philosophie
Portrait d’un grand philosophe né à Jonzac en 1907 par Jacques D’Hondt, son disciple, professeur honoraire de l’Université de Poitiers, spécialiste de Hegel Par Jacques D’Hondt Dessin Fabrice Neaud
Jean Hyppolite Un homme de parole D ans les années qui précédèrent la guerre, les élèves de la khâgne pictave, venus de tous les départements de l’Académie de Poitiers, travaillaient avec acharnement, sans trop espérer leur entrée à l’Ecole normale supérieure dont ils étaient censés préparer le concours. Ils se souciaient surtout de se cultiver et de s’exercer intellectuellement, dans des conditions privilégiées, pour le plaisir, et aussi à toutes fins utiles avant une spécialisation universitaire inéluctable. Ils savaient aussi s’amuser, de temps à autre, comme il sied à la jeunesse, et leurs distractions, caractéristiques de leur état d’esprit particulier, prenaient la figure de la parodie pour aller parfois jusqu’au canular. Dans ce domaine, on se transmettait, d’année en année, les grands exemples du passé, en les enjolivant quelque peu, et les bizuths recueillaient ces révélations avec ravissement. Ainsi évoqua-t-on quelquefois l’image impressionnante d’un Grand Ancien qui, lui, avait intégré effectivement l’Ecole, et qui, lors de son passage à Poitiers, s’était signalé par des qualités exceptionnelles. Il se serait montré capable, dans des joutes ludiques, de discourir immédiatement pendant une demi-heure sur n’importe quel sujet qu’on lui imposait, si extravagant fût-il, puis, pendant la demi-heure suivante, de réfuter aussitôt, avec la même éloquence persuasive, toutes les opinions qu’il avait d’abord soutenues : à la manière, mais tournés en caricature, des sophistes de l’Antiquité. Certains murmuraient même son nom : Jean Hyppolite. Personne ne songeait à vérifier l’authenticité de cette performance légendaire, mais chacun, après en avoir admiré l’image, s’évertuait encore davantage à ne pas rester trop sec dans ses dissertations ou ses exposés scolaires, sur des sujets longuement étudiés. Beaucoup plus tard, j’ai eu le bonheur de faire la connaissance de Jean Hyppolite et je me suis vite persuadé que c’était bien lui. Comme Hegel l’inscrivit sous son propre portrait : «Si tu me connais, tu me reconnaîtras.» Je lui avais été annoncé par mon bon maître poitevin, le doyen Jean-Raoul Carré, et il m’avait aussitôt invité à venir le voir à Paris. Quel chemin n’avait-il pas parcouru, plus long infiniment et plus semé d’embûches que le voyage depuis Jonzac où il était né en 1907, jusqu’à ce bureau de directeur de l’Ecole normale supérieure, rue d’Ulm, où il me recevait avec une rassurante cordialité. Entre-temps, il avait enseigné dans quelques lycées de province, et à Henri IV, puis, après son doctorat, à l’Université de Strasbourg et en Sorbonne. Il allait être élu bientôt au Collège de France où il donna ses inoubliables conférences jusqu’à sa mort prématurée, en 1968. Les Charentais passaient autrefois pour des êtres aussi indolents et silencieux que les rivières de leur contrée. Mais on sait ce que valent les réputations. Le travail obstiné de Jean Hyppolite ne pouvait être ralenti que par le malheur, qui ne l’épargna pas. Il garda toujours cette extraordinaire facilité à improviser, non plus au hasard et par jeu, comme autrefois, mais avec profondeur et passion, sur les sujets philosophiques et scientifiques les plus divers et les plus ardus, les moins explorés. Il disposait d’un immense savoir qui soutenait une invention continuelle et il dispersait ses idées, sans souci de propriétaire. Quelques besogneux en ramassaient certaines, sans qu’il voulût y prendre garde, et ils en faisaient des livres, sans lui en retourner toujours la gloire. Il semait à tout vent. Quand il parlait, dans la conversation ou en public,
Le dessin de Fabrice Neaud est inspiré d’une photo prise au Congrès Hegel de Salzbourg en 1964, où l’on voit Jean Hyppolite en haut et Jacques D’Hondt à gauche.
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chaque pensée exprimée appelait aussitôt de nouvelles intuitions qui, dans leur vivacité, débordaient ses projets. Il rédigeait avec grand soin ses conférences, puis, au moment de les prononcer, son papier sous les yeux, mais ne le regardant pas, il inventait un autre discours. Dans un colloque ou un congrès, après que le texte de sa communication avait été distribué aux auditeurs, pour leur confort, il lui arrivait de les surprendre : «Puisque vous avez mon texte, ce n’est pas la peine que je le répète», et il se lançait dans une variation inspirée. Sollicité de prendre la parole dans les circonstances les plus inattendues et les plus embarrassantes, car il revêtait de hautes fonctions à l’Université, au CNRS, dans les organisations internationales, il ne semblait jamais pris au dépourvu. Il mettait une sorte de coquetterie à voiler la profondeur de sa pensée, de son inquiétude spirituelle, de son exigence de rigueur, sous l’apparente aisance de son discours, mais ses pairs ne s’y trompaient pas, et ses disciples savaient à quoi s’en tenir : «Ecrivez d’abord un livre – conseillait-il à ces derniers, avec une douceur extrême – on verra après !» Sa vocation consistait surt o u t à éveiller la pensée chez les autres, par une cont i n u e l l e exhortation. Mais il donna l’exemple, traduisant de l’allemand les œuvres les plus riches, et en même temps l e s plus énigmatiques, comme la Phénoménologie de Hegel, et introduisant véritablement, après quelques précurseurs, la pensée de ce philosophe en France. Il percevait les échos de celle-ci dans les ouvrages les plus complexes de Marx, et ses prolongements, positifs ou négatifs, chez Husserl. Condisciple, à l’Ecole, dans sa jeunesse, et ami de Sartre, de Simone de Beauvoir, de Merleau-Ponty, il participa activement à l’élaboration, conviviale en quelque mesure, de la phénoménologie des temps modernes et de l’existentialisme. Enraciné dans la culture de son époque, et cependant très libre à son égard, il en revenait toujours à la parole, il identifiait en elle, peut-être exagérément, le signe essentiel de l’homme. Il aimait citer Valéry : «Honneur des hommes, saint langage !» Epris de pure intellectualité, il ne se livrait guère à l’anecdote ou à la confidence. Il vivait dans le monde des idées et
des débats d’idées, du moins en son attitude choisie. Toutefois, dans la relâche d’un travail épuisant, pendant la pose d’un congrès, dans la familiarité d’un voyage en commun, il laissait paraître ses goûts personnels, rappelait des souvenirs d’enfance ou de jeunesse, évoquait les rencontres singulières de sa vie. On apprenait ainsi qu’il considérait Merleau-Ponty, né à Rochefort en 1908, comme «son frère». Il commentait volontiers les audaces de Michel Foucault, né à Poitiers en 1926, qui avait été son «élève» à l’Ecole, et qui lui a rendu un homma ge significatif dans sa conférence inaugurale au Collège de France. Jonzac, Rochefort, Poitiers, un triangle d’or de la philosophie, remarquablement pointu ? P e u t - ê t r e un attachement régional discret animait-il, sans que l’on s’en doute, l e soutien que Jean H y p p o l i t e apporta chaleureusement à la fondation du Centre de documentation et de recherche sur Hegel et Marx, à l’Univ e r s i t é de Poitiers – une sorte d’extension de son prog r a m m e du Collège de F r a n c e . C’est pour une g r a n d e part grâce à ses efforts que le Centre s’ouvrit, mais seulement en 1970, et il n’eut donc pas la satisfaction d’assister à cette réussite. Il ne se laissait enfermer ni dans u n triangle géographique ni dans la seule philosophie. Il trouvait, dans sa région même, du mouvement pour s’élancer jusqu’à Paris et y gagner l’universalité de l’écriture. En 1967, il avait tenu à prononcer les dernières paroles auprès de la dépouille mortelle de Claire SainteSoline, l’amie, née à Niort en 1891, la «scientifique» qui traduisait aussi du grec, qui publiait des romans (Le Dimanche des Rameaux), qui attisa longtemps et intimement la vie littéraire française. Il fit alors semblant de promettre : «S’il me faut un jour du courage pour m’aider à vivre, c’est à Claire Sainte-Soline que je le demanderai.» Il prenait le temps à rebours : il lui avait déjà fallu rassembler son courage et user peut-être de ce recours. Philosophe, il avait éprouvé les blessures de la vie, que la raison classique ne parvient pas toujours à prendre en charge, et il confrontait les deux termes dans le titre de l’un de ses principaux ouvrages : Logique et existence. Il traduisait ainsi philosophiquement l’angoisse du siècle, il en devenait le porte-parole. s s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 62 s 23