littérature
Les fabliaux incongruités narratives U n genre littéraire au langage s o u v e n t très cru, où l’on apprend, entre autres facéties, c o m m e n t un vieux mari jaloux e s t trompé par sa femme Par G a b r i e l Bianciotto Gabriel Dessins M o n i q u e Tello Monique
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n paysan, dont les deux ânes tirent une charrette de fumier, arrive à Montpellier et s’engage par accident dans la rue aux épiciers où, suffoqué par l’odeur des épices, il s’évanouit et ne reprend ses sens que lorsqu’on lui tend sous le nez une fourchetée de fumier ; la morale en est simple : il ne faut pas abandonner sa nature. Une femme parvient à persuader son mari qu’il est mort : il n’est donc plus en droit de protester lorsqu’il voit son épouse prendre sous ses yeux son plaisir avec le prêtre qui l’a séduite. Un fieffé luron parvient à se faire régaler – la table et le reste – aux frais de la tenancière d’un mauvais lieu qui pensait l’entôler, et provoque une bataille épique entre prostituées, souteneurs et même bourgeois spectateurs venus pour la foire de Provins. Une jeune fille naïve, qui ne connaît rien des choses du sexe, et qui ne veut même pas en entendre les mots, laisse, à travers quelque quiproquo ou une ruse intéressée, un jeune homme malicieux lui faire découvrir la géographie de son corps et, pour le plus grand plaisir de la demoiselle, aller abreuver son cheval à sa source : histoire d’une virginité joyeusement perdue que se contaient déjà, en vers latins, des clercs du début du XIIe siècle. Dans bien des cas, on se trouve tout près de la fable morale à l’usage des enfants (fable dont le fabliau tire son origine, sans que l’on sache bien dans quelle relation sémantique), propre à nourrir en traduction les manuels scolaires, comme dans l’histoire du Vilain mire, le paysan médecin, source directe du Médecin malgré lui et satire de la jalousie du mari ; mais nombre d’autres histoires peu édifiantes relèvent d’une littérature du 74
second rayon à ne pas mettre entre toutes les mains, même si la notion de pudeur a fluctué depuis l’époque médiévale. De tels contes plaisants aux sujets très divers, le plus souvent à la trame narrative simple : mauvais tours joués à un malheureux ahuri et berné, accumulation de vantardises, récits scatologiques ou érotiques dont les héros et victimes sont souvent de vieux maris riches, laids et jaloux, de jeunes pucelles naïves ou des prêtres sévèrement châtiés de leur concupiscence, ont réjoui le Moyen Age, avant de devenir à partir du XIVe siècle l’une des sources du conte en prose, celui du Décaméron et de sa postérité en Italie et en France, comme du Chaucer des Contes de Canterbury. Sous la forme particulière que plus de la moitié des textes, se désignant eux-mêmes, nomment fabliau, et dont la seule caractéristique commune est d’être des poèmes écrits en couplets d’octosyllabes à rime plate, il nous en est resté de 140 à 160 récits différents, de longueur très variable, contenus dans des dizaines de manuscrits parfois très précieux où les fabliaux côtoient des contes dits moraux, des romans ou des nouvelles courtoises : en somme, les genres les plus élevés. Mettant en scène des personnages généralement issus de milieux populaires, paysans ou bourgeois, prêtres ou moines, très rarement des chevaliers de petite ou récente noblesse, domaine fréquent d’une femme à la sexualité insatiable et d’une adresse diabolique en matière de tromperie, d’un niveau de langue parfois assez bas, et d’un vocabulaire certainement plus proche de la langue parlée contemporaine que le roman courtois, le fabliau a longtemps été assimilé à une littérature très éloignée des préoccupations de l’aristocratie, faite par et
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pour le peuple, et on a même cru y déceler dans certains cas des ébauches de revendication sociale ; d’où l’assimilation ancienne du fabliau à la «littérature bourgeoise», où il a rejoint le Roman de Renart. La critique contemporaine définit sans doute beaucoup plus justement le fabliau comme appartenant à un «genre littéraire bas», mais qui prend place dans la culture des élites nobles ou bourgeoises à côté des genres élevés que sont par exemple le roman arthurien, la lyrique courtoise ou le lai narratif, avec lequel le fabliau a beaucoup d’affinités : au point que l’on a du mal à décider si tel ou tel conte, qui met en scène des personnages de la cour d’Arthur, y compris féeriques, mais dont l’érotisme et le vocabulaire bas ont choqué la sensibilité de plus d’un éminent médiéviste du siècle passé, appartient à l’un ou l’autre genre : le
du XIIe siècle ; l’un des tout premiers auteurs connus, en qui l’on voit parfois le créateur du genre, est Jean Bodel, poète arrageois réputé (mort en 1210) ; il s’est illustré dans divers genres – lyrique courtoise, théâtre, chanson de geste –, et a établi lui-même la liste de ses fabliaux qui tous, par chance, nous ont été conservés. Le fabliau disparaît au cours du premier quart du XIVe siècle, et ses derniers témoins se situent en Hainaut, au nord du domaine picard. La Picardie semble bien constituer en effet l’épicentre du genre, comme en témoigne la toponymie des œuvres : les villes marchandes et les bourgades du domaine picard sont les lieux de prédilection de nos auteurs, même si certains fabliaux sont situés en Normandie, en Champagne, en Ile-de-France, ou encore à Sens et à Nevers. Ce trait, joint au dialecte souvent picardisant des co-
Mantel mautaillé ou encore le Chevalier qui fist parler les cons pervertissent ainsi le récit arthurien par des incongruités narratives ou langagières qui sont généralement le propre du fabliau. Les sources mêlent des emprunts à un fonds folklorique quasi universel, des thèmes de fables antiques dont sont exclus cependant les contes d’animaux, toute sorte de contes à rire et d’anecdotes, des récits issus certainement d’une tradition cléricale qui marque de fait beaucoup de textes, par le style surtout, la culture et les références littéraires implicites ou parodiées. Dans de tels contes où la tradition antiféministe est marquée, il est sans doute paradoxal de constater que si la femme y berne son mari de maintes façons, c’est que vieux, riche et jaloux, il exerce dans son ménage un pouvoir tyrannique, que l’épouse trouve à bon droit le moyen de contourner à sa manière. La seule victime constante est le prêtre ou le moine paillard qui, même s’il est parvenu à séduire la «vilaine» ou la bourgeoise, finit presque toujours par être châtié. La satire politique est absente du genre, même si l’un des fabliaux parmi les plus longs et les plus élaborés, Constant du Hamel, montre des potentats de village punis pour leurs excès de pouvoir (qu’ils veulent d’ailleurs exercer dans le domaine sexuel), et si un texte tout à fait déroutant, Trubert, entre roman satirique et assemblage de fabliaux ayant – cas unique – le même personnage pour héros, met en scène un paysan grossier et rusé qui fait subir de cruelles avanies à un duc de Bourgogne, après avoir séduit la duchesse. Le genre du fabliau est assez étroitement lié à une période, et probablement à un terroir. Il ne semble pas constitué avant la fin
pies, a fait retenir pour désigner le genre la forme picarde, là où le français commun disait fableau. Les auteurs sont la plupart du temps anonymes, même si certains d’entre eux, comme Rutebeuf, ont rang parmi les plus grands du XIIIe siècle. Les fabliaux sont certainement contemporains du grand développement urbain du XIIIe siècle, et nos auteurs sont le plus souvent sous la fascination de la ville, lieu de plaisir et de bien-être matériel ; d’où en contrepartie le regard un peu méprisant sur le vilain attaché à la terre. Si le réalisme du genre, ainsi qu’on l’a souvent souligné, est sans aucun doute une convention littéraire, il n’est pas factice, et les historiens de notre temps ont trouvé en nos contes l’une des sources, parmi les plus sûres, pour la connaissance de la vie quotidienne à l’époque médiévale. s Gabriel Bianciotto est professeur émérite à l’Université de Poitiers, spécialiste de l’épopée animale, des fabliaux, de la fable et des bestiaires, ancien directeur du CESCM, président de la Maison du Moyen Age (Poitiers). Lire son entretien sur le
Roman de Renart (illustré par M. Tello) dans L’Actualité n° 46.
Editions partielles présentant la traduction en regard du texte :
Fabliaux érotiques, édition, traduction et notes par L. Rossi, «Lettres Gothiques», LDP, 1992.
Fabliaux, traduits et présentés par R. Brusegan, 10/18, 1994. Fabliaux du Moyen Age, par J. Dufournet, GF, 1998. Chevalerie et grivoiserie – Fabliaux de chevalerie, publiés et traduits par J.-L. Leclanche, Champion, Paris 2003. s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 61 s 75