littérature
Bruyt horrificque
Villon à Saint-Maixent
D a n s les grandes pages sur les Chicquanous, Rabelais fait intervenir, a u chapitre XIII du Quart Livre, François Villon et ses diables de comédiens
Par François Bon Dessin P e g g y Adam Peggy
L
’inventaire des pages inexpliquées serait long chez Rabelais, mais celle-ci me touche, de longtemps, parce qu’elle nous montre comme à l’œilleton, depuis le seizième siècle, une miniature de temps plus anciens, où pourtant se mêlent de façon étonnamment contemporaine l’image de l’écriture et du théâtre. Maistre François Villon sus ses vieulx jours se retira à S. Maixent en Poictou, soubs la faveur d’un home de bien. Là pour donner passetemps au peuple entreprint faire iouer la passion en gestes & languaige Poictevin. Les rôles sont distribués, on répète (les ioueurs recollez), on installe la scène (le theatre preparé), et il faut l’autorisation des élus : dist au Maire & eschevins, que le mystère pourroit estre prest à l’issue des foires de Niort.
On ne sait jamais bien les raisons qui font que Rabelais installe ici ou là son récit. Saint-Maixent, il connaissait forcément, c’est sur la route de l’Hermenault, où résidait Geoffroy d’Estissac, à Ligugé, où il l’accompagnait chaque hiver (malheureusement pour Maillezais, il est peu probable qu’il y ait jamais dormi). On sait que lui-même pratiqua les tréteaux, au moins à Montpellier (il donne les noms de ceux qui jouent avec lui la «farce de la femme muette», dont un certain Proust). Ce qui est beau dans ces trois pages à Saint-Maixent, c’est comment surgit l’apparat et le détail des amusements populaires. Donc, résumons, tout est prêt mais on doit encore obtenir que soient prêtées à la troupe les étoles et chapes sacerdotales.
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Tappecoue Etienne, secrétain des Cordeliers de Saint-Maixent, les refuse à Villon : alleguant que par leurs statutz provinciaulx estoit rigoureusement defendu rien bailler ou prester pour les iouans. Villon argumente : cela concerne, dit-il, les farces, mommeries & ieux dissoluz, et non les passions à motif religieux. Fin de non recevoir : Tappecoue ce non obstant luy dist peremptoirement, qu’ailleurs se pourveust, si bon luy sembloit, rien n’esperast de sa sacristie. On est le samedi suivant et Tappecoue, sur sa poultre (ainsi nomment ilz une iument non encores saillie) est allé à SaintLigaire, il doit revenir sus les deux heures après midy. Lezay, Souvigné, Aiffres, Exireuil, La Mothe-Saint-Héray ou La Chapelle-Bâton, ces noms me sont familiers, ce Saint-Ligaire non. Et des rues quittant Saint-Maixent, la rue de la Chapellerie ou la rue du Panier Fleuri sentent leur Moyen Age : saint Léger, futur évêque d’Autun, fut fondateur de l’abbaye de Saint-Maixent, il s’agit peut-être d’un prieuré ou autre dépendance proche – quelqu’un me renseignera bien ? Il est dit que le secrétain Tappecoue allait en queste, c’est-à-dire chercher des sous, les temps changent peu. L’important, c’est que Rabelais nous enseigne comment, cent ans avant lui, les acteurs s’équipaient parmy la ville & le marché pour leur faire monstre de la diablerie. Que pour jouer les diables on était capparassonnez de peaulx de loups, de veaulx, de beliers, passementées de testes de mouton, de cornes de boeufz & de grands havetz de cuisine, ceinctz de grosses courraies es quelles pendoient grosses cymbales de vaches & sonnettes de muletz à bruyt horrificque… Puis nous enseigne sur les feux d’artifice : Tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de fuzées, aultres portaient longs tizons allumez, sus les quels à chascun carrefour iectoient plènes poignées de paraffine en pouldre, dont sortoit feu & fumée terrible. Et même quand Rabelais va vite, il n’oublie pas les gens : Les avoir ainsi conduictz avecques contentement du peuple & grande frayeur des petitz enfans, finablement les mena bancqueter en une cassine hors la porte en laquelle est le chemin de sainct Ligaire. La suite n’est pas à l’honneur de la corporation des gens de plume. Par Marot, qui les publiera un peu plus tard, Rabelais connaissait dès avant le Pantagruel de 1532 la sorcellerie des vers de François Villon, dont il fait cet étrange personnage des enfers, pissant dans le baquet de moutarde que vend le pape làbas, dans les rues déjà trop peuplées de puissants et de va-t-en guerre… Dès qu’on aperçoit revenir sur sa jument l’homme de religion aux principes trop stricts, Villon cache ses gens dans le fossé : Mais cachons nous iusques à ce qu’il passe chargez vos fuzées & tizons. Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent on chemin au davant de luy en grand effroy iectans feu de tous coustez sus luy & sa poultre, sonnans de leurs cymbales & hurlans en D i a bl e . Hho, hho, hho, hho : brrrourrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs. Hou, hou, hou, Hho, Ho, Ho, Ho : frère Estienne faisons nous pas bien les Diables ? Diabolique, le texte, en tout cas, qui ne devient plus qu’onomatopées. Résultat évident : La poultre toute effrayée se mist au trot, à petz, à bonds, & au gualot : à ruades, fressurades, doubles pedales, & petarrades…
Ta ppecoue est jeté à terre, mais son pied reste pris à l’étrier. Le cheval emballé le traîne comme dans une Iliade niortaise : Ainsi estoit trainné à escorchecul par la poultre tousiours multipliante en ruades contre luy, & fourvoyante de paour par les hayes, buissons, & fossez. De mode qu’elle lui cobbit t o u t e la teste, si que la cervelle en tomba près la croix Osanière, puys les bras en pièces, l’un ça, l’autre là, les iambes de mesmes, puys des boyaux feist un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent arrivante, de luy ne portoit que le pied droict, & soulier entortillé. Mystère de cette cruauté pour nous gratuite, qui, même chez un auteur aussi fraternel et généreux, ne semble en rien choquante ou disproportionnée au réflexe bureaucratique initial de la victime, pourvu qu’on en laisse l’héritage au rictus du poète Villon, son maître : O que vous iourrez bien. Ie despite la diablerie de Saulmur, de Doué, de Mommorillon, de Langès, de sainct Espain, de Angiers : voire, par Dieu, de Poictiers avecques leur parlouoire, en cas qu’ilz puissent estre à vous parragonnez… Et c’est toute notre région qu’on aperçoit, déguisée de têtes de moutons, cornes de bœufs et fusées de paraffine, occupée le samedi d’après ses foires à ses jeux et carnavals (voyez Bakhtine pour plus).
L’écriture alors ne vient pas jusqu’au peuple. Les archives d’état civil commenceront à la Révolution. Pour moi, côté maternel, on a trace ainsi des registres de salaire d’un instituteur de village payé par les Révolutionnaires, puis le Consulat et l’Empire, et mis à la charité publique lorsque le roi décide qu’il n’est plus besoin de ses services, tant la politique à cette échelle est simple. Avant, rien, silence. Côté paternel, il est question d’un Bon fabriquant des paniers d’osier, qui s’installe à Oléron quand le commerce des huîtres l’y appelle, mais venant d’où ? Ses neuf enfants ne pourront tous rester sur l’île, et l’un d’eux ira s’établir un peu plus haut sur la côte comme tailleur de pierre et de monuments pour les cimetières, il sera mon arrière-grand-père. Avant, rien non plus, silence aussi. Derrière ce pied en soulier ramené par la jument au couvent, traînant les boyaux de son maître, ce carnaval en Poitou nous dit tout près ce populaire anonyme, dont nous sommes issus. En mettant l’œil à chacun de ces minces œilletons optiques, c’est nous-mêmes aussi que nous cherchons. s
Derniers livres publiés de François Bon :
Rolling Stones, une biographie, Fayard, 2002, et Mécanique, récit,
Verdier, 2001. De Peggy Adam, à paraître en octobre 2003 : La P’tite histoire, avec Yannick Jaulin, éd. P’tit geste (Geste éditions), Petits et
perdus, L’école des loisirs.
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