuellaVilléger publie une nouvelle édition de Polynésie. Les archipels du rêve, anthologie de romans, nouvelles et illustrations de neuf écrivains, de Pierre Loti à Jack London (956 p., 23,60 e ). Dans la même collection, il vient de diriger, avec Timour Muhidine, Balkans en feu à l’aube du XXe siècle, volume qui réunit des textes rares ou inédits d’écrivains et journalistes de différentes nationalités (notamment des frères Tharaud et de Marcelle Tinayre), dont trois auteurs contemporains, Nedim Gürsel, Luan Stavora et François Maspero (932 p., 24,50 e ).
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Naufrages en Ré
l’heure où un spectaculaire chantier de récupération d’épaves s’est ouvert au large des côtes sud de l’île de Ré, avec l’entrée en action en avril (et son retour prévu en septembre) de la barge Rambiz et de ses grues géantes visibles depuis le port de La Pallice – un équipement unique en Europe, récemment uti-
A
lisé pour le renflouage du cargo Tricolor en Manche –, le musée Ernest-Cognacq de Saint-Martin propose au public une exposition consacrée aux naufrages survenus dans l’île depuis l’an 1000 jusqu’à nos jours. Une coïncidence de calendrier qui donne tout son sens et son actualité à cette exposition, et souligne l’importance et la récurrence de ce thème dans l’histoire de l’île et de ses habitants. Avec ses côtes découpées hérissées de récifs, l’île de Ré fut le théâtre, au cours des siècles, de très nombreux naufrages, aux causes multiples : aléas météorologiques, défaillance technique ou humaine, cartographie incomplète, instrumentation peu précise, absence de signalisation côtière – la tour des Baleines, le premier phare de l’île, ne fut érigée qu’à la fin du XVIIe siècle ! Au travers de témoignages, de documents, d’images et d’objets d’époque, m i s en valeur par une présentation innovante au niveau du graphisme et du mobilier, l’exposition s’intéresse aux circonstances concrètes du naufrage, mais aussi aux mythes qui s’y rattachent, et retrace l’histoire de l’évolution des moyens de prévention et de sauvetage. Le propos est illustré par le récit détaillé de quelques naufrages qui ont marqué l’histoire et la mémoire rétaise aux XIXe et XXe siècles. Celui de La Désirée, une gabarre royale transportant dans ses cales des bagnards enchaînés, qui sombra en 1838 avec tous
ses passagers. Ou de L’Afrique, un paquebot qui fit naufrage en 1920, avec à son bord 599 passagers, dont seuls 34 furent sauvés. Ou encore l’aventure du paquebot emblématique Le Champlain, qui sauta sur une mine au large de Sablanceaux en 1940… L’exposition évoque également le souvenir des disparus – ex-voto, chapelles… – et rend hommage aux sauveteurs, en particulier à ceux de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM). Réalisée par l’équipe de conservation du musée, cette exposition est le fruit d’un travail scientifique considérable en termes de recherche de documentation et de personnes ressources, qui a permis de nouer des liens tant avec des particuliers qu’avec des structures et collectivités locales, et de réunir des témoignages, des images et des objets d’un grand intérêt historique, parmi lesquels deux magnifiques pièces : une cloche en bronze des XVe-XVIe siècles, découverte en 1999 au large des côtes nord de l’île, et une couleuvrine du XVIIIe siècle, également en bronze, récupérée en août 2003 à la pointe nord-ouest de l’île.
Mireille Tabare
«Naufrages en Ré», musée ErnestCognacq, à Saint-Martin-de-Ré, jusqu’au 3 octobre. Des animations sont organisées autour du thème du naufrage : lecture, conférences, visites guidées, visites pédagogiques. Tél. 05 46 09 21 22
Un sujet «phare» S
ur le même thème, on lira avec intérêt l’ouvrage publié en juin chez Geste éditions, Naufrages et pilleurs d’épaves sur les côtes charentaises aux XVIIe et XVIIIe siècles, par Jacques Péret, professeur d’histoire moderne à l’Université de Poitiers. «Ce livre constitue l’aboutissement d’un travail collectif de recherche mené depuis huit ans avec des étudiants du laboratoire Gerhico (Groupe d’études et de recherches historiques du Centre-Ouest), explique Jacques Péret. Battant en brèche le mythe des naufrageurs, il s’attache à décrire la réalité des événements en se référant directement aux sources : les procédures des naufrages conservées dans les archives des Amirautés d’Aunis et de Saintonge.»
Sept cent cinquante naufrages, survenus sur nos côtes aux XVIIe et XVIIIe siècles – du règne de Louis XIV à la Révolution française –, sont ainsi répertoriés dans l’ouvrage. Sont d’abord analysées les circonstances du naufrage et ses conséquences en termes humains et matériels, puis les moyens mis en œuvre sur mer et à terre pour le sauvetage des hommes et des épaves, impliquant notamment les populations littorales, réquisitionnées à chaque naufrage pour récupérer sur les plages tout ce qui pouvait être sauvé. L’auteur s’intéresse également au comportement de ces populations, aux traditions de «ramassage» à la côte, et aux actes de pillage et de violence, relativement fréquents à l’occasion des naufrages. M.T.
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