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A propos de la
dissimulation de Diane
Par P a u l - A r m a n d Gette Paul-Armand
DIANE (STÉPHANIE) ASSISE SUR LE PERRON DE LA MAISON. C’EST POUR TROMPER ACTÉON QUE VOUS AVIEZ VOTRE ROBE CAMOUFLAGE ?
E
n 1996, arrivant dans la région pour préparer u n e exposition à Fontenay-le-Comte, je m’étais dit que mon sujet serait le Marais Poitevin tant mon goût est vif pour ce genre de formation. Hélas la Venise verte, précédemment trop organisée par les Hollandais et leur goût maniaque pour les canaux, me laissa tout désorienté. Adieu les horizons que je me réjouissais de découvrir. Une demijournée avait suffi pour ruiner mon projet. Mes hôtes, pour me distraire de ma déconvenue, m’amenèrent à Vouvant voir la tour d’où Mélusine s’envola. Le souvenir de la fée me réconforta et les alentours du village, la forêt, la Roche Blanche me firent oublier ma déception. Ensuite une visite à la carrière d’Albert qui exploite des amphibolithes me réconcilia complètement avec ce qui serait le lieu provisoire de mes activités. Ce n’était pas tant le double silicate composant le minéral qui me séduisait mais le glissement à l’amphibologie cette construction vicieuse d’une phrase qui la dote de deux ou plusieurs sens et dont
l’exemple donné par le dictionnaire m’a toujours plongé, bien que fort loin de Kant ou de Leibniz, dans des abîmes de perplexité : Je porte des bonbons à mes enfants qui sont dans la poche de mon habit. J’étais sauvé et la suite me confirma la réalité de ce sauvetage. J’ai rencontré d’autres fées, plus jeunes que Mélusine, mais les fées ont-elles un âge ? Aujourd’hui me voici revenu avec en tête un intérêt pour Diane. Oui, oui, Artémis, la déesse au croissant de lune qui règle ses problèmes avec une promptitude et une cruauté sans pareille. Souvenez-vous d’Actéon, un petit coup d’œil à la belle au bain et le voilà cerf vite mangé par ses chiens. Remarquez que je ne chasse pas, que je n’ai pas de chien et que je suis prudent avec les dames. Ce n’est pas moi qui me cacherais dans les roseaux (Phragmites communis L., sans doute) pour regarder ce que les déesses ne veulent surtout pas nous montrer, à moins que… C’est avec ces à moins que… que je poursuis mon chemin. Donc depuis quelque temps je me rapproche de Diane après
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CURIEUX, D’HABITUDE IL N’EST PAS LÀ VOTRE CROISSANT DE LUNE MAIS EN TANT QUE DÉESSE VOUS ÊTES BIEN LIBRE DE LE METTRE OÙ VOUS VOULEZ.
avoir beaucoup fréquenté Vénus. Je suis bien conscient du danger mais la pratique de l’art ne l’excluant pas, il faut faire avec ou changer de métier ! Vous avez compris que je pars du particulier pour arriver au général, la fée, ou la déesse locale, deviendra vite familière à tous, tout au moins je l’espère. Notre espèce se raconte toujours les mêmes histoires un peu partout, seuls les noms changent. C’est ainsi que Marie-Eve à Rennes, Carrie à New York, Mégumi, Yumico, Michiko à Fukuoka, Sylvie, Naïa, Isabelle à Paris, une autre Isabelle à Belfort, une autre à Cologne, Connie, Paula, Diana (ah Diana !), Marcela à Cali, Sabine à Rome, Lorraine à Porto Alegre, tout comme Stéphanie et Laure ici même sont devenues mes modèles bien libres d’accepter ou de refuser mes suggestions ou de n’en faire qu’à leur tête, c’est ce que j’appelle la liberté du modèle, beau titre n’est-ce pas, riche en situations qui n’ont pas cessé de me surprendre et de m’assurer une mondialisation des plus enviable et des plus charmante. Peut-être qu’avec la
mondialisation j’exagère un peu mais au gré de mes voyages nous inventons, mes modèles et moi, une mythologie, émouvante, sans exclure les retours à celles dont les traces sont encore vivantes aujourd’hui. Fini les longues séances de poses qui épuisaient les modèles des peintres ou des sculpteurs, fini les ateliers sales et glacés, à nous les sofas profonds, les pommiers du jardin, les robes séduisantes ou leur absence, à nous l’économie du temps précieux, les séances de dix minutes et les photographies que les perfectionnements de la technique mettent à la portée de tout un chacun. Quel progrès de passer en quelques décennies de l’argentique au digital puis au numérique, le procédé on s’en fout, on n’est pas des ingénieurs, mais quel plaisir quand les nymphes et les déesses se font tirer le portrait de n’importe quelle partie de leur anatomie, c’est autre chose que les images de vacances sur une plage encombrée. Ce qui peut apparaître comme une absence de méthode n’est que celle qui consiste à ne pas forcer les
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êtres et les choses, mais de faire avec. Livré à moimême je ne bouge pas, c’est l’exercice de mon métier qui guide mes pas, très peu le reste mais je suis prêt à tout. Me rendant à Sanxay où je n’avais absolument rien à faire j’ai vu une ancienne école de filles dans laquelle je me serais volontiers attardé nolens volens. Peut-être un jour resurgira-t-elle quelque part, je n’en sais rien. Chie-Loup m’avait fasciné avec ses splendides coulées de rhyolithes hercyniennes que j’avais abondamment utilisées au musée des Beaux-Arts de Nantes pour mon exposition In natura rerum… Je ne suis pas très différent de ces artistes qui peignaient ce qu’ils avaient sous les yeux, à Naples le Vésuve, à Anet Diane de Poitiers. Mes rapports au paysage sont circonstanciés d’une part par ce qu’il est, sans que je sois attiré par le pittoresque, mais aussi par ce que j’y prélève et ce que j’y introduis. Ce que j’y introduis perturbe la lecture qu’en fera le spectateur, ce que j’y prélève me sert à faire basculer les rapports avec ce que nous appelons paysage sans que nous sachions très bien ce que c’est, sinon qu’il est devenu marchandise et que nous l’achetons pour conforter en nous les images de la publicité. Aller aux Seychelles nous permet au retour de dire à nos voisins que c’était bien comme on avait dit ! Les mythes sont plus souples et plus amusants, rien n’oblige à les prendre au pied de la lettre, ils sont extensibles à l’infini. Je ne les étudie pas, je les prolonge. Depuis l’année dernière, je propose à Diane de se dissimuler aux yeux des indiscrets, d’user de camouflage et de poser pour moi. Est la déesse qui veut, celle qui accepte le jeu, libre d’y ajouter ce qu’elle a envie de faire, après nous en parlons. J’aime beaucoup que les situations évoluent.
LA TENTATION DE LA SCÈNE PAUL-ARMAND GETTE À ARGENTON-SUR-CREUSE ET ROCHECHOUART
Deux expositions de Paul-Armand Gette sont visibles chez nos voisins. «Barytine & Fluorine» au lieu d’art contemporain Artboretum, à Argenton-sur-Creuse (jusqu’au 31 octobre, tél. 02 54 24 58 84), où ces cristaux collectés dans une carrière aux alentours se trouvent féminisés. «Des calcinations à l’astroblème», l’exposition du musée de Rochechouart (jusqu’15 décembre, tél. 05 55 03 77 77) évoque le parcours de l’artiste depuis les années 1960 et présente des œuvres inspirées par la désintégration de la fameuse météorite à Rochechouart, il y a 200 millions d’années.
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J’AI RETROUVÉ VOTRE ROBE DANS LE POMMIER DU JARDIN, ÉTIEZ-VOUS EN TRAIN DE JOUER LES ÈVE?
On connaît mon goût pour les lectures, j’en ai peutêtre abusé ces derniers temps, mais il m’est venu l’idée de théâtraliser celle que je veux dédier à Diane ici, de l’ouvrir non seulement à mon modèle mais à d’autres qui pourraient venir faire quelques tours sur la scène : jouer un petit air ou esquisser un pas de danse, comme ça, pendant que je lirais, une courte distraction en somme. C’est une manie chez moi de ne pas abuser de votre temps. La seule fois où j’ai dérogé à ce respect de votre précieux temps (La nomenclature binaire – Hommage à Carl von Linné – Université de Nanterre-Paris X, 1975) vous n’étiez pas obligé d’écouter ou de venir d’ailleurs, c’était gratis et très peu de personnes étaient au courant. Vous étiez cinq ou six peut-être, trente ans après vous êtes bien une centaine à vous en souvenir, attendons encore un peu on atteindra sans doute le millier, étrange comportement, c’est après que le public se rend compte qu’il avait envie d’y aller. A Fontenay-
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le-Comte ce fut la première mondiale de La dissim u l a t i o n de Diane, le 1 er octobre 2002 ! Certes j’avais écrit le texte de la lecture mais qu’allaient faire mes protagonistes, mystère. J’étais aussi curieux que le public, c’est lui la grande inconnue, lui dont les humeurs sont imprévisibles. On arrive tout content de ses petites découvertes, on n’attend pas vraiment des félicitations et on se ramasse les plus déplaisantes réflexions qui soient parce qu’on a un peu bousculé les habitudes, il est maniaque le public, vous déplacez la cafetière de deux centimètres croyant qu’ainsi la composition y gagne en harmonie et bien pas du tout c’est justement ce qu’il ne voulait pas voir, alors vous imaginez les fureurs si Diane met son croissant de lune ailleurs que sur sa tête. La vie d’artiste n’est pas une sinécure, pourtant c’est le sort qui devrait nous être réservé, ce serait une bonne solution, nous payer pour ne rien faire, surtout ne rien faire et tout rentrerait dans l’ordre.
C’EST LÀ QUE LA SCIENCE ET L’ART SE METTENT EN MÉNAGE
Voyage en Laponie de Carl von Linné
Paul-Armand Gette tient Carl von Linné pour un de ses maîtres, auquel il a dédié des travaux, de même qu’à Charles Lutwidge Dodgson et Claude Monet. Très tôt attiré par les sciences naturelles, il aurait pu devenir un professionnel de la botanique (il a publié dans le Bulletin de la Société linnéenne de Lyon), de l’entomologie ou de la géologie. Sciences qu’il préfère pratiquer en amateur éclairé, en amoureux de la nature et de «la poésie inhérente aux sciences». Cet artiste né en 1927 construit une œuvre où l’observation de la nature permet de donner vie aux nymphes et déesses mythologiques – comme le faisaient les peintres classiques. Avec Turid Wadstein, sa femme, PaulArmand Gette a «mis en français» le Voyage en Laponie de Linné (publié en 1983, réédité en 2002 par les éditions de la Différence). C’est le troisième volet d’un hommage à Linné, le premier étant la lecture de la Nomenclature binaire en 1975, le deuxième l’exposition Iter Suecicum au Centre culturel suédois, à Paris (1977). En 1732, Linné a 25 ans. Envoyé en Laponie par la Société royale des sciences, le naturaliste suédois quitte Uppsala pour son premier voyage scientifique. Dans ses carnets, il note ce qu’il voit, sans échelle de valeur, ce qu’il ressent (la fatigue par exemple) et fournit de précieuses indications (non sans humour parfois) sur le mode de vie des Lapons. Aujourd’hui son récit nous paraît absolument exotique et stimulant. Parce qu’il passe du descriptif au poétique. Et aussi parce que ses phrases sont truffées de mots latins (traduits en bas de page dans l’édition française). Le latin est requis en particulier pour les descriptions et notations précises. Exemple : «Nous regardions de là-haut la campagne en bas et des villages avec champs et terres, des lacs, la mer, etc., mais il y avait une fumée entre nous et la montagne que nous ne pouvions plus voir, une fois en bas, car c’étaient des exhalationes terrae. [vapeurs de la terre]» J-L T
Les impressionnistes ont sorti la peinture de l’atelier, ils lui ont fait prendre l’air en quelque sorte. Aujourd’hui si on nous appelle par ci par là c’est peut-être grâce à eux ! J’aime beaucoup cette possibilité donnée à l’art de se comporter comme un gaz, d’occuper les espaces vides, nous attendons notre Gay-Lussac qui formulera la loi de la dilatation de l’art. Nous sommes sur la voie. Aux confins de la région, je viens de tirer le portrait de la grosse timide de Rochechouart, excusez-moi c’est ainsi que j’appelle la météorite vieille de 200 millions d’années, elle a eu ses vapeurs la mignonne, avant de toucher terre, plus rien, du gaz vous dis-je, pas facile de portraiturer du gaz, enfin j’ai essayé. Vous pouvez aller voir le résultat de mes efforts au musée, là-bas dans le Limousin. Si c’est la minéralogie qui vous intéresse, c’est à Argenton-sur-Creuse qu’il faut vous rendre, et y voir mes aventures avec Fluorine et Barytine, je les ai un peu féminisées les productions de l’hydrothermalisme filonien, c’est ma propension au débordement qui me pousse à de pareils excès. Pour le reste il faudra attendre un peu ou m’inviter, je viens volontiers, sur rendez-vous. Concernant les sciences, j’aime beaucoup le langage qu’elles emploient et un peu moins la prétention qu’elles affichent. Mes goûts naturels me portent plus vers le subjectif qu’a rejoindre une objectivité qui me semble toujours suspecte ou l’énoncé de quelques vérités qui ne dépassent généralement guère la portée de celui qui les proclame. Je n’aime pas la séparation des genres pas plus que celle des sens. J’ai toujours le sentiment que nous sommes alors en train de perdre quelque chose. s
Paul-Armand Gette est l’auteur de plus de 200 publications, livres, catalogues d’expositions, et innombrables opuscules (à la manière des tirés à part des scientifiques). Derniers titres parus et disponibles en librairie : Des calcinations à l’astroblème, éd. Michel Baverey, 2002 De l’immobilité du voyage, éd. Joca seria, 2002 Le livre de la lune, Seuil jeunesse, 2001 De quelques nymphes et imagos, éd. Joca seria, 2000
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