Romanes
Alice Maher est son propre modèle. Ses parures d’origine organique nous donnent à voir un être hybride. Les récits féeriques ont nourri cette artiste irlandaise. Il y a chez elle cette ambiguïté des relations entre le profane et le sacré, entre le paganisme et le christianisme, si caractéristique au Moyen Age. C’est pourquoi nous avons choisi une image d’Alice Maher pour accompagner l’entretien sur le mythe de la fée Mélusine (p. 77). Quant à cette photographie, elle
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nous fait irrésistiblement penser à la naissance l’art roman en Poitou qui créa d’abord des motifs végétaux, puis les mêla à des figures animales et humaines. Des médiévistes y ont vu un heaume, un masque ou une couronne, d’autres ont reconnu une palissade ou une motte féodale. En tout cas, cette étrangeté ne cesse d’interroger. Elle pourrait être l’emblème de cette édition.
Les images d’Alice Maher sont à découvrir cet été à Melle, dans le festival L’art d’être au monde.
J.-L. T.
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 61 s
Créations du Moyen Age P
our saluer le cinquantenaire du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, nous avons réalisé cette édition estivale, qui s’inscrit dans le droit fil des précédentes – sur les patrimoines, les musiques, les écrivains, l’architecture – avec le soutien spécifique de la Région Poitou-Charentes. Impossible de présenter en 96 pages toutes les facettes des recherches menées au CESCM, l’un des plus importants laboratoires de l’Université de Poitiers. Dans notre région, des aspects et des figures emblématiques du Moyen Age commencent à être bien connus. Citons seulement l’art roman, les chemins de Saint-Jacques, sainte Radegonde, Aliénor d’Aquitaine… Plutôt que de développer ces thèmes, nous avons tenté d’évoquer les principaux traits de la civilisation médiévale, encouragés en cela par l’accueil chaleureux et la disponibilité des c h e r c h e u r s du CESCM. D’autant qu’aucun ouvrage régional ne traite du Moyen Age dans sa globalité. Grâce à cette collaboration, nous avons pu rendre lisibles des sujets complexes et peu médiatisés qui, pourtant, sont d’une importance de premier ordre. Quand il s’agit, par exemple, d’expliquer l’origine du duché d’Aquitaine dont Poitiers fut un temps le cœur ; de raconter comment la carte urbaine de notre région s’est fixée au XIIIe siècle grâce au statut communal octroyé par les Plantagenêt ; de comprendre l’évolution et la structuration des paysages ; de saisir les enjeux de la confrontation entre l’Occident chrétien et l’Islam ; de décrypter les mythes qui sous-tendent notre imaginaire… Aux lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin, nous avons mentionné au fil des pages quelques titres de livres fournis par les universitaires et jugés accessibles aux non-spécialistes. En outre, les recherches médiévales sont d’une telle diversité et d’une telle richesse que, désormais, nous publierons régulièrement dans L’Actualité des dossiers liés aux travaux du CESCM car nous n’avons pas fini d’explorer ce qui s’est inventé au Moyen Age.
Jean-Luc Terradillos
Chapiteau roman de l’église Saint-Eutrope de Saintes.
La civilisation médiévale sans cloisons S
pécialiste de la liturgie et des livres liturgiques, chercheur dans un laboratoire du CNRS (UMR 6589) pendant dix ans, Eric Palazzo est nommé, il y a quatre ans, professeur d’histoire de l’art du Moyen Age à l’Université de Poitiers. En 2000, il est élu directeur du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM). «Le centre est unique en France par son ancienneté et son interdisciplinarité, ditil. Depuis cinquante ans, le CESCM a accueilli la quasi-totalité des médiévistes du monde et, dès l’origine, les chercheurs y abordaient la civilisation médiévale sans cloisons, avec une amplitude de champ sans commune mesure. Aujourd’hui encore, cet esprit préside aux choix du CESCM avec, par exemple, la création récente d’une équipe d’archéologie médiévale. Avec la volonté de lancer de nouvelles pistes, sans être pour autant des spécialistes, nous avons fait venir les meilleurs historiens des sciences dans le cadre des séminaires organisés avec l’Espace Mendès France. Mais il est difficile d’être novateur au même rythme pendant cinquante ans et le Centre a vécu des périodes de stagnation. Comme je le répète souvent, le prestige peut être le meilleur des alliés et le pire des ennemis. Nous avons, de fait, entrepris de nous ouvrir à un plus large public. Un rapprochement avec le ministère de la Culture nous permettra d’ajouter aux volets “enseignement” et “recherche” une dimension de diffusion de notre travail au-delà du cercle des médiévistes universitaires. Car, à mon avis, toute recherche pointue doit offrir une déclinaison culturelle.»
A.-G. T.
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Marc Deneyer
1953-2003
Par A n h - G a ë l l e Truong Photos S é b a s t i e n Laval Anh-Gaëlle Sébastien
Les 50 ans du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale L
e CESCM a 50 ans. A cette occasion, le Centre publie en septembre un opuscule, Le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale 1953-2003. A partir de témoignages, d’archives mais aussi de sa propre expérience, George Pon, maître de conférences d’histoire médiévale à la retraite, y retrace l’histoire du CESCM. Marie-Hélène Debiès, secrétaire de rédaction des Cahiers de civilisation médiévale, revient sur le succès de la revue créée par le Centre, et Bénédicte Fillion fait l’histoire de l’hôtel Berthelot qui abrite le CESCM au cœur de Poitiers. UNE DÉCENTRALISATION EXEMPLAIRE Dans les années 50, le directeur de l’Enseignement supérieur, Gaston Berger, un philosophe féru d’esthétique et de prospective, s’est inspiré de certains instituts de recherche américains pour imposer la création en province de plusieurs centres d’études, dont le CESCM de Poitiers. Il s’agit de développer une recherche de 3e cycle en province, à une époque où les rapports entre l’enseignement supérieur et la recherche n’étaient pas aussi développés que de nos jours. Avec l’appui du recteur de l’Académie de Poitiers, André Loyen, Gaston Berger demande à deux enseignants médiévistes de l’Université de Poitiers, René Crozet et Edmond-René Labande, la mise en place de sessions d’été et la création d’une photothèque. «D’abord estomaqués, ils se sont mis au travail et la première session d’été est née en 1954.» Pendant cinq à six semaines au début, aujourd’hui quinze jours, de jeunes chercheurs viennent suivre un enseignement pluridisciplinaire dispensé par des spécialistes de renom. Très vite, le public s’internationalise. «Il y aura jusqu’à dix nationalités différentes en une session.» Les Européens sont nombreux, les Américains également, mais, ceux pour qui le CESCM représentait une brèche inestimable dans le «rideau de fer» étaient les étudiants des pays de l’Est. Bulgares, Polonais, Hongrois, Tchèques, «ont bénéficié avec le centre d’un espace rare de liberté». En 1956, René Crozet et Edmond-René Labande créent un enseignement permanent pendant l’année universitaire et l’équipe s’étoffe. En 1960, le Centre s’installe dans l’hôtel Berthelot. En 1969, la création du Corpus des inscriptions de la France médiévale – l’épigraphie était alors une discipline nouvelle en France – représente le premier contact institutionnel du Centre avec le CNRS. L’ouvrage parle aussi des soucis financiers d’après mai 68, de l’informatisation, de la succession des directeurs, des personnages remarquables qui ont arpenté les couloirs de Berthelot, de ceux qui ont c o n s t r u i t le Centre, pour aboutir aujourd’hui à un réseau de 2 500 médiévistes reliés par le Centre et les Cahiers.
COLLOQUE DU CINQUANTENAIRE
A l’occasion de son cinquantenaire, le CESCM organise à Poitiers un colloque international du 1er au 4 septembre, intitulé «Cinquante années d’études médiévales, à la confluence de nos disciplines». De nombreux thèmes seront traités : «Monde Plantagenêt», «Castellologie: les fortifications et châteaux Plantagenêt (fin XIIe-début XIIIe siècle)», «Le monument religieux et son décor : définir le chœur liturgique», «Peintures murales», «Vivre aux villages (VIIIe- XIe siècle) en France et en Espagne : approches comparées», «La gestion individuelle et collective des réserves, silos et greniers», «Epigraphie : communication, publicité, propagande», «Littérature médiévale». Renseignements : claude.arrignon@mshs.univ-poitiers.fr Des manifestations culturelles sont organisées dans la ville. A la Société des antiquaires de l’Ouest, le 18 septembre, conférences de Martin Aurell sur Aliénor d’Aquitaine et de Georges Pon sur les 50 ans du CESCM. Une exposition est visible dès juillet à la médiathèque de Poitiers («Le Moyen Age figuré, de la gravure au numérique») et une autre fin août à la bibliothèque universitaire. Sylvie Nève et Jean-Pierre Bobillot donneront une lecture-performance des Congés de Jean Bodel, le 3 septembre. Dans le cadre de Colla Voce, concert des ensembles Dialogos et Sequentia, le 1er septembre. Marie-Noël Colette parlera du Processionnal de Saint-Hilaire, les 30 et 31 août.
SUR LES SCIENCES ARABES
Le 10 décembre 2003, une journée d’études sur les sciences arabes et l’Occident médiéval est organisée à l’Espace Mendès France en partenariat avec le CESCM. La matinée, présidée par Danielle Jacquart, a pour thème : le milieu et les hommes. L’après-midi, Philippe Sénac présidera la session consacrée aux hommes et aux techniques. Renseignements auprès de la responsable du pôle histoire des sciences de l’EMF : anne.bonnefoy@pictascience.org
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LA PREMIÈRE REVUE DE SCIENCES HUMAINES Les Cahiers de civilisation médiévale sont tirés à 1 500 exemplaires. Un chiffre dérisoire au regard des publications destinées au grand public mais qui, dans le monde de l’édition scientifique, les place au premier rang des revues de sciences humaines. Lus par les médiévistes du monde entier, les Cahiers sont distribués chaque trimestre à 1 200 abonnés dans 57 pays. Et les chercheurs doivent s’armer de patience pour être publiés : «Notre programme est complet pour les deux années à venir», constate Marie-Hélène Debiès, secrétaire de rédaction. Créés en 1958, les Cahiers étaient au départ surtout destinés à rendre compte des activités scientifiques du CESCM. Ils se sont rapidement ouverts aux spécialistes du monde entier pour réunir aujourd’hui une majorité d’articles (les deux tiers) écrits «hors Hexagone». «Les Cahiers sont restés fidèles aux objectifs fixés par Gaston Berger à
la création du CESCM : interdisciplinarité et internationalité», précise MarieHélène Debiès. En effet, au-delà du cadre strict de l’époque romane, seule limite imposée au champ d’études, les Cahiers n’admettent de frontières ni dans les approches (musicologie, littérature, histoire, histoire de l’art, archéologie…), ni dans l’espace (Occident, Byzance, monde musulman). Les Cahiers doivent leur succès à cette appréhension unique de la civilisation médiévale. Mais le rayonnement de la revue ainsi que la confiance qu’elle a su gagner de ses lecteurs sont aussi dus, selon MarieHélène Debiès, à l’exigence scientifique du comité de rédaction et des relecteurs. En 1994, le CESCM a créé une nouvelle collection «Civilisation médiévale» accueillant les actes de colloques et les ouvrages collectifs et thématiques que les Cahiers de civilisation médiévale ne pouvaient plus accueillir, faute de place.
Par S a m u e l Aponte Samuel
De Gaulle, Kennedy, Poitiers et moi
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Samuel Aponte est journaliste à l’AFP à Paris, responsable de la qualité.
étrompez-vous : je n’ai jamais rencontré personnellement l’une ou l’autre de ces figures. Mais leur brouille au début des années 1960 m’a propulsé, voici bientôt quarante ans, jusqu’au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers. Car, sans doute pour enquiquiner son jeune homologue américain, le vieux général a décidé, en 1962, d’ouvrir aux étudiants de Porto Rico, colonie américaine où je suis né, un accès direct aux bourses du gouvernement français. J’en ai été le premier bénéficiaire. Je dois avouer que je n’ai pas choisi Poitiers et encore moins son CESCM. Moi, je me voyais faire des études à la Sorbonne ou tout au moins à Paris, à l’instar de quelques Portoricains qui avaient poursuivi des études de médecine en France pour échapper au monde universitaire du pouvoir colonial américain. C’est le consul de France à San Juan de Porto Rico qui a conclu que je voulais être médiéviste, à partir de ce que j’ai pu lui dire sur mon intérêt pour les grandes transitions historiques notamment le passage de l’Antiquité au Moyen Age. Et c’est le ministère de l’Education nationale qui m’a mis sur le chemin de Poitiers. J’y suis
arrivé en septembre 1963, trop tôt pour l’année universitaire. Personne n’était au courant de mon affectation au CESCM. On m’a donc conseillé de revenir, disons, un mois plus tard, lorsque le secrétaire général serait là. Mais sans doute devant mon désarroi, une bibliothécaire m’a dit avec bienveillance que livres et catalogues étaient à ma disposition sur place. A la bibliothèque du majestueux hôtel Berthelot, il n’y avait ces jours-là qu’une poignée de chercheurs étrangers. La salle de lecture était petite : pas même une douzaine de tables individuelles recouvertes d’une impeccable moleskine bleu mat. Sur les murs : des livres jusqu’au plafond, les étagères interrompues seulement par deux ou trois fenêtres. Une ambiance studieuse et sereine où j’ai appris quelques jours plus tard que le directeur adjoint, Edmond-René Labande, était rentré de vacances. Son étonnement a été manifestement total lorsque le jeune homme châtain et rondelet que j’étais à vingt ans s’est présenté à sa porte, sans rendez-vous. Mais j’ai dû être très éloquent, car à la fin de notre entretien, il m’a accompagné à la bibliothèque attenante et m’a recommandé de grands classiques de la bibliographie
médiévale. Je n’ai compris que beaucoup plus tard les yeux écarquillés de l’aimable bibliothécaire lorsque M. Labande lui a demandé de me prêter désormais, à son nom, autant de livres que je voudrais en attendant mon inscription prochaine. Mes souvenirs académiques les plus vifs de mon passage au CESCM concernent deux séminaires de recherche fascinants, animés par M. Labande et le directeur, René Crozet. Chaque samedi matin, à quelques étudiants, surtout allemands, hongrois et anglais, nous lisions des correspondances et cartulaires médiévaux avec M. Labande, dans son bureau. Avec M. Crozet, chacun était chargé d’un élément de l’art roman – le mobilier dans mon cas. Le vendredi après-midi, si je ne m’abuse, il nous lisait, dans une grande salle au rez-de-chaussée, ses notes sur d’innombrables sites d’art roman scrutés à travers l’Europe. Armé de fiches, chacun d’entre nous y notait avec soin les informations relevant de sa «rubrique». En quoi était-ce fascinant ? Eh bien, parce que les informations sur les pèlerinages dénichées au cours du séminaire de M. Labande comme les descriptions lues par M. Crozet suscitaient de savantes réflexions et discussions méthodologiques, historiques et anecdotiques d’une valeur inestimable. Ces séminaires étaient de véritables ateliers de formation dont l’efficacité pédagogique m’inspire aujourd’hui encore.
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