botanique
Les cueillettes extraordinaires du capitaine de vaisseau
Nicolas Baudin
E
trange destin que celui de ce capitaine au long cours, natif de l’île de Ré, passionné de sciences naturelles, à qui Bonaparte confia, en 1800, la mission d’explorer la Nouvelle Hollande (l’actuelle Australie), un continent en partie inconnu à l’époque. Célèbre dans ce pays pour en avoir achevé la cartographie et répertorié des centaines d’espèces animales et végétales, considéré comme l’initiateur de l’expédition scientifique la plus prolifique jamais entreprise dans cette partie du monde, Nicolas Baudin est injustement méconnu en France. Cet «homme de caractère et de résolution» – loué en ces termes par Dumont d’Urville trente ans plus tard – fut victime des aléas de l’histoire. Mort en 1803 à l’île Maurice sur le chemin de retour de l’expédition australe, il fut disgracié post-mortem par Napoléon, ignoré ou critiqué par les scientifiques, dont quelques-uns profitèrent de sa disparition pour faire main basse sur ses collections et s’en attribuer la primeur. Sur la vie de Nicolas Baudin, on sait peu de choses. Né en 1754 dans une famille de négociants de SaintMartin-de-Ré, il se passionne très jeune pour la mer. Après un passage glorieux mais bref dans la Marine royale, il se lance dans le négoce maritime. Armateur et capitaine, il commerce pour son propre compte entre Atlantique et Pacifique. Une escale imprévue au cap de Bonne-Espérance en 1786, à cause d’une avarie sur son bateau La Pepita, va changer le cours de son existence. Il fait la rencontre de Franz Boos, botaniste et jardinier de l’empereur d’Autriche Joseph II. Boos, qui cherche un moyen de rapatrier ses collections de plantes depuis l’océan Indien jusqu’en Europe, engage Baudin et son navire. Les deux hommes sympathisent. Au cours du voyage, le savant initie le marin à la récolte et au conditionne-
Nicolas Baudin par Lemarié, instituteur à Ars-en-Ré à la fin du
XIXe
C’est à lui que l’on doit l’introduction en France du mimosa, de l’eucalyptus et de centaines d’autres espèces tropicales. Il fut proclamé par le botaniste Jussieu comme le plus grand navigateur et naturaliste de tous les temps. Pourtant, qui aujourd’hui dans notre pays se souvient de Nicolas Baudin ?
Par Mireille Tabare Photos Thierry Girard Cartes Luc Vacher et Pascal Brunello
siècle.
Coll. musée ErnestCognacq de SaintMartin-de-Ré
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ment des végétaux. Nicolas Baudin se découvre une nouvelle passion. Pendant dix ans, tout en poursuivant ses activités de commerce, il effectue de nombreuses expéditions botaniques pour le compte de l’empereur d’Autriche, en Asie, en Amérique, en Afrique, d’où il rapporte d’importantes collections végétales et animales destinées au jardin botanique de Schönbrunn. En même temps, il s’est constitué aux frais de l’empereur, dans l’île de Trinidad, sa propre collection. En 1796, alors que la France a déclaré la guerre à l’Autriche, le navigateur décide de rentrer au pays et d’offrir sa collection au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Son directeur, Antoine Laurent de Jussieu, accepte l’offre avec enthousiasme. La renommée de marin et de botaniste de Nicolas Baudin a déjà passé les frontières. Celui-ci obtient le financement d’une expédition vers les Antilles pour aller récupérer la collection. De ce voyage, aux Canaries, à Trinidad, puis à Porto Rico, en compagnie d’une petite équipe de jeunes scientifiques, il rapporte un butin exceptionnel : 450 oiseaux empaillés, 4 000 papillons et insectes, 200 coquillages, ainsi qu’un herbier de 8 000 végétaux, correspondant à 900 espèces distinctes, et 800 plantes vivantes, correspondant à 350 espèces. La récolte est si abondante que pour accueillir ces collections au muséum, on est obligé de construire une serre supplémentaire, la serre Baudin. Jussieu déclare : «Jamais il n’avait été rapporté en Europe des collections aussi considérables, en pleine végétation et aussi bien choisies.» Le Rétais connaît la célébrité, les journaux l’encensent, Bonaparte ne jure que par lui. En août 1798, il est réintégré dans la Marine royale avec le grade de capitaine de vaisseau.
Nicolas Baudin profite de sa notoriété pour proposer à Jussieu et Bonaparte l’organisation d’une expédition scientifique vers les terres australes. Le projet séduit le consul qui décide de commanditer l’opération. Outre l’intérêt scientifique, il y voit également le moyen de faire front aux Anglais, déjà implantés en Nouvelle-Hollande. Le 19 octobre 1800, la corvette Le Géographe et la gabarre Le Naturaliste, commandées par Nicolas Baudin et Emmanuel Hamelin, appareillent au Havre avec, à leur bord, plus de 200 membres d’équipage et une équipe de 24 scientifiques, parmi lesquels l’astronome Bernier et le botaniste Riedlé, avec qui le capitaine a déjà voyagé, le zoologiste Péron et les dessinateurs Lesueur et Petit. La mission de Baudin est très précise : explorer la Terre de Diemen (l’actuelle Tasmanie), puis cartographier les rivages encore inconnus de la Nouvelle-Hollande, et répertorier sa flore, sa faune et ses populations. Il dispose pour la mener à bien de crédits illimités, de bons navires équipés des instruments les plus modernes, des meilleures cartes. Une partie des cales a été spécialement aménagée pour y entreposer des plantes vivantes et y réaliser des semis de graines. L’expédition durera trois ans et rencontrera de nombreuses difficultés. Dès le début, les dissensions s’installent entre les hommes. Les origines roturières du capitaine, son caractère entier et exigeant, lui valent l’hostilité affichée de nombre d’officiers et savants. Dès l’arrivée à Ténériffe, trois marins sont remplacés par des corsaires choisis par Baudin : «Ceux-là au moins travailleront dur sans pérorer ni se plaindre.» A l’escale de l’île de France (aujourd’hui île Maurice), une quarantaine d’hommes d’équipage et une
Page de gauche : Carte représentant la Terre de Baudin à la pointe sud-est de l’Australie. Détail de la planche 22 – Océanie de l’Atlas
classique de la géographie ancienne, du moyen âge et moderne,
publié à Paris en 1847 par V. Monin chez Jacques Lecoffre et Compagnie Libraires. Coll. Luc Vacher
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douzaine de scientifiques, malades ou en conflit avec Baudin, abandonnent l’aventure. Avec un retard de plusieurs mois, les deux navires atteignent, en juin 1801, le cap Leewin, à la pointe sud-ouest de l’Australie. Après deux mois d’observations scientifiques et de relevés géographiques, l’expédition appareille pour Timor, puis explore la Tasmanie. En dépit des maladies et des décès, de la mésentente à bord, en particulier entre Péron et Baudin, et de nombreuses avaries de navigation, les voyageurs rejoignent Port Jackson (l’actuelle Sidney) en juin 1802, où ils séjournent cinq mois, réalisant un fructueux travail de reconnaissance scientifique, puis repartent vers les côtes sud et ouest de l’Australie pour en parachever l’exploration. Nicolas Baudin, malade depuis des mois, mourra de la tuberculose en septembre 1803 à l’île Maurice, sur le chemin du retour.
Si l’expédition connut un sort dramatique – 33 morts parmi l’équipage, 5 parmi les savants – son bilan scientifique est sans précédent. Outre les observations astronomiques, cartographiques et anthropologiques, la moisson botanique et zoologique est impressionnante : 70 caisses de plantes vivantes, représentant plus de 200 espèces végétales, 600 espèces de graines, des coquillages, des minéraux, une centaine d’animaux vivants, dont des kangourous, des cacatoès, des émeus noirs… Un apport scientifique apprécié à sa juste valeur par des savants illustres, tel Cuvier qui considé-
DES TRAVAUX UNIVERSITAIRES EN RELATION AVEC L’AUSTRALIE
Un programme visant à améliorer la lisibilité des travaux universitaires issus de la recherche française en relation avec l’Australie a vu le jour à l’Université de La Rochelle. Le projet consiste en une opération de veille scientifique et documentaire avec constitution d’une base de données sur les publications issues de cette recherche. Cette démarche novatrice repose notamment sur les déclarations directes des chercheurs, recueillies dans un site Internet : www.univ-lr.fr/australie.recherche.fr Un système d’interrogation de la base par mots clés permet d’améliorer la transversalité des consultations. La volonté de favoriser les rapprochements interdisciplinaires a été considérée comme une priorité. Pour fournir une approche complète, le site propose aussi le carnet d’adresses des auteurs et un centre de ressources en ligne (cartothèque virtuelle, répertoire de liens, informations utiles). Le projet se veut aujourd’hui pleinement intégré aux initiatives de mise en réseau coordonnées par FEAST-France. Luc Vacher, animateur du projet : lvacher@univ-lr.fr
rait que l’expédition vers les terres australes avait permis de multiplier par deux les connaissances occidentales sur la flore et la faune mondiales. Paradoxalement, c’est comme si l’histoire en France avait oublié celui qui en fut le principal instigateur, l’homme de mer courageux et le botaniste accompli, Nicolas Baudin. La détestable réputation faite au capitaine par certains rescapés de l’expédition, sa disparition prématurée coïncidant avec les bouleversements politiques dus à l’avènement de l’Empire en France, en mai 1804, la sous-exploitation des découvertes de l’expédition australe ou leur appropriation par d’autres ont contribué à masquer l’extraordinaire œuvre de découverte réalisée par Baudin et à ternir définitivement son image hexagonale. Il aura fallu, en France, attendre deux siècles pour que ce personnage hors du commun sorte de l’oubli. Depuis l’année 2000, Australiens et Français célèbrent conjointement le bicentenaire de l’expédition conduite par Nicolas Baudin. C’est l’occasion de mettre au jour une page souvent ignorée de notre histoire commune et de faire connaître en France ce grand navigateur naturaliste. Le meilleur moyen d’approcher l’homme et de suivre son aventure est de se plonger dans son journal de bord, Mon voyage aux terres australes (Imprimerie nationale, 2000), enrichi des illustrations de Lesueur et Petit, édité à l’occasion de ce bicentenaire.■
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mémoire
De l’île de Ré aux terres australes L
e 17 février 2004, la ville de SaintMartin-de-Ré a célébré le 250e anniversaire de la naissance de Nicolas Baudin, l’enfant du pays, en inaugurant un monument à sa mémoire sur une placettejardin baptisée à son nom. Si on connaît peu en France l’apport scientifique du navigateur naturaliste, on en sait encore moins sur l’homme, et sa biographie s’inscrit en pointillés. «Afin de tenter de reconstituer l’histoire de sa vie, explique Christelle Rivalland, agent du patrimoine, le musée ErnestCognacq, de Saint-Martin, a mené un travail d’investigation, notamment sur place, au travers du cadastre, des registres paroissiaux et des actes notariés. En 2003, une exposition a été présentée au musée, évoquant l’histoire de ce Rétais illustre, l’atmosphère de son enfance, les faits marquants de sa jeunesse, et retraçant sa carrière de marin explorateur jusqu’au voyage de découverte en Australie.» Né le 17 février 1754, Nicolas Baudin est le cinquième d’une famille de treize enfants. Ses parents, négociants et armateurs, possèdent également une distillerie en ville et plusieurs grandes propriétés de rapport sur l’île et sont à la tête d’une
Sur le port de Saint-Martin-de-Ré, l’immeuble de la Martinière vu du quai Nicolas Baudin, et le monument érigé en l’honneur du navigateur naturaliste.
fortune colossale. Saint-Martin est à l’époque un port prospère, grâce au commerce avec l’Europe du Nord, sur la route de la Compagnie des Indes, mais aussi avec l’île de Saint-Domingue, colonisée par les Français dès la fin du XVIIe siècle. Une activité facilitée par l’implantation de nombreux Rétais sur cette île, tels Josué Baudin, le grand-oncle de Nicolas, qui y a fait fortune. Sa petite enfance, Nicolas la passe sur l’îlot Saint-Martin, au cœur de l’activité portuaire, où se concentre l’essentiel des négoces et des caves. Dans les années 1760, il déménage sur les quais, où ses parents ont racheté un groupe d’anciens bâtiments et fait construire à la place un i m p o s a n t ensemble architectural, la M a r t i n i è r e (immeuble qui abrite aujourd’hui un glacier renommé). Meubles en bois des îles, tentures de soie, vaisselle de porcelaine, céramiques orientales, l’enfant grandit dans un univers de luxe et de raffinement. Où la culture, dans la continuité de l’esprit des Lumières, tient une place importante. C’est peut-être dans les rayonnages bien fournis de la bibliothèque familiale que le jeune Nicolas se forge une vocation, en rêvant de partir sur les traces de Bougainville et Cook. Tandis que ses frères aînés s’installent dans le négoce auprès de leur père, l’adol e s c e n t s’embarque d’abord comme mousse sur les caboteurs côtiers, puis sur des navires marchands à la découverte du monde. A vingt ans, il entre dans la Marine royale comme cadet des troupes coloniales. En 1775, il embarque pour le comptoir de Pondichéry, où il est affecté comme fourrier avec le grade de sous-officier. On le retrouve en 1779 aux Antilles, engagé contre les Anglais en qualité d’officier aux côtés des indépendantistes américains dans des combats navals où il se distingue déjà par ses talents de navigateur et son courage. Nommé capitaine de frégate, il se voit démis de ses fonctions au profit d’un officier issu de la noblesse. Ulcéré, il abandonne l’idée de faire carrière dans la Royale et retourne à la marine marchande. Lorsqu’en 1800, il reçoit de Bonaparte la mission de diriger une expédition vers les terres australes, c’est déjà un marin accompli, qui a roulé sa bosse sur tous les océans du globe (il a doublé plus de dix fois le cap de Bonne-Espérance !), navigué sur des dizaines de vaisseaux et sous tous les pavillons, commandé aux équipages les plus cosmopolites, en commerçant pour son compte tout en exerçant sa passion naturaliste. M. T.
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