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Des poètes acadiens font passer une grande hurricane dans la langue française, un veng de liberté que certains vont puiser dans le chiac, langue parlée dans la région de Moncton Par Denis Montebello
La lune que j’avons eue u la chance d’être icitte, à Edmundston, Nouveau-Brunswick. D a n s la légendaire République du Madawaska. On est pas mal icitte. Pas Maliseet, on est pas né de la première nation. Picto-charentais non plus, pas assez pour jouer l’ingénu. Le huron, c’est au Québec, ici ce serait le malécite, et on serait assez peu crédible dans le rôle. Même si on s’étonne d’un rien : d’une buanderie 6 étoiles ou d’une scène majeure (on lit ça sur le fourgon de police). Mais on est pas là pour se promener (pas de flânage, peut-on lire aussi sur un mur). Ni pour courir la galipotte.
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Si la galipotte est dans le Poitou, dans les Charentes un homme ensorcelé et condamné à courir la campagne, un sorcier ou une sorcière ayant la forme d’un loup ou d’une chèvre, ici la galipotte est une fille : une fille qui fait pas zire, qui n’inspire vraiment pas le dégoût. Ici, astheure, on appelle un tchu un tchu. J’ai cru de même entendre battre notre tcheur, le voir fumer, «the smoky heart of the city», pour apporter de l’eau au moulin de Laurence Hutchman (le Moulin Fraser n’a pas besoin de mon eau, celle de la rivière Madawaska lui suffit, et pour le reste il y a la pipe, qui conduit la pâte directement aux Etats où elle sera transformée en papier, et les transport trailers, qui jour et nuit traversent Edmundston avec leur cargaison d’arbres). Mais c’est sans doute une illusion d’optique (qu’on marcherait dans la même harbe, la même marde), une hallucination auditive, comme quand je lis chez Gérald Leblanc (Le plus clair du temps) : «le gris-gris des trottoirs sille». Ou que j’écoute avec André Muise le veng : «Moi, je suis coumme les feuilles – le veng me feusse, me fait timber à terre. Mais le veng est right chaud. Ils disont que c’est à cause d’une hurricane qui passe p r o c h e de nous autres, qui vient du sud. Une hurricane, c’est une grousse storm, qui vient des livres et des Etats. C’est la première fois que j’en vois y-une venir par icitte. J’ai jamais senti le veng si fort, si chaud.» (La falaise à la fin des marées)
« Le gris-gris des trottoirs sille » GÉRALD LEBLANC 78
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« Le soleil qui se garoche du back du logis pour se fourrer le nez jusqu’au fond de la mer » ANDRÉ MUISE
Toujours avec André Muise, avec Les lapins nayés : «je me demande si que tchezun a dit cécitte avant si estés mots icitte avont ever été tcheute part hormis icitte (des lapins encore, hachouillant des pistes dans la neige) (des pères qui tendont des collets, l’échine courbant pardessous les branches) et un collet qui s’élève coumme tcheute mode de soleil (le soleil qui se garoche du back du logis pour se fourrer le nez jusqu’au fond de la mer) je les happerai. asteur. (les corbeaux, este année-là, timbant du ciel pour picocher après des lapins nayés dans du stainless steel et du cuivre) (les souris itou, charriant petites miettes de viande coumme des grains de sable) (je les damnions. Leur petitesse) la nôtre. » Ce qui veut dire qu’on a beau s’abandonner à la vague, «tourbillonner avec l’encre garrochée» (Marc Arseneau, Avec l’idée de l’écho), l’Arcadie n’est jamais très loin. Il suffit d’écouter cette «langue qui résonne au son des leaps de track des j’ma rappelle des viens ouère ‘citt’ta là des j’te oirai bétôt en montant l’chman du clos pis j’m’élong’rai dans l’harbe té ma vie» (Jean-Philippe Raîche, Une lettre au bout du monde)
Icitte comme en Poitou on barre, on débarre sa porte, on ouvre, on ferme sa goule : «tu ouvres la goule et la gravité se charge du reste.» (Jean Babineau, Vortex) Icitte c’est l’Acadie «and we call it America a n d we are still strangers in this town» (Marc Arseneau, ibid.). Et in Arcadia ego. Moi aussi, en venant icitte, en Acadie, c’est-à-dire en Amérique, je regarde depuis l’avion la ville «à la droite, au loin.» Depuis mon livre. Je me dis que ça pourrait être Washington. «C’est incroyable. La métropole la plus puissante au monde n’est qu’un picot blanc dans la nuit, un trou d’aiguille dans la couvarte.» (Jean Babineau, ibid.) J’ai beau tourner en rond, au propre comme au figuré, «je retourne à l’origine je sens la vacillation s’étendre et l’arrangement des sons monter comme un grand dérangement à virouner aux désirs d’une autre histoire d’une vie postérieure faut pas avoir peur.» (Marc Arseneau, ib.)
« Tu ouvres la goule et la gravité se charge du reste » JEAN BABINEAU
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« Asteur right now je mange mon fricot au poulet » MARC ARSENEAU
Même si on trouve, déposée devant sa porte, une trappe à souris. Ou un leurre à fourmis, avec ce message en anglais qui dit : «le problème a commencé en 1755». Je n’ai pas peur. Je n’écoute pas ceux qui me crient «Ton chien est mort», que j’y arriverai pas, que c’est pas la peine d’essayer, à ceux-là je réponds (avec la voix et les mots d’André Muise) : «Ioù-ce que je serons tous ben vite si qu’on tchint à prendre garde à nos langues Guy Arsenault, Acadie Rock Marc Arseneau, Avec l’idée de l’écho Jean Babineau, Vortex Gérald Leblanc, Le plus clair du temps Gérald Leblanc et Claude Beausoleil, La poésie acadienne (anthologie) André Muise, La falaise à la fin des marées Jean-Philippe Raîche, Une lettre au bout du monde Les livres cités sont publiés par les éditions Perce-Neige, installées à Moncton, à l’adresse suivante : 104, rue Botsford, suite 22 Moncton (NB) E1C 4X4 Canada. http:// perceneige.info.ca
si que ma goule queurve il restera p’us rien p’us rien que le mall la t.v. tcheuques notes de musiques de la rappie pie et un pilot de langues de vaches accrochées acréchées domptes domestiquées qu’avont pourri trop vite pour sentir.» Maintenant, «asteur right now je mange mon fricot au poulet.» (Guy Arsenault, Acadie Rock). Demain je prendrai un sandwich au saucisson d’été. Ou j’essaierai la chaudrée de palourdes. Chez Zarac. Et à la serveuse qui me présentera la carte des breuva-
ges, qui me demandera ce que je veux comme liqueur, je ne saurai quoi répondre. Ni à la question de Marc Arseneau : «Comment flûte ta galipotte ?» Anyway, je lui dirai, on est pas là pour barvocher, mais pour causer poésie. Ou du chiac, qui est à l’Acadie ce que le joual est au Québec. J’évoquerai Gérald Leblanc, son Eloge du chiac. Guy Arsenault, en qui tout le monde s’accorde à voir un précurseur. Je citerai Herménégilde Chiasson : «Il n’y a rien comme les langues étrangères pour préciser sa pensée.» (Un viaduc, la nuit… in La poésie acadienne) «C’est curieux, je lâcherai, en faisant mon huron, c’està-dire, icitte et astheure, le picto-charentais, ce mélange de poitevin et d’anglais…» «Les deux étiont wild», me répondra Marc Arseneau, avec son bel accent cajun. Hétéroglossie, ajoutera Jean Babineau. Puis, ouvrant Vortex à la page 29, ouvrant une porte et trouvant la belle Micheline souriante: «Je ne voulais pas barger in comme ça, but je ne savais pas que tu étais icitte.» Commentant, l’œil complice: «Alle était right friendly à part de ça, if you know what I mean.» Je comprendrai très bien que cette Micheline avec «son nez un peu croche comme le mien», alle était vraiment belle, ou, pour le dire autrement, qu’elle faisait vraiment pas zire. Mais je ne suis pas icitte, je le répète, pour courir la galipotte. Pour magasiner en ligne ou chez Jean Coutu (131, rue de l’église ) où on trouve de tout même un ami. Je mesure, c’est ça que je suis venu faire icitte, à Edmundston, La lune que j’avons eue (André Muise) : «importé de loin et apporté au loin avont timbées les roches grousses et grasses ils venont drouette de la lune ioù-ce qu’ils bouchiont le trou que n’avait dedans pis la lune s’a vidée dans le ciel quand-ce que je regarde dans le soir les soirs éparés partout ruisseaux de crème bave sur la lens d’une caméra qui vire autour du soleil qu’a perdu la tête dampis que la lune s’a évachée dans un parc tcheute part in that finish line of the stars.» ■ Denis Montebello était invité au salon du livre d’Edmundston en avril 2004 pour présenter son livre Fouaces et autres viandes célestes publié avec les photographies de Marc Deneyer aux éditions Le temps qu’il fait.
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