Le gisant d’Aliénor d’Aquitaine, pierre de tuffeau (XIIIe siècle), abbaye royale de Fontevraud. Photo Marc Deneyer
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Aliénor d’Aquitaine
Pouvoir et légende d’une reine
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Aliénor
La reine insoumise
Essai de biographie raisonnée
L’Actualité. – En 1952, Edmond-René Labande1 écrivait : «Raconter par le menu le conflit entre Henri II et Thomas Becket, ou les aventures de Richard en Palestine, à propos de la vie d’Alién o r d’Aquitaine, est une évidente inconséquence.» Comment éviter cet écueil ? Jean Flori. – Beaucoup de pseudo-historiens, pour plaire au public, se contentent de raconter des anecdotes relatives à la vie d’un personnage illustre. A l’inverse, trop d’historiens, en écrivant une biographie, ont tendance à confondre l’histoire d’un personnage avec l’histoire de son époque, noyant ainsi le personnage dans son contexte. Certes, il est nécessaire de s’intéresser aux lieux, à l’atmosphère, aux idéologies en cours mais de là à raconter toute l’histoire des royaumes de France et d’Angleterre… En outre, E.-R. Labande a eu le mérite, avec succès souvent, de sortir Aliénor d’Aquitaine de la part de légende qui s’était greffée sur les faits. L’historien biographe travaille à partir de textes si possible contemporains du personnage. S’il suit aveuglément ces sources, il ne fait que répéter ; s’il exerce une critique hyper-rationaliste, il peut alors évacuer à tort des informations très importantes. Par exemple, des témoignages qui nous semblent incroyables, rapportés par un chroniqueur, ne peuvent être négligés d’emblée. Sans être crédule, l’historien se doit au contraire d’interpréter ces sources car il y trouve une expression et une manière de penser qui s’avèrent précieuses pour comprendre l’époque. L’historien se tient donc sur ce fil du rasoir, entre crédulité et hyper-critique. Dans le cas d’Aliénor d’Aquitaine, il est difficile de trancher entre ce qui relève de la légende et de l’histoire parce que la légende n’est pas apparue cinquante ans après sa mort mais de son vivant. Ainsi, légende et vérité historique sont intimement liées. On ne peut les séparer «chirurgicalement» sans mutiler ou dénaturer le personnage.
Christian Vignaud
Selon Jean Flori, Aliénor d’Aquitaine scandalise son époque parce que, en tant que femme, elle agit comme un homme
Entretien Jean-Luc Terradillos Photos Marc Deneyer et Christian Vignaud
Le chevet de la cathédrale de Poitiers est orné d’un vitrail représentant la Crucifixion (XIIe siècle). Aliénor et Henri II portent un vitrail signifiant leur patronage artistique. Une copie de la partie basse du vitrail est exposée (à hauteur d’homme) à l’abbaye de Fontevraud.
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1. «Pour une image véridique d’Aliénor d’Aquitaine», Bulletin de la SAO, 1952
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ean Flori étudie depuis plus de trente ans l’aristocratie guerrière et ses idéologies, du Xe au XIIIe siècle. Directeur de recherche au CNRS, membre du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CNRS-Université de Poitiers), il a publié une dizaine de livres sur la chevalerie, les croisades, la guerre sainte et des biographies, notamment Pierre l’Ermite et la première croisade (Fayard). En 1999, il a consacré un ouvrage à Richard Cœur de Lion (Payot), le plus chevaleresque des rois du Moyen Age. Ce travail l’a conduit à étudier la cour Plantagenêt et à mesurer le rôle d’Aliénor d’Aquitaine. Cinq ans après, il publie une imposante biographie sur la mère de Richard, Aliénor d’Aquitaine, la reine insoumise (Payot), au terme d’une enquête minutieuse, en particulier sur l’influence d’Aliénor vis-à-vis de l’idéologie courtoise.
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C’est pourquoi j’ai choisi de présenter un livre en deux parties bien distinctes. Dans la première partie intitulée «essai de biographie raisonnée», j’étudie les faits historiques avérés en m’appuyant sur des documents quasiment irréfutables. Je rectifie cependant, ici ou là, des points que les historiens qui m’ont précédé n’ont pas vus ou mal interprétés. En effet, chaque historien vit dans son temps et interroge les textes en fonction de ses a priori. Par exemple, dans son Histoire des comtes de Poitou (1903), Alfred Richard affirme qu’Aliénor avait trouvé chez Henri II l’homme à poigne qu’elle cherchait : «Elle voulait être dominée et, comme dit crûment le peuple, elle était de celles qui aiment à être battues.» De nos jours, un tel jugement fait hérisser les cheveux. Dans la deuxième partie, j’analyse les questions controversées sur Aliénor, par exemple à propos de l’incident d’Antioche, de l’amour courtois, de son pouvoir et de son patronage, et de la récupération du mythe arthurien.
Il faut aussi interpréter les silences : dans les textes, la présence d’Aliénor est presque toujours liée à celles de Louis VII ou d’Henri II. Parfois, on ne sait même pas si elle est réellement là.
Pourquoi cette obscurité ? Parce que c’est une femme, et c’est ce qui va guider ma réflexion. Les sources principales sont ecclésiastiques et masculines, d’où leur caractère machiste et ultra-conservateur. Les chroniqueurs parlent des femmes quand ils ne peuvent pas faire autrement. Ils ne signalent pratiquement jamais la date de naissance d’une fille. Si nous pensons qu’Aliénor est probablement née en 1124 à Bordeaux, c’est grâce à la date de son mariage avec Louis. Un texte dit qu’elle a été mariée en 1137 à l’âge de 13 ans. Ce texte a longtemps été rejeté parce que relativement tardif, d’autant que nombre d’historiens préféraient la voir mariée à 15 ans, âge qu’ils jugeaient plus convenable. En fait, il est désormais établi que l’âge nubile était de 12 ans à cette époque. Selon les chroniqueurs, la femme devait se comporter en femme soumise. Pourtant l’amour courtois semble indiquer tout le contraire. Certains historiens, comme mon maître et ami Georges Duby, affirment que l’amour courtois n’a jamais existé, voire qu’il traduit une sorte d’homosexualité déguisée. La libération courtoise n’est certes pas dénuée d’ambiguïté mais pas à ce point ! Comme le soutient Rudiger Schnell, je crois qu’il vaut mieux parler de discours courtois sur l’amour plutôt que d’amour courtois comme s’il s’agissait d’une forme d’amour pratiquée. C’est une casuistique amoureuse : elle ne décrit pas des situations exactes mais exprime des interrogations réelles. C’est la question de l’amour qui est posée. Dans l’aristocratie, on n’épouse pas une femme, on fait une al-
Marc Deneyer
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liance, l’essentiel étant d’avoir des enfants, de perpétuer la lignée, donc de transmettre la puissance et l’héritage. Il n’est guère concevable de se marier par amour. D’ailleurs l’Eglise considérait l’amour au sein du couple comme une «affection», employant le mot dilectio et non amor. Denis de Rougemont, aujourd’hui trop critiqué, a écrit : «L’amour n’a pas toujours existé, c’est une invention française du XIIe siècle.» Ce n’est pas faux, au sens où la problématique de l’amour s’est posée au XIIe siècle.
Comment expliquer cette «invention» de l’amour ?
D’une part, les mœurs s’affinent, d’autre part, elles se décléricalisent un peu. Les auteurs se mettent à écrire des romans, en français, en anglo-normand ou en picard, c’est-à-dire en langue vernaculaire par rapport au latin. Ce sont souvent des clercs mais pas tous, en tout cas plus libres de s’exprimer parce que moins inféodés à l’Eglise. Ils sont patronnés par des princes. Certes, le patronage littéraire d’Aliénor d’Aquitaine est aujourd’hui fortement remis en question. On a tendance à lui dénier toute influence culturelle alors que, naguère, on soutenait l’inverse avec non moins d’excès. En fait, poètes et romanciers étaient patronnés par la cour Plantagenêt. Henri II les payait mais Aliénor, par sa seule présence, a pu influencer des auteurs sans pour autant leur passer directement commande. Cette problématique de l’amour correspond aussi à l’apparition de la notion d’individu. Jusqu’au XIe siècle, l’individu n’a pas conscience d’exister – sauf peut-être les très grands personnages –, il se perçoit d’abord comme
membre d’une famille, d’une fratrie, d’un clan. Le collectif l’emporte sur l’individu. Les croisades ont certainement joué un rôle dans cette prise de conscience car le fait de se croiser est une décision personnelle, même si, il est vrai, beaucoup se sont croisés par fidélité à leur seigneur. La femme, pendant ce temps, reste seule et s’habitue à penser et agir par elle-même. L’intériorité de l’individu est mise au jour par la littérature. Le roman courtois, dont Chrétien de Troyes demeure le champion, porte et met en scène ces débats intérieurs relatifs à l’amour où la femme occupe un rôle de premier plan. Quelle place doit tenir l’amour dans la société ? Une femme de rang inférieur peut-elle être aimée par un homme de rang supérieur ? La femme «courtisée» doitelle céder tout de suite ou résister ? Une femme riche peut-elle donner de l’argent à son amant plus pauvre sans perdre sa réputation ? Que se passe-t-il si un troubadour ou un chevalier aime la femme ou la fille de son seigneur ? Voilà le type de questions qui se posaient et que ne sont pas de pures spéculations littéraires.
Les cours d’amour présidées par Aliénor sont une invention, dites-vous, mais vous analysez pourtant quelques cas.
L’EMPIRE DES PLANTAGENÊTS
Les cours d’amour sont l’invention d’un érudit du XIXe siècle, Reynouard, qui a pris au pied de la lettre le traité sur l’amour d’André le Chapelain, De amore. Ce texte écrit à la fin du XIIe siècle met en scène des dames de l’aristocratie, en particulier Aliénor d’Aquitaine, sa fille Marie de Champagne, Isabelle de Flandre, Ermengarde de Narbonne, devant lesquelles sont portées des causes de casuistique amoureuse. En 1954, Rémy a démontré que ces cours d’amour n’ont pas de réalité historique. Faut-il pour autant en déduire que cela n’a aucun sens ? Non. Le traité vise sans doute, on le croit aujourd’hui, à parodier l’amour courtois mais aussi, je le crois, la position de l’Eglise sur l’amour. Mais peut-on croire que l’auteur imagine dans l’abstrait des comportements n’ayant aucune réalité tangible au moins dans la problématique amoureuse ? Cela me paraît invraisemblable. Dans l’un des cas exposés, il prête à Aliénor l’affirmation de l’impossibilité de l’amour dans le mariage. Un chevalier vient requérir d’amour une femme mariée qui a déjà un amant. Celle-ci promet que, si son amant venait à disparaître, elle pourrait lui accorder ses faveurs. Le mari meurt, elle épouse son amant. Le chevalier évincé vient alors rappeler à la dame sa promesse. Elle se récuse, opposant au chevalier le fait qu’elle a conservé l’amour de son amant en l’épousant. Marie de Champagne condamne cette attitude, avis auquel se range Aliénor : «Nous n’osons pas nous opposer à l’arrêt de la comtesse de Champagne qui a décidé, dans son jugement, que l’amour n’a aucun pouvoir entre époux. C’est pourquoi nous souhaitons que la dame
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dont il est question accorde l’amour qu’elle a promis.» Sous la plume d’André le Chapelain, Aliénor affirme que le mariage n’est pas le lieu de l’amour. Parle-telle d’expérience ? Lui prête-t-on ce jugement pour la déconsidérer ? Les deux thèses sont soutenables. Néanmoins il faut souligner que Marie de Champagne jouissait d’une bonne réputation, contrairement à Aliénor. Pascale Bourgain affirme qu’André le Chapelain écrivait à la cour de France et, de ce fait, cherchait à dénigrer la cour d’Angleterre. Mais dans ce cas il n’aurait eu aucun intérêt à noircir la cour de Champagne. Je pense plutôt que l’auteur se réfère à une problématique amoureuse de l’époque. Tous les romans en font foi. Cette problématique naît d’une réalité sociale qu’il ne faut pas négliger.
Le rôle que l’on prête à Aliénor tient-il aussi au fait qu’elle soit la petite-fille de Guillaume IX, le premier troubadour connu ?
Aliénor d’Aquitaine, la reine insoumise, de Jean Flori, Payot, 2004, 544 p.
E f f e c t i v e m e n t , l’impact du souvenir laissé par Guillaume IX n’est pas à négliger : un souvenir détestable dans la pensée ecclésiastique. C’était un provocateur. Il a scandalisé ses contemporains. Guillaume de Malmesbury raconte que le duc d’Aquitaine avait fait graver sur son bouclier l’image de sa maîtresse, la vicomtesse de Châtellerault, pour, disait-il, «la porter au combat comme elle le portait au lit». Le chroniqueur anglais va même jusqu’à affirmer qu’il aurait fait bâtir à Niort un couvent de nonnes courtisanes ! Cette hérédité a été «souvent» soulignée. Mais le rôle prêté à Aliénor tient aussi à son propre comportement. Peu de textes parlent d’elle à la cour de France. En revanche, les chroniqueurs sont plus prolixes sur sa sœur, la jeune Pétronille qui a jeté son dévolu sur le comte Raoul de Vermandois, un homme marié et âgé d’une cinquantaine d’années. Aiguillonné par la reine, Louis VII finit par faire rompre le mariage du comte afin qu’il épouse Pétronille. Ce qui entraîna un conflit avec le pape, l’invasion de la Champagne, l’incendie de l’église de Vitry où périrent 1 300 personnes, puis la décision de partir en croisade. Il y a là un enchaînement de phénomènes où l’on ne peut pas penser qu’Aliénor n’eut aucune influence.
N’est-ce pas durant la deuxième croisade que s’amorce la légende noire d’Aliénor ?
Marc Deneyer
Dans mon livre, j’examine en détail l’incident d’Antioche. En 1148, les croisés sont accueillis à Antioche par le prince Raymond, oncle d’Aliénor. Jean de Salisbury et Guillaume de Tyr rapportent que l’oncle et la nièce eurent là de longs et fréquents entretiens privés, ce qui laisse supposer des relations de nature incestueuse. Louis VII veut y mettre fin et décide de quitter Antioche pour Jérusalem. Aliénor refuse. Elle annonce au roi qu’elle veut rester à Antioche et faire
annuler leur mariage sous prétexte de consanguinité – ils sont parents au 3e et 4e degré. Louis l’emmène de force. La croisade est un échec – imputé, selon certains, à la présence des femmes des chevaliers – et, malgré l’intervention du pape, qui tente de raisonner le roi et la reine sur le chemin du retour, la réconciliation semble impossible. Finalement Louis VII accepte l’annulation du mariage en 1152 parce qu’il n’a pas d’héritier mâle et parce que la conduite de la reine commence à faire jaser. L’incident d’Antioche a donné naissance à une floraison de légendes dont se font l’écho les chroniqueurs. Pourquoi cette volonté de dénigrement ? La raison la plus probable est celleci : Aliénor prétend vivre en femme libre. C’est elle qui veut se séparer de son mari et se choisir un autre époux, sans être mariée par un père ou un oncle. Elle scandalise son époque parce que, en tant que femme, elle agit comme un homme. Elle agit comme un être humain qui souhaite prendre en mains son propre destin. Dire cependant qu’elle est féministe avant l’heure serait excessif. Il faut interpréter son action par rapport au comportement de soumission que l’on attendait alors des femmes, et que certains attendent encore d’elles aujourd’hui : j’ai failli titrer mon livre Aliénor d’Aquitaine, ni pute, ni soumise… ■
Le gisant de Richard Cœur de Lion, pierre de tuffeau (XIIIe siècle), abbaye royale de Fontevraud.
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