v i e matérielle
Par A l e x a n d r e Bruand Alexandre
A la source de l’âge d’or des pichets chapelains
«
partir du XIIIe siècle commence un âge d’or de la céramique saintongeaise. Les raisons de cet épanouissement sont à chercher dans une évidence et un mystère. L’évidence, c’est qu’il y a dans le triangle Saintes-Cognac-Saint-Savinien tous les éléments nécessaires à l’établissement d’ateliers de poterie : de l’eau, du bois et de l’argile. Le mystère, c’est que les premiers potiers saintongeais produisent immédiatement des pièces d’une technicité et d’une qualité exceptionnelles. Leur savoir, qui n’est hérité d’aucune tradition locale, ne peut pas avoir surgi ex nihilo.» D’où provenait-il ? Jean-Yves Hugoniot, directeur des musées de Saintes, émet une hypothèse pour expliquer la maîtrise de la fabrication des poteries peintes sous glaçure incolore, ou en terre rouge avec engobe, par les artisans des centres de production saintongeais, parmi lesquels La Chapelle-des-Pots : «Leur technique est celle du bassin méditerranéen, et il est
A
Deux pichets de La Chapelledes-Pots datant du
XIIIe
siècle siècle
(ci-dessous) et du
XIVe
(en haut). Photos J.-Y. Hugoniot.
probable que les premiers artisans aient été “importés” en Saintonge. Cela, sous l’impulsion de deux tutelles politique et religieuse, la baronnie de Saint-Sauvant et les bénédictines de l’Abbaye-aux-Dames, qui voulaient installer une activité économique sur ces terres impropres à la culture. Saintes est alors sur le chemin de SaintJacques-de-Compostelle, on y est au contact du monde hispano-mauresque, d’où viennent sans doute les premiers artisans.» Ce qui est sûr, c’est que dès le milieu du XIIIe siècle, les productions de La Chapelle-des-Pots connaissent un succès à très grande échelle. Les pichets, au goût soigné, décorés d’animaux fantastiques, d’oiseaux ou de formes anthropomorphes, flattent les élites de l’Europe entière. «Les premières pièces ont été découvertes en Angleterre vers 1930. Avant cette date, on connaissait très mal la poterie saintongeaise d’avant les XVIeXVIIe siècles. La connaissance de cet artisanat a aussi été approfondie par les fouilles menées sur différents sites par les équipes du musée des arts et traditions populaires, entre 1972 et 1976. Pour ce qui est de la production exportée au Moyen Age, elle est en grande partie constituée de pièces culinaires d’apparat, retrouvées dans des châteaux et des abbayes, mais aussi des carreaux de pavement décorés.» Depuis ces premières découvertes, plus de 200 sites en Europe ont livré des pichets chapelains, en Flandre, en Scandinavie. Ces vases, destinés au service de la table et du vin, reconnaissables à leur pâte, leur décor peint, leur forme, sont des ambassadeurs pub l i c i t a i r e s de la production viticole saintongeaise et des artisans de La Chapelle-des-Pots. Leur présence internationale épouse le développement du port de La Rochelle, en essor depuis le XIIe siècle. Par contre, leur diffusion dans l’Hexagone est infime, circonscrite à des entrepôts de Bretagne ou du Limousin, ou à quelques rares sites de consommation comme Bordeaux.
«Les pots saintongeais profitent alors des circuits du commerce international et d’une période propice à celui-ci, malgré les guerres, malgré un contexte politique troublé», note Jean-Yves Hugoniot. «Les potiers s’ouvrent au trafic fluvial grâce aux ports situés sur la Charente, Tailleb o u r g et Saint-Savinien notamment. L’étude des pièces trouvées dans le lit du fleuve a permis de connaître leur production.» Dans le port de Bussac, 7 000 vases complets ou fragmentaires ont permis d’étudier l’évolution des goûts et la commercialisation des poteries, du XIIIe au XVIIIe siècle... soit jusqu’au second âge d’or, qui vient avec l’essor des échanges avec l’Amérique du Nord. Le premier aura connu son crépuscule au milieu du XIVe siècle, lorsque la guerre de Cent Ans commence à perturber durablement les échanges commerciaux entre les pays d’Europe.
Jean-Yves Hugoniot a publié Terres de Saintonge, Somogy éditions d’art, 2003. Ce livre de référence comprend 700 dessins et photographies de pièces conservées dans les collections des musées de Saintes, notamment le musée Dupuy-Mestreau et le musée archéologique.
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s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 61 s
Par A l a i n Champagne photo A l e x a n d r a Pouzet Alain Alexandra
Artisans et artisanat dans les campagnes poitevines au XVe siècle B
ien que longtemps ignorés par les historiens, artisanat et artisans tiennent une place importante dans l’histoire des campagnes poitevines de la fin du Moyen Age, par l’aspect économique et la masse des personnes qui y participent. Prendre part à la transformation d’une matière première en un produit transformé est la définition de base de l’artisanat médiéval. Il convient de ne pas mélanger la notion contemporaine d’artisan, en rapport avec l’émergence de l’industrie au XIXe siècle, et la réalité du XVe siècle. Le terme d’artisan n’apparaît d’ailleurs jamais dans nos sourAutour de ces ateliers gravite une plèbe rurale utilisée à des tâches requérant peu de qualification. Cette seconde catégorie de manœuvres, de brassiers (vendant leurs bras) se définit par son mode d’embauche, il existe donc un salariat artisanal à la journée et à plein temps au même titre qu’il existe un salariat agricole. La troisième et dernière catégorie regroupe les maîtres des gros ateliers dits proto-industriels, tels que les forges, les verreries de la vallée de la Gartempe et les tuileries. Là, sont utilisées des techniques parfois novatrices et les artisans sont en liaison étroite avec le monde seigneurial ou les élites urbaines. La première catégorie représente jusqu’à 19 % à 28 % de la population de certaines paroisses, Vasles et Ménigoute par exemple. De ce fait, ces artisans-paysans tiennent une place de premier rang dans la société villageoise. Mais leur rôle varie en fonction de leur richesse, car il ne s’agit pas d’un groupe constitué et homogène. Si les plus aisés briguent les mêmes places que les riches paysans, à savoir de petits offices seigneuriaux (sergent, officier forestier ou verdier), la prêtrise ou des responsabilités dans les fabriques paroissiales, pour les plus pauvres, le quotidien se résume souvent à essayer de passer au mieux la période de soudure entre deux récoltes. La vie semble plus facile
pour les marchands-artisans, qui parviennent à servir d’intermédiaires entre les producteurs et les marchés et qui sont donc attachés à leur situation. Les autres quittent parfois définitivement la production pour prendre une métairie. La période de reconstruction des campagnes qui suit la guerre de Cent Ans est pourtant propice aux nouveaux venus. Le dynamisme économique favorise non seulement la reconquête des terres en friche mais aussi l’essor des artisanats et notamment ceux liés au bâtiment. Toutefois face aux profits réalisés dans certains secteurs, tannerie et métallurgie, le monde seigneurial réagit afin de mieux participer aux bénéfices. Souvent en tant que propriétaires du sol, les seigneurs augmentent les redevances demandées pour l’extraction des matières premières, prennent le contrôle des ateliers existants ou en font construire de nouveaux. Les marchands et les bourgeois urbains ont la même attitude, témoignant ainsi de la vitalité du secteur d’activité. Le peu d’éléments de comparaison pour la même période limite forcément la portée des premières réponses de ce travail précurseur. Il reste énormément d’aspects à éclaircir sur l’artisanat rural, soit grâce aux archives (liens avec les villes, ouverture à l’économie de marché), soit par l’intermédiaire de l’archéologie. Au-delà de la connaissance historique acquise, l’exploitation archéologique de certains sites devrait permettre de percevoir les évolutions techniques, la typologie des productions et par extension leurs aires de commercialisation.
Les recherches d’Alain Champagne sont centrées sur la vie matérielle. En 2000 au CESCM, il a soutenu sa thèse sur «l’artisanat rural en HautPoitou (milieu XIVe-fin XVe siècle)» (dir. Martin Aurell).
Plan du Boisl’Abesse du 31 mars 1693 (Archives départementales de la Vienne). Sont dessinés les fours à chaux et à tuiles du Chilleau, entre Vasles et Ménigoute.
ces écrites et l’artisanat médiéval induit une commercialisation, ce qui le différencie de la production domestique. Ainsi, nous distinguons trois catégories d’artisans bien différentes. La première, et la plus nombreuse, regroupe les artisanspaysans ou les paysans-artisans. En effet, la pluriactivité caractérise ce secteur. Fréquenter l’atelier et les champs permet de cumuler plusieurs revenus avec une souplesse étonnante. Ainsi, il n’est pas rare de voir les potiers et tuiliers d’Espinace, près de Chauvigny, cesser toute production durant une ou plusieurs années pour cultiver, puis reprendre la production artisanale.
A. Champagne
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