art roman
Entretien A n h - G a ë l l e Truong Photos M a r c Deneyer Anh-Gaëlle Marc
Sancta Maria Major
L
a célèbre église de Poitiers n’avait jamais fait l’objet d’une étude approfondie avant la parution, fin 2002, de N o t r e - D a m e - l a - G r a n d e de Poitiers, l’œuvre romane (chez Picard), l’ouvrage de référence sur ce joyau de l’art roman. Une entreprise collective dirigée par Marie-Thérèse Camus et Claude AndraultSchmitt. Professeur honoraire d’histoire de l’art à l’Université de Poitiers, MarieThérèse Camus décrypte pour nous le message de la façade.
L’Actualité. – Pourquoi une monographie sur Notre-Dame-la-Grande ? Marie-Thérèse Camus. – Quand les travaux de restauration ont commencé au début des années 1990, une campagne de photographies pour le CESCM a fait naître l’envie d’une publication censée étudier l’édifice en entier. Notre-Dame-la-Grande est une église à taille humaine, d’une rare cohérence pour une construction qui s’étale sur plusieurs périodes. Malgré sa façade célèbre dans le monde entier, elle n’avait pourtant jamais fait l’objet d’une monographie. Le manque de documents sur son histoire, les grands inventaires, l’attachement sentimental particulier des Poitevins à cette église – ce qui peut freiner des élans –, ce sont autant de raisons à même d’expliquer pourquoi Notre-Dame a été longtemps délaissée. Personnellement, j’avais été rebutée par sa noirceur. Peut-être étaitelle aussi trop proche de moi. Je sentais qu’il fallait attendre sa restauration. Est-elle un modèle ?
empruntés ici et là, comme par exemple l’Annonciation et la Visitation à La Villedieu-du-Clain. Les deux façades de première importance à l’époque, celles de la cathédrale d’Angoulême et de NotreDame-la-Grande, doivent leur caractère exceptionnel aux programmes spécialement conçus pour elles, délivrant des messages complexes, qui ne pouvaient pas être exportés. Dans les deux cas, on retrouve tout un système d’arcades et d’arcatures qui structurent le mur, presque à la manière d’un décor de théâtre.
S i le message porté par NotreDame est aussi ciblé, qui l’a composé ?
Détail de la partie gauche de la façade de Notre-Dame-la-Grande. En bas : la frise de l’Incarnation ; l’arrivée du Christ dans l’histoire du monde. Au-dessus : l’Eglise dans sa hiérarchie, avec en haut à gauche le pape parmi les apôtres.
Pour identifier un prototype, il faudrait non seulement que toutes les façades soient conservées mais encore que l’on connaisse leur date de construction. Au XIe siècle, les églises ont souvent une façade simple précédée d’une tour porche de sorte que le fidèle devait y entrer pour voir les images religieuses. Dans notre région, les grandes façades-écran apparaissent seulement au début du XIIe siècle et, à mon avis, l’église de Montierneuf est une des premières. Elle comportait deux tours que les moines, démunis après la mort du comte de Poitou, ont remplacées par une simple façade. Ce principe a pu être copié à NotreDame pour donner naissance à d’autres façades-écran. En revanche, le programmes iconographique de Notre-Dame n’est pas repris. Seuls quelques motifs sont
Ce programme illustre une pensée très forte, sans doute de plusieurs personnes, qui connaissent parfaitement l’Ecriture sainte et la liturgie. Seuls de grands ecclésiastiques ou de grands théologiens peuvent se cacher derrière ces façades. Girard, évêque d’Angoulême et légat du pape est l’instigateur de celle de son diocèse. A Poitiers, je ne sais pas, sans doute l’entourage des évêques de l’époque.
Quelle est la teneur de ce message ?
La méthode des historiens de l’art consiste à chercher les correspondances entre les images et les textes et à trouver les raisons qui président au choix des images. Je suis partie de l’idée que le Christ en mandorle était l’image centrale de toute la façade : un Christ debout, tenant un livre dans sa main gauche et bénissant de la droite. Il est encadré par quatre figures : l’ange, le lion, le taureau et l’aigle, symboles qui renvoient non pas aux Evangélistes mais à l’œuvre qu’ils ont transmise – l’enseignement, la parole du Christ. Cette sculpture représente le Christ en tant qu’image du Verbe de Dieu qui permet aux chrétiens
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Sébastien Laval
d’accéder à la vision éternelle du Seigneur. Saint Jean dit d’ailleurs dans le prologue de son Evangile : «Au commencement était le Verbe et le Verbe était tout près de Dieu et le Verbe était Dieu.» Le Christ est donc celui qui révèle Dieu au monde. La relation du Fils au Père est explicitée dans l’épître aux Hébreux, qui avait inspiré à la génération précédente les peintres de SaintSavin : «Ce fils est rayonnement de sa gloire et empreinte de son être, il porte l’Univers par la grandeur de sa parole…» En analysant ces images et ces textes, j’ai remarqué qu’ils insistent sur l’idée du salut universel que le Fils de Dieu est venu apporter à l’humanité. Or, ces fondements de la foi chrétienne sont plus que jamais rappelés lors de la fête de Noël. Je me suis souvenue que ces passages-là sont lus à l’office du jour de Noël. En outre, les prophètes sculptés sur la façade portent des inscriptions annonçant toutes la venue du Christ et que l’on retrouve dans l’introduction des messes de Noël. Et ce jour-là, où le pape disaitil la messe ? A Sainte-Marie Majeure à Rome, Sancta Maria Major. Le titre de notre église, la «Majeure», en est l’exacte traduction et donne l’une des clés de son programme iconographique.
Notre-Dame-la-Grande serait donc liée au pape ?
Il y a une volonté de se placer directement dans la tradition de Rome, de rappeler ce qu’est la fonction pontificale. Notre-Dame est liée à la cathédrale de la ville de la même manière que SainteMarie Majeure de Rome était liée à SaintJean du Latran. L’évêque élu devait passer par Notre-Dame avant de rentrer dans sa cathédrale. Mais il faut tenir compte du fait que la façade a été construite soit entre 1115 et 1130, soit un peu après, donc à une époque agitée par de nombreuses luttes entre les papes et les anti-papes. Si elle reconnaît l’autorité du pape, elle n’en nomme aucun mais elle peut aussi être un hommage à Urbain II. En effet, comme l’a découvert Robert Favreau, l’église a été consacrée en 1086 par Eude de Châtillon qui, un ou deux ans après, est devenu pape sous le nom de Urbain II. Comme à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle, l’ancienne façade dédicacée est détruite pour agrandir l’église, on peut supposer que le nouveau programme iconographique était aussi censé manifester une reconnaissance à Urbain II.
Spécialiste de l’art roman, MarieThérèse Camus a collaboré à de nombreux ouvrages collectifs et publié le «monumental» Sculpture romane du Poitou : les grands chantiers du XIe siècle (Picard, 1992).
Quels sont les autres messages de Notre-Dame ?
Le programme iconographique met en évidence la hiérarchie au sein de l’Eglise : le Christ, saint Pierre, les apôtres, le pape et les évêques. Il se veut aussi une réflexion sur le sacerdoce, sur le pouvoir temporel et le rôle des évêques : enseigner et aller vers le peuple. A l’exemple du Christ qui est à la fois très haut et parmi ceux qui le regardent, il faut administrer, siéger mais aussi aller en mission. C’est une idée forte dans la Pastorale de l’époque où le dogme forme un socle et rappelle que le Christ est venu parmi les hommes. Notre-Dame-la-Grande est en même temps plus qu’une simple construction de pierre, elle est le temple du Seigneur, l’image de la Jérusalem céleste souvent évoquée dans l’Ouest à l’époque romane. C’est le reflet de l’Ecclesia que le fils de Dieu a érigée autour de lui. La comparaison entre la maison, construction humaine, et l’Eglise, œuvre du Christ, donne son sens au bâtiment. Dans l’épître aux Hébreux, il est écrit : «Le constructeur de la maison est plus honoré que la maison elle-même. Toute maison a en effet son constructeur et son constructeur est Dieu.» Plus qu’une image, cette façade se rattache au dogme et aux vérités de la foi chrétienne d’une très haute portée.
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