hagiographie
Par D e n i s Montebello Denis
Les deux vies de Radegonde Q uand on s’appelle Radegonde, on n’a nulle raison de penser que son nom est de quelque «conseil»1, de travailler à lui ressembler. On n’en a pas non plus de mener contre lui le «combat» : dans le monde mérovingien où elle débarque, si l’on excepte les poètes et évêques, tout ce qui compte porte des noms farouches d’animaux et des qualités utiles à la guerre. Pourtant la vie de Radegonde se lit comme un destin. Racontée par les hag i o g r a p h e s . Par Baudonivie et par Venance Fortunat (dont nous suivrons ici la Vita Radegundis). Si l’on considère qu’une vita est le récit d’une conversion, qu’il y a un avant (où l’on voit comment dans sa jeunesse Radegonde «disait souhaiter devenir martyre») et un après (avec les supplices qu’elle s’impose), on peut dire qu’il y a dans cette Vie (comme dans toute Vie) deux vies. La première commence en 520, dans ce royaume de Thuringe menacé par la poussée franque et la pression des Saxons. En 531, les Francs l’emportèrent. Clotaire e m m e n a Radegonde, la fille du roi Berthaire (ou Bertachar), et il la retint dans la villa royale d’Athies (non loin de Péronne). La captive y reçut une bonne éducation. «Entre autres travaux qui convenaient à son sexe, la jeune fille fut formée aux lettres.» Mais déjà, paradoxe qui est un topos de la littérature hagiographique, l’adolescente appelait de ses vœux la vieillesse. En 538, Clotaire voulut recevoir à Vitryen-Artois celle qu’il avait obtenue dans sa part de butin. Elle s’enfuit. On la rattrapa, et le mariage eut lieu finalement à Soissons. En 540. «Elle épousa donc un prince de la terre.» Cependant, «lorsqu’elle était couchée avec le prince, elle demandait à se lever pour une humaine nécessité, sortait de la chambre, se soulageait, puis ayant jeté le cilice à terre, restait si longtemps étendue en prières devant le lieu secret que, brûlante de son seul esprit, elle gisait pénétrée par le froid glacé, comme si toute chair était déjà morte». Alors cette reine par la naissance et le mariage, la maîtresse du palais, pour les pauvres se fit servante : elle leur construisit une maison, leur donna nourriture et vêtements, les lava, les soigna de ses mains. Elle accomplit son premier miracle dans la villa de Péronne : elle libéra des prisonniers. Puis, nouveau degré dans l’échelle de perfection, et début de sa seconde vie, elle obtint du roi la permission de le quitter et se rendit à Noyon où Médard la consacra diaconesse et moniale. «De là, poussée par une heureuse navigation jusqu’à Tours, elle parvint à Candes» ( près de Chinon), «où le glorieux Martin, sénateur très intime du Christ, quitta le siècle». «Dieu protégeant son voyage», elle gagna ensuite «la villa de Saix, dans le territoire des Poitevins», où voici, selon Fortunat, comment elle se comporta. «A table, dissimulé sous un flan, c’était du pain de seigle ou d’orge qu’elle mangeait en secret […]. En effet, depuis le temps où, consacrée par saint Médard, elle reçut le voile, jusqu’au temps de la maladie, elle ne se nourrit que de légumes et d’herbes potagères, jamais de fruits ni de poisson, ni d’œufs, ni rien d’autre qui soit délectable. Pour boisson, elle ne boit rien d’autre que de l’eau miellée et du poiré. Jamais elle ne touche le vin clair, la décoction d’hydromel ni la cervoise trouble.» Peinant sur la meule, elle faisait des oublies (des pains d’autel) qu’elle ne cessait de dispenser aux lieux saints. Elle montrait de plus en plus sa dévotion à la croix, dont il lui suffisait de tracer le signe sur une feuille de vigne pour chasser les pustules. Ou bien elle restaurait les malades en leur apportant des fruits exotiques (poma peregrina). Protégée par Germain de Paris, elle obtint de se retirer à Poitiers où elle fonda, entre 552 et 557, un monastère qui devait prendre plus tard le nom de Sainte-Croix. A cet endroit, celui qui nous parle frémit de rapporter les peines qu’elle allait s’infliger. Néanmoins il raconte. La faim et la soif et le cilice, et les trois cercles de fer et les chaînes qu’elle y passe, la lame de laiton qu’elle ordonne de fabriquer, en forme de croix et qu’elle s’applique, rougie au feu dans sa cellule, à deux endroits que la pudeur de l’hagiographe lui interdit de désigner. Ce qui ne l’empêche pas de se régaler de «ses chairs tendres se boursouflant» qui s’incrustent dans le dur métal et qu’on est obligé d’inciser, de ses membres brûlés qui grésillent, de ses profondes crevasses et de ses plaies. Pour ma part je retiendrai la lutte sans merci qu’elle livre à l’Adversaire, à l’Energumène, et, parmi ses miracles, celui qui est sans doute le moindre, bien qu’on approche de la fin du récit, donc de la perfection. «C’est dans les plus petits détails que réside la grande gloire du Créateur. Ainsi donc un jour que la pelote que la sainte avait filée pendait de la voûte, voici qu’une souris vint la toucher, mais, avant d’avoir pu couper le fil, morte de sa morsure (mortuus in morsu), elle se trouva pendue. Radegonde, elle, quitta le monde en 587. Mais sa mort n’est évoquée que de façon allusive, à travers le songe que fit un tribun du fisc du nom de Domolenus. 1. Il y a deux noms dans le nom de Radegonde : Rad, «conseil», et Gundi, «guerre».
Le texte de Venance Fortunat est édité et traduit par Yves Chauvin et Georges Pon (avec la collaboration de Robert Favreau et Yvonne Labande-Mailfert) dans La Vie de sainte Radegonde, Le Seuil, 1995 Page de droite : L’une des onze minatures en pleine page du Vita Radegondis, manuscrit copié vers 1100, conservé à la médiathèque de Poitiers (ms. 250 (136), fol. 24). Radegonde y est représentée lors de ses noces, en prière et prosternée à côté du lit conjugal.
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s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 61 s
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