inédit
Vers la route de Fuli L’écrivain Claude Margat, qui vit à Rochefort, nous a confié quelques pages de son journal de voyage en Chine Texte et estampe de Claude Margat
A Ci-dessus : «Ici égale ailleurs», estampe sur Xuan, 2003.
u moment de peindre un paysage de mémoire, il est bon de se trouver dans une disposition analogue à celle qu’inspire le sentiment amoureux. Afin que s’instaure le change entre l’action du silence et l’obscure présence qui cherche à l’intérieur du corps un chemin vers la clarté, une connivence doit s’établir à tout moment. Il faut que ce qui a été vécu recommence à vivre. Chaque trait de pinceau, chaque point doivent contribuer à ce que la déambulation se poursuive sur le papier. Le paysage n’est pas la représentation du sentiment mais l’action même de celui-ci. Le peintre agit de mémoire. Après avoir appartenu au monde extérieur, la source qu’il interroge se trouve désormais en lui. Un change incessant a ainsi lieu entre l’espace
qui s’étend devant et celui qui s’étend derrière. La trace laissée au passage est ce qui constitue la nouvelle histoire du paysage. C’est pourquoi le véritable amateur de peinture est toujours attentif à ce qui élève la vision d’un paysage plus haut que la simple ressemblance formelle. Lorsqu’on a souvent arpenté un paysage, il devient plus facile d’en ressusciter la présence. L’empreinte qu’il laisse dans la mémoire du corps contient celle de sa forme générale ainsi que les sensations qui s’y rapportent. Ce qui lui confère alors une présence particulière n’est pas plus visible à la surface du tableau que la sensation n’est visible à l’intérieur du corps. N’est visible que le passage de la vibration. Je sens rôder la force mais celle-ci n’investit pas mon poignet. Il ne se produit rien. Pas de connexion et pas de déclic… Tandis que je reste songeur, Ling Fang, le fils cadet de Qin Zhu Yi surgit essoufflé devant moi. – Hé Ma ! Vous êtes là ? Nous vous attendons depuis deux heures ! C’est votre anniversaire, l’auriez-vous oublié ? – Ma fois oui ! Quelle heure est-il donc ? – Huit heures déjà !
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Tandis que mon jeune ami parcourt des yeux les feuilles maculées d’encre qui sèchent sur le plan de travail, je me confonds en excuses et m’apprête en quelques secondes. – C’est le chemin de Fuli que vous avez peint ici ? – Oui. Je n’ai rien peint de bien depuis mon arrivée à Yang Shuo. Les esquisses que je réalise prennent vie quelques instants puis s’évanouissent dans une neutralité grisâtre. Mais s’il est certain que si l’apparition sur le papier d’un paysage vivant procure une joie sans pareille, la satisfaction de réussir un bel idéogramme ne lui cède en rien. Alors je calligraphie. En peinture au lavis, les difficultés se résolvent en amont, par de quotidiens exercices de calligraphie. Ainsi correctement formée à l’étude du mouvement, la main n’hésite plus au moment de réaliser un trait. Qin Zhu Yi et Li Shou Ping portent un regard attentif et rempli de bienveillance sur mes différentes tentatives. Ils semblent apprécier que l’on choisisse ainsi de consacrer beaucoup de temps à questionner le sens et la forme
des signes. Ils s’affligent toutefois de constater que je peine car cela signifie que quelque chose m’empêche de communier pleinement avec l’esprit des paysages du Sud. S’il m’est plus facile de peindre ceux de France, c’est bien sûr parce que je les ai tellement arpentés qu’ils ont fini par prendre vie en moi et qu’il me suffit d’en évoquer le souvenir pour les voir resurgir immédiatement devant mes yeux. Dans ces conditions, il ne reste plus qu’à conjuguer le plaisir de l’encre et du pinceau à celui du regard. L’émotion fait le reste en conduisant l’élan du cœur jusqu’au vide dans la main. La joie qui accompagne l’action de peindre s’établit d’emblée dans la plénitude et dans la durée. Le corps s’allume puis c’est le rapt délicieux, on se sent immergé dans un espace où chaque geste répond au précédent comme l’inspiration répond à l’expiration du souffle. Une sensation d’aisance aérienne prend possession de tout l’espace et lorsque se fait sentir la fatigue, le regard se montre tout surpris de découvrir ce qui dans l’éblouissement s’est déposé sur le papier. Pourquoi dans l’éblouissement ? Parce qu’au moment où l’on peint, c’est à la pointe du pinceau que se concentre le regard mais c’est l’obscurité du corps qui voit et agit. Pour que cela puisse avoir lieu, il est absolument nécessaire que la joie reste constante. Or la joie d’errer dans l’espace intérieur ne reste constante que si la mémoire offre une réserve illimitée de souvenirs. Je n’ai pas accumulé suffisamment de souvenirs sur le territoire de Yang Shuo pour peindre ce pays comme si je continuais à y déambuler. En privilégiant l’action au détriment de la contemplation nous nous coupons d’une durée qui contient toutes les imperceptibles métamorphoses du paysage. Vivre l’espace, c’est respirer physiquement et mentalement son rythme. s Claude Margat a publié des romans, de la poésie et des essais (notamment avec Jean-Luc Parant). Imprégné de culture chinoise, proche de François Cheng, il peint à l’encre de Chine depuis 1990 (L’Actualité n° 53). Deux missions Stendhal l’ont conduit en Chine (où il a exposé ses peintures) à la rencontre de deux grands calligraphes: Qin Zhu Yi et Li Shou Ping. Il termine actuellement son journal de voyage et de réflexions sur le trajet spirituel des peintres lettrés chinois. Titre à paraître : Poussière du Guangxi. Ses paysages peints en Chine et en Charente-Maritime sont visibles au Musée du papier, à Angoulême (134, rue de Bordeaux) jusqu’au 1er juin. L’Acapa, qui organise cette exposition, a édité une estampe sur papier Xuan, limitée à 30 exemplaires (79 e ). s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 60 s 49