culture
Poitiers à l’âge baroque L
es moulins le long des berges du Clain, les bordels aux abords des murailles, la rue de la Regratterie si souvent encombrée par les marchands et les chalands, les auberges aux enseignes colorées, la truie-qui-file ou le chat-qui-pêche… En deux tomes et quelque 800 pages, Jean-Pierre Andrault, agrégé d’histoire et docteur ès lettres, propose une peinture colorée, vivante, presque palpable d’un Poitiers à l’âge baroque. «L’âge baroque évoque autant un style qu’une époque, précise l’auteur. Mais Poitiers étant quasiment démunie de signes formels visibles, le terme désigne donc une période comprise entre 1594 et 1652.» A cette époque – encadrée par la Ligue et la Fronde, scandée par le passage de personnalités et les ravages de la peste –, le corps de ville exerce son autorité depuis un hôtel de ville «austère et disparate» implanté entre la rue des Grandes-Ecoles et l’actuelle rue Gambetta. Au terme de cette période, Poitiers perdra ses priv i l è g e s , c’est la fin de la mairie anoblissante et la mise au pas par l’absolutisme et la centralisation. Poitiers à l’âge baroque est une version revisitée de la thèse qu’avait soutenue Jean-Pierre Andrault (dir. Jean Tarrade). Riche en notes et références, l’ouvrage saura satisfaire l’appétit des érudits tout en préservant une lecture accessible et agréable. Construit à la lumière des registres de délibérations municipales, il propose une lecture passionnante pour qui connaît un peu Poitiers. Au fur et à mesure, au plan d’aujourd’hui se substitue la topographie d’alors. Au quotidien vient se superposer la vie du XVIIe siècle, animée par les anecdotes extraites des 13 337 procès-verbaux des comptes rendus de conseils municipaux.
Anh-Gaëlle Truong Ed. Société des Antiquaires de l’Ouest, 2 tomes, 860 p., 50 €
LE POITOU-CHARENTES DES CAMPS
«J’ai écris ce livre pour que les souffrances des exclus et des oubliés de cette guerre apparaissent à la surface.» Avec Camps d’internement en Poitou-Charentes et Vendée, Jacques Perruchon, médecin à la retraite et historien amateur, aborde un pan mal connu de l’histoire de la dernière guerre : ces camps d’internements ouverts par dizaines dans la région à partir de 1939 et dont certains ne fermeront qu’en 1948, avec le départ des derniers prisonniers allemands. Bien souvent, les mêmes camps ont accueilli les réfugiés espagnols, puis les Belges évacués devant l’avance allemande, les prisonniers français de juin 1940, puis les résistants, les communistes, les juifs, les tziganes, et enfin les collaborateurs et les prisonniers allemands. Il y avait des camps à Poitiers, à Luçon, à La Rochelle ou à Montendre. Les souffrances n’étaient l’apanage d’aucun côté et l’absurde était partout. Jacques Perruchon évoque ainsi le drame vécu par 4 000 civils allemands internés près de Poitiers début 1945, dévalisés par leurs gardiens qui les laissaient mourir de faim, ou ces gitans internés par les Allemands au camp des Alliers, en Charente, qui ont dû attendre 1946 pour être libérés : on les avait «oubliés». J. R. Le Croît vif, 192 p., 22 €
Sébastien Laval
SMOKY
La collection «Lettres du Cabardès», animée par Jean-Claude Pirotte aux éditions Le temps qu’il fait, s’enrichit d’un nouveau titre : Smoky de Lambert Schlechter (136 p., 14 €). Cet auteur, né en 1941 à Luxembourg, a déjà publié à La Table ronde et à L’Escampette.
Poitiers années 30 G
érard Simmat a constitué une importante collection de photos et cartes postales anciennes sur Poitiers et la Vienne, qui constitue la base de ses ouvrages à caractère régionaliste. De ce point de vue, son Poitiers années 30 (Geste éditions) est remarquable : plus de 700 documents réunis en 230 pages qui couvrent les principales activités poitevines de cette époque, des transports aux revues militaires et autres festivités. Le souci du détail est parfois impressionnant (et d’abord par les centaines de noms cités). Par exemple, on connaît le prix des allumettes et le montant de la taxe sur les chiens en 1932, et la liste des 50 abonnés au téléphone en 1933.
LE POITIERS DE DOMINIQUE BORDIER
Cet excellent photographe de la Nouvelle-République nous offre une promenade dans une ville qu’il connaît parfaitement et qu’il aime. Vision diagonale sur les multiples facettes du Poitiers d’aujourd’hui, de l’historique à l’insolite. Ed. Déclic, 100 photos, 80 p., 15 €
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Comptant un peu plus de 40 000 habitants, Poitiers était encore un village, avec sa laiterie Saint-Cyprien, ses torréfacteurs, ses épiceries et nombreux autres commerces, ses vignes familiales, son travail de la peau d’oies blanches du Poitou… Chez le même éditeur, Gérard Simmat signe La Vienne autrefois, avec la collaboration de Michel Valière, Serge Guibert, Eric Gaudin, Pierre Juchault et Emmanuel Touron. Ouvrage abondamment illustré qui traite six sujets : les ajoureuses d ’ A n g l e s - s u r - l ’ A n g l i n , l’usine des C o i n d r e s , la séquestrée de Poitiers, Pleumartin, les fours à chaux et la basilique de Marçay.
■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 63 ■
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PRIX DU LIVRE EN POITOU-CHARENTES
Alberto Manguel chez Borges
«
l y a des écrivains qui tentent de mettre le monde dans un livre. Il y en a d’autres, plus rares, pour qui le monde est un livre, un livre qu’ils tentent de lire pour eux-mêmes et pour les autres.» Ce q u ’ o b s e r v e ici l’écrivain Alberto Manguel, dans son livre intitulé Chez Borges, constitue l’essence réflexive de sa propre écriture et de ce récit, celui d’un
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temps de vie déterminant auprès de Jorge Luis Borges, grand écrivain qui ne possédait pas dans sa bibliothèque un seul volume portant son nom qu’il disait «éminemment oubliable». En 1964, Alberto Manguel a 16 ans à Buenos Aires. Après les cours, il travaille dans la librairie anglo-allemande Pygmalion que fréquente Borges en fin d’après-
SÉLECTION DU PRIX DU LIVRE EN POITOU-CHARENTES RUE DES REMBERGES
Une rue où vécut Jean-Claude Pirotte à Angoulême donne le titre de ce petit livre qui fait l’éloge de la province, de ces petits pays transcendés par les écrivains : la Charente par Chardonne, l’Ardenne par Dhôtel… Une vie de lecteur aussi : «C’est par les livres, et dans les livres, que j’aurai vécu.» Jean-Claude Pirotte rend tangible ce qu’il doit à ses auteurs préférés et nous livre sa philosophie de la vie. Extrait : «L’art nous enseigne le monde. S’il avait une fonction, ce serait celle-là. Créer le monde, l’incarner et le transfigurer.» A lire et à relire au hasard des pages. Tout Pirotte est là. Ed. Le temps qu’il fait, 42 p., 7,50 € Six ouvrages avaient été sélectionnés par le jury du Prix du livre en Poitou-Charentes :
Comme un enfant de Michel Bernard (Le temps qu’il fait), Silence, volubilis ! d’Odile Caradec (Editinter), L’Homme qui ne parlait pas de Marie-Pierre François (Gallimard), Paroles d’argiles de Jabbar Yassin Hussin (Atelier du Gué), Des gens du monde de Catherine Lépront (Seuil), Chez Borges d’Alberto Manguel (Actes Sud).
midi, de retour de la Bibliothèque nationale dont il est le directeur. «Un jour, après avoir choisi quelques livres, il me demanda si, à supposer que je n’aie rien d’autre à faire, je viendrais lire pour lui.» Borges a 65 ans. Il est atteint de cécité. C’est ainsi que l’adolescent, qui déjà considérait le monde des livres comme le sien, devient «l’un de ceux qui détiennent collectivement le souvenir de l’un des grands lecteurs de ce monde». Dans le petit appartement que Borges partage avec doña Leonor, sa mère, calle Maipu, l’adolescent fait lecture à raison de trois à quatre soirs par semaine. Ils conversent aussi. «Les conversations avec Borges traitent de l’horlogerie des livres, de la découverte d’auteurs, d’idées […] qui par la voix de Borges étincelaient dans toute leur splendeur généreuse.» «Pouvez-vous écrire ceci ?» L’adolescent note sous la dictée les mots mentalement assemblés, puis relit, une fois, deux fois, cinq fois. La mémoire de Borges est colossale. Toute lecture est pour lui relecture. Alberto Manguel décrit l’appartement de Borges où les livres occupent peu de place. Il cite d’innombrables auteurs – «sa bibliothèque était aussi sa biographie» –, dresse un portrait sensible et vaste de celui qui «renouvela la langue espagnole». Pousser les pages de Chez Borges, c’est entrer dans le labyrinthe d’une extraordinaire exploration de tous les genres littéraires : poésie, fantastique, épopée, policier, théologie, philosophie et même les mathématiques supérieures. On pressent combien cette cartographie première fut décisive au grand lecteur et écrivain qu’est devenu Alberto Manguel dont Une histoire de la lecture (1996) témoigne d’une érudition borgésienne. L’architecture fine et puissante de ce menu ouvrage de 80 pages apprend à lire Manguel, invite à relire Borges.
Dominique Truco
Pour Chez Borges (Actes Sud), Alberto Manguel a obtenu le Prix du livre en Poitou-Charentes 2003, décerné par l’Office du livre. Né en Argentine, citoyen canadien, Alberto Manguel s’est installé dans la Vienne en 2000. L’Actualité a publié un texte de cet écrivain, «Poitiers, Tlön», dans le hors série «La région a 20 ans» (décembre 2002) et un entretien dans le spécial «70 écrivains» (n° 53, juillet 2001).
Marc Deneyer
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