« L i r e le texte médiéval consiste moins à traduire le passé qu’à l’inscrire d a n s le présent d’une expérience», affirme Pierre-Marie Joris
Entretien J e a n - L u c Terradillos Jean-Luc
Un monde au présent
E
n s e i g n a n t - c h e r c h e u r en littérature au CESCM, Pierre-Marie Joris se montre sensible au pouvoir de retentissement de la langue poétique, qu’il s’agisse des romans des XIIe et XIIIe siècles, de l’insaisissable Charles-Albert Cingria (18831954), de contemporains comme Valère Novarina et Christian Prigent ou de la poésie sonore de Bernard Heidsieck et Jean-Pierre Bobillot.
L’Actualité. – Comment passez-vous de la littérature du
XIIe
siècle aux écrivains contemporains ?
Pierre-Marie Joris. – Etre médiéviste c’est, pour moi,
nécessairement être philologue, c’est-à-dire d’abord, amoureux de la langue. L’acte de lecture suppose en effet un rapport particulier à la langue. Ce rapport – au fond, le même pour les textes médiévaux que pour les textes contemporains – échappe au temps. Avec les textes des XIe et XIIe siècles, on assiste à la fois à l’avène-
ment d’une langue et à celui d’une littérature. Dans ces moments d’émergence, la langue revêt une dimension expérimentale et offre une grande liberté. De façon exemplaire, la littérature médiévale met à nu ce qui est en jeu dans toute création littéraire, à savoir l’invention d’une langue. C’est là une évidence que l’on a tendance à oublier mais que le poète nous rappelle inlassablement. Sa passion est désir d’être dans et par la langue. En la forçant à aller dans ses régions limites – au-delà d’elle-même – et à résonner autrement – sans cesse renouvelée – le poète parvient à lui faire dire quelque chose de l’homme qui, autrement, ne s’exprimerait pas, ni même ne se soupçonnerait. L’œuvre qui procède de ce travail sur la langue devient ainsi un instrument privilégié d’exploration et de connaissance.
Comment définir le travail de lecture ?
PRIS-MA
En 1983, Pierre Gallais, disparu voici deux ans, a créé à Poitiers l’Equipe de recherche sur la littérature d’imagination au Moyen Age (Erlima) inspirée par les travaux de Gaston Bachelard, Carl Gustav Jung et Gilbert Durand. Deux ans plus tard, un bulletin de liaison paraissait sous le nom de PRIS-MA. Cette revue originale de la faculté des lettres et du CESCM (plus de 200 pages par an) est aujourd’hui animée par Pierre-Marie Joris : «La haute idée de la littérature que se faisait Pierre Gallais, non pas en ce qu’elle peut avoir d’intellectuel ou de raisonneur mais en ce qu’elle recèle de mystère, supposait pour lui que dans la pratique des images s’articule une part de l’énigme humaine. L’univers imaginaire d’une œuvre a la complexité du vivant et les images matérielles comme les symboles parviennent à exprimer quelque chose que le discours rationnel ne peut pas formuler.» D’où l’intérêt initial de la revue pour les images premières qui fondent l’imaginaire, comme l’arbre et la forêt, la terre, pour les figures littéraires comme le héros épique, le saint, la fée, ou pour de grandes œuvres aussi telles Yvain, les romans de Tristan, de Renart et d’Arthur. Après trois volumes sur la clarté, la prochaine question abordée par PRIS-MA sera la voix. A entendre com10me un thème (le paysage vocal du texte) mais aussi comme un élément lié au statut de l’œuvre médiévale dans son rapport à une culture marquée par l’oralité.
Par delà les nécessaires restitutions philologiques et historiques du texte médiéval, la lecture consiste, à mon sens, moins à traduire le passé qu’à l’inscrire, à titre de puissance séminale, dans le présent d’une expérience. Dès la seconde moitié du XIIe siècle, Marie de France l’avait déjà suggéré dans le Prologue des ses Lais. Elle disait en substance : s’il y a de l’obscurité dans l’écriture des auteurs anciens, c’est pour que ceux qui viennent ensuite aient la possibilité de gloser la lettre et de mettre le surplus de leur sen, c’està-dire d’y apporter le surplus de leur intelligence, de l’éclairer par leur propre expérience de la lecture et de la pensée. Ce qui compte dans la réception du Moyen Age, c’est la faculté de l’œuvre ancienne, qui transcende les limites temporelles, à mettre en branle quelque chose du présent. Et comment trouver meilleurs exemples de la fécondité du travail de lecture et d’interprétation que les textes des poètes des «modernités successives», dont les expérimentations se nourrissent d’une fréquentation intime du passé pour l’ouvrir, dans l’invention, à un avenir encore inconnu. Les œuvres manifestent ainsi leur capacité à se métamorphoser comme leur pouvoir de révéler l’homme à lui-même, en le transformant. s
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 61 s
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