POITIERS
Soutenir la fertilité des laboratoires A Poitiers, ville qui compte 24 000 étudiants, soit le quart de la population, et un bon millier de chercheurs répartis dans 46 laboratoires (dont 21 associés et 1 en propre au CNRS), l’appel national du collectif Sauvons la recherche a été entendu. Ainsi 31 directeurs de laboratoires, dont 16 du CNRS, ont démissionné de leurs fonctions administratives. «Ceux qui ne l’ont pas fait soutiennent le mouvement», précise Guy R a y m o n d , responsable de l’antenne Poitou-Charentes du CNRS. D’autre part, le conseil d’administration de l’Université a voté, le 15 mars 2004, deux lettres ouvertes, l’une pour le soutien à la recherche universitaire, l’autre concernant les moyens alloués à l’établissement (textes consultables sur www.univpoitiers.fr), et une motion de soutien aux mouvements initiés par les étudiants et les personnels. Par-delà le manque de moyens et la crise profonde exprimée par la communauté scientifique, c’est l’avenir de l’Université de Poitiers qui est en question. En effet, si la recherche publique devait être concentrée sur quelques grands pôles nationaux, Poitiers y perdrait beaucoup. L e nouveau président, Jean-Pierre Gesson, insiste sur le caractère vital de la recherche : «Dans une université pluridisciplinaire comme la nôtre, l’offre de formation est très large. Or, la formation s’appuie sur la recherche. Nous ne pou-
vons donc nous permettre de laisser tomb e r des équipes pour en renforcer d’autres.» D’ailleurs, il souligne que le nombre d’étudiants progresse en second et troisième cycles, et que Poitiers compte environ 900 doctorants. «Il existe un continuum enseignementrecherche-innovation, explique Jean-Paul Bonnet, vice-président du conseil scientifique. Tous les laboratoires n’ont pas acquis une visibilité nationale ou internationale, cela ne signifie pas qu’il faut les sacrifier, au contraire. S’il est nécessaire de consolider les pôles d’excellence, il faut aussi encourager les petites équipes émergentes quand le terrain est suffisamment fertile. Cela peut donner de belles plantes quand on sait prendre des risques et faire confiance à des hommes.» En exemple, il cite notamment l’équipe de
Michel Carretier qui a su fédérer des compétences et qui est maintenant reconnue par l’Inserm (laboratoire d’ischémie-reperfusion rénale, ERM 324), et, dans un autre domaine, la création du Centre européen des produits de l’enfant. Ces deux exemples démontrent que la pluridisciplinarité de l’Université de Poitiers permet des «regards croisés» ou des approches différentes sur un même objet scientifique qui ouvrent des champs de recherche. Q u a n t au rendement tangible de la science, c’est un investissement à long terme. «Amputer la recherche fondamentale aujourd’hui, affirme Guy Raymond, c’est s’exposer dans vingt ans à devoir acheter ses applications à la Chine et au Japon.» Jean-Luc Terradillos
Imagination et ténacité Michel Brunet est devenu une star de la recherche française depuis la découverte, dans le désert tchadien, d’Abel en 1995 puis de Toumaï en 2001, le plus ancien hominidé connu à ce jour – un ancêtre de 7 millions d’années. Le parcours de cet enseignantchercheur de l’Université de Poitiers est extraordinaire, et surtout exemplaire de ce que peut donner la recherche publique. En 1984, Michel Brunet effectue une première mission en Afrique de l’Ouest, territoire peu prospecté par les paléontologues car jugé a priori improductif. A l’époque, il ne fait aucun doute pour la communauté scientifique que l’origine de l’humanité est à chercher en Afrique de l’Est. Depuis la découverte de Lucy en Ethiopie, le scénario établi par Yves Coppens fait autorité. Quelques scientifiques mettent en doute ce beau scénario. On les écoute avec condescendance. A l’exemple de Louis de Bonis qui a découvert John Paul en 1973, un lointain ancêtre (9 Ma) en Grèce du Nord. Ce contradicteur, grand spécialiste de l’évolution des espèces, travaille dans le laboratoire dirigé par Michel Brunet, petite équipe non reconnue par le CNRS. Heureusement, ces hommes ont le soutien sans faille de leur université. Ainsi, Michel Brunet peut prospecter les déserts africains de l’Ouest pendant plus de dix ans sans trouver le moindre préhumain fossile ni voir ses projets remis en cause. Travailler hors des sentiers battus est une expérience certainement excitante, éprouvante aussi. C’est la liberté du chercheur.
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universités LA ROCHELLE
La recherche au bord de l’asphyxie L a recherche à La Rochelle, ce sont 241 chercheurs dans 13 laboratoires, dont 8 dépendants de l’UFR sciences, 2 de la Flash (Faculté des lettres arts et sciences humaines) et 3 de la faculté de droit. Deux de ces laboratoires ont été créés en janvier dans le cadre du contrat quadriennal 2004-2008. Jean-Christophe Maurin, directeur du Centre littoral de géophysique de La Rochelle, est un des animateurs du collectif Sauvons la recherche. «Notre pétition, dit-il, a été signée par plus de 50 % du personnel de l’Université, toutes catégories confondues, ainsi que par 300 étudiants de second cycle. Nous avons des laboratoires dynamiques et performants, deux d’entre eux ont d’ailleurs été reconnus par le CNRS à l’automne dernier. Cela fait vingt ans que je suis dans le
C’est son côté créateur. Finalement, la découverte d’Abel et de Toumaï introduit une rupture radicale qui ouvre un champ de recherche considérable et qui bouleverse complètement les scénarios précédents. Maintenant le paléontologue poitevin dirige une équipe internationale, associée au CNRS. La logique de concentration des moyens sur de grands pôles de recherche – logique prodiguée en cette période de pénurie – n’aurait pas permis l’émergence d’une telle équipe. Qui aurait misé sur un projet aussi décalé ? En science aussi, il existe des modes, du moins des consensus qui promettent des résultats à court terme. C’est ainsi que l’on passe de l’innovation à l’imitation, et que la recherche fondamentale s’étiole. La comparaison avec les Etats-Unis est cruelle. Les paléontologues américains disposent de crédits à volonté. Pourtant, cette science ne produit pas de nouvelles technologies directement exploitables par l’industrie. Alors pourquoi dépenser autant d’argent pour trouver des fossiles ? Parce que la recherche est un puissant indicateur de l’énergie d’un pays. Et aussi, en particulier quand il s’agit de nos origines, parce qu’elle produit du sens. J.-L. T.
système, j’ai passé cinq ans à l’Institut de physique du globe à Strasbourg. J’ai bourlingué, mais ici je suis enthousiaste, il y a une capacité de création, des talents, un milieu jeune, c’est unique ! A Strasbourg, nous étions 200, le plus grand laboratoire rochelais, le L3i, compte 32 chercheurs, et dans le mien nous sommes 8 ! Et pourtant je n’ai jamais vu une telle débauche de créativité, d’énergie, dans tous les domaines. Si on donne à cette université les moyens de ne pas se scléroser dans les quatre ou cinq ans à venir, il y aura un fort résultat innovant. Il ne faut pas nous étouffer dans l’œuf.» Un des atouts de La Rochelle, pour les chercheurs, c’est précisément la petite taille de l’université, qui favorise la proximité. «Ici, nous avons la chance d’avoir le soutien de toutes les collectivités locales, Ville, Agglomération, Département et Région, quel que soit leur bord politique. Ce sont des gens qu’on connaît, qu’on peut rencontrer facilement.» Les moyens financiers dont disposent les chercheurs rochelais sont notoirement insuffisants, mais le principal handicap, c’est la pénurie de postes, à tous les niveaux, chercheurs, administratifs, techniciens et ouvriers. «Les ouvriers, c’est peut-être le manque le plus criant de nos labos. Nous sommes obligés de soustraiter la fabrication ou la réparation du moindre appareil, ce qui coûte cher, en argent comme en temps perdu.» Le manque de postes de chercheurs a aussi une conséquence directe sur l’avenir de la recherche rochelaise, à savoir les 180 doctorants, dont 30 à 40 soutiennent une thèse chaque année. Faute de postes auxquels ils pourraient postuler sur place, ils doivent quitter La Rochelle. «Il y a des thésards exceptionnels formés ici qui
devront partir, regrette J e a n Christophe Maurin, et pourtant il faudrait peu de choses pour nous redonner l’espoir. Si tous les lab o s pouvaient recruter au moins un chercheur et un ouvrier par an pendant cinq ans ! Cela représente un total de 26 postes par an pendant cinq ans, ce n’est pas u n e demande scandaleuse.» Faute de solution, les chercheurs eux aussi pourraient déserter La Rochelle. «Ma passion, c’est d’enseigner à de futurs chercheurs, si ce n’est plus possible, je m’en irai, et je ne serai pas le seul.» Jean Roquecave
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