méthode
Sur la biographie Martin Aurell explique pourquoi la biographie est un genre périlleux et donne quelques références Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Marc Deneyer et Sébastien Laval L’Actualité. – La biographie d’un personnage du Moyen Age est-elle impossible ?
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a r t i n Aurell connaît parfaitement les Plantagenêts. Pourtant il n’a jamais écrit de biographie sur l’un des membres de cette famille qu’il compare aux Atrides. Il s’est même montré critique vis-à-vis du genre, notamment dans son article «Aliénor d’Aquitaine et les historiens : la destruction d’un mythe ?» publié dans Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Age. Mélanges Philippe Contamine. «Dès son vivant même, écrit-il, Aliénor d’Aquitaine a donné lieu à une abondante production historique. Elle continue d’attirer les médiévistes, qui ont écrit sur elle plus d’une cinquantaine d’ouvrages et articles depuis la dernière guerre. Au cours des âges, son visage a, en outre, subi les transformations qui sont celles des courants historiographiques les plus en vogue, mais aussi des idées globales que toute société se forge sur le rôle de la femme, sur l’autorité au sein de la famille ou sur l’exercice du pouvoir politique.» L’auteur de L’Empire des Plantagenêt nous parle ici des grandes biographies qui l’ont marqué et des écueils à éviter.
Professeur d’histoire du Moyen Age à l’Université de Poitiers, membre de l’Institut universitaire de France, Martin Aurell dirige l’équipe «Mondes Plantagenêt» au CESCM (FRE 2792) et les Cahiers de civilisation médiévale. L’Empire des Plantagenêt 1154-1224, Perrin, 2003 Actes de la famille Porcelet d’Arles (972-1320), CTHS, 2001 La Noblesse en Occident (Ve-XVe siècle), Armand Colin, 1996 12
Ecrire la biographie d’un personnage du XII ou du XIIIe siècle est un exercice extrêmement périlleux car nous pouvons être tentés de projeter notre façon de sentir et de penser sur une société dont la culture, au sens anthropologique, est très différente de la nôtre. Il est facile d’abolir cette distance pour toucher le public actuel, de faire appel à toutes s o r t e s d’analyses (freudienne, jungienne, lacanienne…) pour tenter de révéler la part insaisissable des individus et qui, finalement, nous égarent dans le labyrinthe de la psychologie des profondeurs. Parce que ces individus n’avaient pas les mêmes conditionnements ni les mêmes réflexes que nous, et surtout par manque de sources, rien ne permet de nous glisser dans la conscience de l’homme médiéval. Cela dit, il y a de très grandes biographies pour cette période. Concernant Aliénor d’Aquitaine, il est évident que celle de Jean Flori est la plus complète, la plus érudite et la plus solide du point de vue méthodologique, parmi les publications récentes. Des biographies m’ont profondément marqué. L’Empereur Frédéric II d’Ernst Kantorowicz, Saint Louis de Jacques Le Goff, Guillaume le Maréchal de Georges Duby. Personnellement, je préfère les ouvrages sur des personnages plus modestes, comme celui de Carlo Ginzburg sur Menocchio, un meunier du Frioul aux prises avec l’Inquisition (Le fromage et les vers), où l’auteur retrace l’histoire d’un groupe social. En multipliant les biographies de personnages secondaires, nous parvenons à la prosopographie – genre inventé au XIXe siècle par les historiens de l’Antiquité – c’est-à-dire à une multitude de biographies sur une catégorie sociale. Pratiquée d’une façon statistique et à large échelle, la biographie est donc une méthode formidable qui nous a aidés à progresser en histoire sociale car elle permet de dégager très nettement des tendances au sein d’un groupe ou d’une classe. Martin Aurell. – e
Sébastien Laval
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Marc Deneyer
C o m m e n t Kantorowicz et Le Goff cernent-ils leur personnage ?
Ils les abordent de biais. Kantorowicz est passionnant quand il replace Frédéric II dans le contexte de son époque, à savoir la genèse de l’Etat moderne, l’utilisation du droit romain au XIIIe siècle, la mise en place de structures administratives fortes contrôlant la société, mais aussi l’idéologie que l’empereur («la stupeur du monde») véhicule, son messianisme politique. Avec Jacques Le Goff, nous sommes aux antipodes de la biographie traditionnelle. D’ailleurs, il finit son livre par cette question : «Saint Louis a-t-il existé ?» Ce qui l’intéresse, c’est comment on construit un personnage a posteriori, comment l’image de Saint Louis a été manipulée, très souvent dans un but de propagande, en quoi les utilisations hagiographiques et
historiographiques ont servi à affermir la dynastie capétienne. Ce travail dépasse la simple description. Il y a là une méthode originale qui ouvre des perspectives de recherche. Très bien reçu par les historiens de métier, le livre de Jacques Le Goff fut aussi un grand succès éditorial, alors qu’il compte près de 1 000 pages d’un accès pas toujours facile. Pourtant, peu de médiévistes ont ensuite abordé le genre biographique.
Le gisant d’Henri II Plantagenêt, pierre de tuffeau (XIIIe siècle), abbaye royale de Fontevraud.
Un certain mépris de l’individu a été prôné par l’historiographie dite des Annales, depuis la création de la revue des Annales d’histoire économique et sociale en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre. Marc Bloch, qui est un peu notre maître à tous, fut toujours très critique sur ce point. Certains rétorquent pour■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 65 ■ 13
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Le gisant d’Isabelle d’Angoulême, bois polychrome (XIIIe siècle), abbaye royale de Fontevraud.
tant qu’il n’a pas eu le temps, lui-même, de changer d’avis et de rédiger une biographie car il est mort jeune : il a été fusillé par les nazis en 1944, à l’âge de 58 ans. Il me semble plutôt que sa fascination pour l’acteur collectif et son désintérêt pour l’individu était plus profond. Il avait été très marqué par Emile Durkheim selon lequel, en sociologie, il faut dégager des règles pour expliquer les comportements des individus, règles qui ne peuvent être que collectives. L’homme pris isolément est au fond insaisissable en raison de la liberté qui préside à ses actes. La position de Durkheim ou de Bloch se comprend parfaitement pour la France où, depuis Descartes qui a hanté ces murs de l’Université de Poitiers, il faut rationaliser, décortiquer, expliquer. Face à ce doute méthodique, les Anglo-Saxons s’inscrivent dans une autre tradition, celle de Bacon et de la méthode inductive, plus empirique et plus pragmatique, plus descriptive et moins synthétique aussi. C’est pourquoi les médiévistes anglais et américains n’ont pas de réticence à é c r i r e des biographies. En relation avec les Plantagenêts, on retiendra celle de William Warren sur Henri II, de John Gillingham sur Richard Cœur de Lion, de Ralph Turner sur Jean sans Terre ou de Nicholas Vincent sur Pierre des Roches, ministre de ce roi. La littérature médiévale peut-elle être utile à l’historien ?
L’œuvre médiévale est d’une tout autre nature car elle se situe dans un monde où le merveilleux tient une place importante, de même que le poids des structures narratives dont certaines peuvent remonter jusqu’aux religions indo-européennes. Il faut aussi tenir compte du genre, roman, poésie ou prose. La prose c’est la langue sacrée ; la poésie implique nécessairement la vocalité. Nous autres historiens sommes mal armés pour aborder ces textes. Les grilles d’analyses que nous tendent nos collègues littéraires sont nécessaires pour déceler ce que la littérature médiévale peut nous apprendre sur les valeurs d’une société, sur les codes d’un groupe social, en particulier ceux de l’aristocratie. Par exemple, la fauconnerie qui apparaît très tôt dans les romans est un signe distinctif de la noblesse.
Les rapports qu’entretiennent la réalité et la fiction sont très complexes. Il est évident que le réalisme du XIXe siècle nous apprend beaucoup sur la société. Vous en saurez plus sur la bourgeoisie parisienne en lisant Balzac qu’en dépouillant des tonnes d’actes notariés. Dans ce cas, la source littéraire peut être précise mais l’œuvre doit toujours être contextualisée.
Marc Deneyer
Martin Aurell a organisé plusieurs colloques internationaux consacrés aux Plantagenêts publiés en trois forts volumes dans la collection «Civilisation médiévale» du CESCM : «La cour Plantagenêt» (2000), «Noblesses de l’espace Plantagenêt» (2001), «Culture politique des Plantagenêt» (2003). Les actes du colloque «Plantagenêts et Capétiens : confrontations et héritage», tenu en mai 2004 à Poitiers et Fontevraud, paraîtront en 2005.
ÉDITION SPÉCIALE DE LA REVUE 303 Sous la direction scientifique de Martin Aurell, la revue 303 a publié un ouvrage très documenté sur Aliénor. Les multiples facettes de la duchesse d’Aquitaine sont traitées en une trentaine d’articles soigneusement illustrés. 250 p., 30 e
EXPOSITION SUR ALIÉNOR À FONTEVRAUD Le centre culturel de l’abbaye de Fontevraud a fait appel à Martin Aurell pour concevoir l’exposition du 800e anniversaire d’Aliénor (jusqu’au 15 octobre) scénographiée par Nathalie Crinière. Des objets comme la copie de la partie basse du vitrail de la cathédrale de Poitiers, la chasse de Thomas Becket ou les fragments de tissus du XIIe siècle méritent à eux seuls le déplacement. Des créations et concerts complètent cet événement. Tél. 02 41 51 73 52 www.abbaye-fontevraud.com 14
Quant aux comportements des individus, je pense qu’il y a toujours un va-et-vient entre la réalité et la fiction. A partir du XIVe siècle, les gens qui participent aux tournois se déguisent en personnages de roman. Ils s’accoutrent en Tristan, Iseut, Arthur, Lancelot, Gauvin, Yvain, etc. Ainsi, le tournoi qui tient une part importante dans la sociabilité nobiliaire est structuré d’après des éléments empruntés aux romans. Aux XIVe et XVe siècles en Allemagne, il est possible de se marier par procuration : l’homme qui ne peut se déplacer envoie un procureur à sa place et il est prévu dans la cérémonie que le procureur et la mariée se couchent (tout habillés) dans un lit avec une épée au milieu. C’est une scène de Tristan et Iseut. Donc la littérature influence les pratiques sociales, comme la télévision de nos jours et le cinéma dès le début du XXe siècle. Dans un article célèbre sur les usages du corps, Marcel Mauss raconte que lors d’une hospitalisation à Paris il eut le temps d’observer les infirmières et constata que leur démarche était empruntée à l’une des vedettes du cinéma muet. ■
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