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s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 61 s
Entretien Bruno Delion Photos M a r c Deneyer Marc
Paysages du Moyen Age
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a m é n a g e m e n t du territoire
cabanes en bois dispersées dans les clairières. C’est dans un paysage déjà fortement humanisé que s’est inséré l’habitat du Moyen Age. L’archéologie révèle de plus en plus souvent des réseaux parcellaires ou des chemins remontant à l’Antiquité – voire à l’âge du fer – et qui ont laissé leur marque dans le paysage actuel. Les champs et les chemins apparaissent même globalement plus stables que les habitats. Le village médiéval va associer très étroitement une communauté stable et un territoire. Il en résulte une organisation de l’espace en auréoles concentriques autour du village et de la maison. Contre le logis se trouvent d’abord les cultures les plus fines : jardins, vergers, clos de vignes ; plus loin, des espaces pour les céréales et les prairies, et aux marges de ce territoire, des espaces forestiers de plus en plus résiduels. Les théories historiques traditionnelles sur l’histoire des campagnes, souvent fondées sur des idées préconçues, pèsent encore fortement sur nous. Un courant historique a insisté sur la continuité («l’immobilisme des campagnes») en expliquant que le territoire du village médiéval pouvait hériter de la villa du haut Moyen Age, elle-même issue du domaine a n t i q u e . Les travaux de terrain démontrent qu’il s’agit d’une vue de l’esprit. A contrario, d’autres ont défendu l’idée d’une rupture systématique et affirmée que l’Antiquité n’avait qu’une influence minime sur ce qui a pu se passer au Moyen Age. Pourtant, les vingt siècles d’occupation d’un village comme Soulièvres, près d’Airvault, témoignent de la durée de certaines implantations. En la matière, seule l’archéologie peut apporter des données précises mais toujours ponctuelles.
Est-ce un paysage très structuré, très agencé ?
F o r t e m e n t humanisé, l’espace médiéval est une m o s a ï q u e complexe qui ne partage pas la simplicité du p a y s a g e actuel. Entretien avec Luc Bourgeois
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aître de conférences en archéologie médiévale, Luc Bourgeois est responsable de l’équipe «Archéologie des Ve-XVe siècles entre Atlantique et Massif central» du CESCM. Cette équipe a pour but de fédérer des chercheurs de différents horizons (CNRS, Université, ministère de la Culture, Institut national de la recherche archéologique préventive, collectivités territoriales). Elle travaille sur l’occupation du sol et les cadres de vie médiévaux en Poitou-Charentes et Limousin mais aussi aux marges du Poitou historique (Vendée, Bas-Berry).
L’Actualité. – Quelle image a-t-on de l’occupation du sol au Moyen Age ? Luc Bourgeois. –
Sur l’ensemble de la France, et en Poitou-Charentes en particulier, l’impression générale est celle d’une organisation du territoire complexe et variée. Dans l’Antiquité, le territoire abrite principalement des habitats dispersés. Au Moyen Age, une hiérarchie plus complexe de l’occupation se met en place. Cette évolution est surtout liée à l’essor économique et démographique continu que connaissent nos campagnes du VIIIe au XIIIe siècle. Il engendre le développement d’un réseau de petites villes et la mise en place des villages. Ce maillage est progressivement complété par la naissance d’un habitat intercalaire, c’est-à-dire d’exploitations isolées qui s’implantent en dehors du village. Dans certains secteurs, cet habitat dispersé connaît un fort accroissement à partir de la fin du XVe siècle. Il faut cesser d’imaginer le village du XIe ou du XIIIe siècle sous la forme de
Double page : L’église Saint-Denis de Lichères (Charente) se dresse aujourd’hui à distance du village. Elle surmonte un établissement antique qui a perduré au cours du haut Moyen Age. L’église et le cimetière n’ont pas suivi le déplacement de l’habitat. Paysage de champs ouverts à Paizay-leChapt (Deux-Sèvres)
Dès le Xe siècle, les actes de mutations de propriétés font des descriptions très précises. A cette époque, les hommes sont déjà capables de savoir où se situe le demi-arpent de vigne à vendre, toujours bordé par au moins un chemin, parfois borné. Ils connaissent parfaitement leur paysage. On ne se rend plus compte à quel point le paysage médiéval ou moderne pouvait être construit et humanisé. Vers Exoudun ou Chauvigny, des parcellaires en pierres sèches, de nombreuses cabanes témoignent de cette architecture. En comparaison, nous vivons aujourd’hui dans un paysage très simple.
Impossible d’évoquer les paysages au Moyen Age sans parler des défrichements qui figurent en bonne place dans les livres d’histoire.
Sébastien Laval
Seules les grandes opérations de défrichement apparaissent dans les textes, surtout aux XIe-XIIIe siècles. Les interventions plus précoces nous échappent et le paysan qui agrandit son terrain en abattant quelques arbres ne
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Le Marais poitevin et ses canaux de drainage rectilignes. Un paysage entièrement remodelé par l’homme au Moyen Age.
laisse aucune trace. C’est pourquoi il nous est impossible de mesurer sérieusement l’ampleur et la chronologie de ces défrichements. Comme dans d’autres régions, les opérations les plus marquantes sont celles qui engendrent des villages neufs. A l’ouest de la forêt de Chizé, les villages et les parcellaires réguliers de Villeneuve-laComtesse ou Belleville témoignent ainsi d’initiatives seigneuriales de la fin du XIIe siècle.
Quelle est la place réelle de la forêt au Moyen Age ?
L a région Poitou-Charentes compte-t-elle aujourd’hui plus ou moins de forêt que durant le Moyen Age ?
Au Moyen Age, l’espace cultivé, l’ager, se distingue de l’espace inculte nommé saltus. Pendant longtemps, le saltus eut une image très négative, véhiculée par une littérature qui insistait sur sa sauvagerie. Nous sommes loin de la réalité car les espaces boisés sont l’un des constituants essentiels du territoire et l’un des cadres de la vie quotidienne des populations rurales. Ce sont des lieux très fréquentés où se développent une multitude de métiers liés à l’usage du bois. Ils permettent d’assurer le pacage des animaux, particulièrement en automne. Une économie originale voit le jour en bordure des massifs forestiers, où des hameaux d’artisans se multiplient : potiers et tuiliers, verriers, artisans du fer, chaufourniers et charbonniers... L’exemple le plus célèbre en Poitou-Charentes est le village potier de La Chapelle-des-Pots, à côté de Saintes.
Je pense que la forêt est aujourd’hui plus étendue qu’au XVIIIe siècle mais moins qu’au Moyen Age. Si les grands massifs se sont stabilisés, d’autres ont complètement disparu. Certains espaces forestiers sont connus uniquement à travers les textes comme, par exemple, la forêt de Gâtine près d’Archigny. Il faut attendre le XVIIe siècle pour voir se développer une véritable gestion forestière. Auparavant, la forêt est le plus souvent surexploitée. En réalité, il existe plus de broussailles que de futaies et nous constatons par exemple que les bois utilisés dans la c o n s t r u c t i o n sont de plus en plus courts. Cette surexploitation incite progressivement au développement des contrôles : les fossés, les clôtures, les bornes se multiplient, ainsi que des espaces réservés à l’usage exclusif du propriétaire. Dans notre région, les historiens notent aussi la dégradation précoce de certains paysages. Ainsi, dans les mines d’argent de Melle, l’extraction du minerai exigeait d’énormes approvisionnements en bois. Les recherches récentes tendent à prouver que l’interruption de l’exploitation de la mine au Xe siècle n’est peut-être pas seulement due à l’épuisement du filon mais aussi à la pénurie de bois dans les alentours.
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Qu’en est-il des brandes qui subsistent dans le Montmorillonnais ?
Si l’on compare la carte des zones de brandes au XVIIIe siècle en Poitou et la carte des zones où le fer était exploité au cours de l’Antiquité et du Moyen Age (le fer poitevinois est alors célèbre), on constate qu’elles sont presque identiques. Les brandes colonisent-elles simplement les terres pauvres surmontant les argiles ferrugineuses ou sont-elles une conséquence de l’exploitation intensive du fer et du bois ? La relation entre les deux éléments est patente mais il faudrait des études plus précises pour établir laquelle précède l’autre.
La chasse a-t-elle joué un rôle dans la construction du paysage ?
Au cours du haut Moyen Age, le terme forêt désigne exclusivement les espaces de chasse du pouvoir souverain. La forêt de Moulière est ainsi associée au palais carolingien de Chasseneuil. Après l’an mil, ces espaces de chasse réservés à l’aristocratie font l’objet de travaux de plus en plus lourds. Les grands seigneurs y recomposent le paysage avec des plantations, un étang pour acclimater le gibier d’eau et des kilomètres de murs. L’un des exemples les mieux conservés se situe en contrebas du château de Lusignan. Les noms de «grand parc» et de «petit parc» désignent encore cette forêt communale. Un texte de la Renaissance rapporte la présence d’un animal introduit, le daim, et on répare encore ses murs au XVIIe siècle. La petite aristocratie reproduit ce schéma selon ses moyens : pas de petite maison noble sans sa garenne à lapins !
Entre Exoudun et Bougon (Deux-Sèvres), les remembrements ont laissé subsister quelques exemples des murets de pierre sèche qui matérialisaient l’ensemble du parcellaire. Ces structures ont parfois été attribuées – sans aucune preuve – au Néolithique.
Moyen Age réduisent momentanément leur intérêt. Dès le Xe siècle, on constate une ruée des laïcs comme des religieux sur les marais salants et la mise en place de réseaux de distribution. Le monastère corrézien d’Aubazine, par exemple, s’emploie à obtenir des aires de salines et à installer des relais pour ramener le sel en Limousin. La mise en valeur hydraulique est surtout notable au fil des rivières. Elle concerne les plus minces cours d ’ e a u , voire des affluents aujourd’hui disparus. L’énergie fournie par l’eau permet d’abord la mouture des céréales, puis des usages industriels s’ajoutent progressivement à partir de la fin du XIIe siècle, les moulins à papier de l’Angoumois constituant la plus tardive innovation en la matière. La multiplication des moulins à eau entraîne des travaux de grande envergure : construction de chaussées d’étangs, creusement de canaux d’amenée d’eau. Citons par exemple les étangs et moulins établis au pied du château de Morthemer (Vienne) ou les installations associées à l’abbaye de Fontdouce (Charente-Maritime). Dans les deux cas, c’est l’ensemble d’un fond de vallée qui est aménagé. Plus largement encore, les aménagements de la Sèvre niortaise entre Niort et l’océan pour l’énergie hydraulique et la navigation sont très complexes. Le Moyen Age joue ainsi un rôle méconnu dans la régulation des cours d’eau.
Quels sont les moyens pour découvrir d’autres paysages du Moyen Age en Poitou-Charentes ?
Quelle est la place de l’eau dans le paysage médiéval ?
Comme pour les défrichements, nos sources sont considérablement tronquées et nous ne disposons d’informations que sur les opérations lourdes, souvent d’origine monastique. C’est le cas des drainages réalisés par les abbayes régionales dans le Marais poitevin. Ces énormes travaux ont un sens dans les périodes de forte poussée démographique et foncière. Les crises de la fin du
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Contrairement à la Grande-Bretagne, la France possède une très faible tradition d’histoire des paysages. La solution classique consiste à glaner au hasard des textes des descriptions de paysage, sans que nous sachions si les exemples découverts constituent l’exception ou la règle. Faut-il par exemple continuer à établir l’ancienneté du bocage gâtinais, autour de Parthenay, sur la base d’un unique texte du XIIe siècle ? Autre axe d’investigation : un travail systématique sur d’amples séries de textes pour confronter l’évolution du vocabulaire et celle du paysage. L’enquête régressive a également de plus en plus d’adeptes : en partant par exemple du cadastre ancien (XIXe siècle), elle vise à reconstituer progressivement les états antérieurs du paysage, avec le risque d’être rapidement bloqué par le manque de sources. Enfin, la multiplication récente des fouilles archéologiques sur de grandes étendues et des analyses liées à l’environnement (pollens, charbons de bois, études de sols) livre des parcellaires bien datés. Il est évident qu’un énorme travail reste à accomplir dans ce domaine difficile. L’existence de paysages médiévaux complètement fossilisés dans des terroirs aujourd’hui abandonnés invite également à réfléchir sur la conservation de ces témoins très fragiles. s
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POUR EN SAVOIR PLUS
Pour une archéologie agraire. A la croisée des sciences de l’homme et de la nature, dir. Jean Guilaine,A. Colin, 1991. L’étude des paysages. Essai sur leurs formes et leur histoire, de Gérard Chouquer, Errance, 2000.
L’ABBAYE DE GROSBOT
Cette abbaye située à Charras (Charente) est établie dans une clairière de défrichement, à la limite des diocèses d’Angoulême et de Périgueux. Le monastère constituait un relais des moines d’Obazine entre l’Océan et le Limousin. Les vestiges de l’étang et des viviers rappellent les aménagements hydrauliques habituels aux cisterciens.
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