enjeux
Q u e l q u e s pistes de réflexion et d’action par le directeur de l’Espace Mendès France et le rédacteur en chef de L ’ A c t u a l i t é l’Espace L’Actualité Par Didier Moreau et Jean-Luc Terradillos Photo Marc Deneyer
Tectonique de la culture scientifique L es paléontologues nous appris que l’imagination, l’audace et la ténacité pouvaient transformer une entreprise hasardeuse – disons un pari – en révolution scientifique. C’est dans une indifférence générale que Michel Brunet est allé chercher des fossiles en Afrique de l’Ouest il y a vingt ans. Personne ne croyait qu’il trouverait des hominidés. La découverte d’Abel et de Toumaï apporte une preuve éclatante du contraire et oblige à reconsidérer complètement le scénario de l’origine de l’homme. Certes, les paléontologues ont un avantage sur la plupart d’entre nous : ils savent lire les cartes de géologie. Là où nous ne voyons que désert, ils peuvent dire s’il y eut, dans des temps très anciens, de l’eau. En cela, la démarche des scientifiques se rapproche de celle des artistes. Ils sont face à l’inconnu. C’est leur travail. De cet inconnu, ils extirpent des récits inédits, des images incroyables, ils nous donnent à voir et à comprendre. En effet, l’art est aussi un instrument de connaissance. Mais à la différence d’une grande découverte scientifique qui fait désormais le tour du monde en un clin d’œil, il faut souvent très longtemps avant de percevoir – et d’enseigner – que tel ou tel mouvement d’avantgarde avait déjà fourni des clés pour saisir la complexité de son époque et tracer des perspectives. Comme nous le dit la tectonique des plaques, tout bouge inexorablement sous nos pieds et, pourtant, rien ne nous l’indique. Certains mouvements de l’écorce terrestre provoquent des séismes, dont on peut rarement prévoir l’amplitude, alors que des continents entiers n’entreront jamais en contact. Parfois, le grand frisson attendu n’arrive pas alors que surgit quelque chose d’autre. De l’imprévu, et du sens. Rappelons ce que nous disait Jean-Jacques Salomon : «Le vrai bogue de l’an 2000, ce n’étaient pas les ordinateurs, mais la réunion de l’OMC à Seattle : pour la première fois, la technostructure, les Etats-nations, les “machins internationaux” et les lobbies industriels ont découvert une société civile… multinationale !» En outre, cette mobilisation a gagné en ampleur grâce à ce fantastique outil de communication qu’est Internet, dans une époque où les gourous de la finance ne juraient que par la Net économie – on sait ce qu’il en est advenu. Ce type d’événements traduit une méconnaissance de la société réelle. Dans ce contexte, les scientifiques et les experts jouent un rôle charnière qui, parfois, relève du fantasme. Nous avons besoin de leurs recherches et de leurs avis mais pas de leur déléguer un pouvoir sur nos sociétés. Mais, du fait de la séparation étanche entre savoir, politique et société civile, ils détiennent implicitement ce pouvoir. D’autorité, ils peuvent taxer d’obscurantisme n’importe quel mouvement manifestant des inquiétudes sur les OGM, les déchets nucléaires ou le changement climatique, entre autres, sans même voir que cela exprime avant tout un malaise de la société. N’est-ce pas légitime de s’interroger aussi sur les répercussions de la recherche et la façon dont les institutions scientifiques fonctionnent ? Faudrait-il remiser le doute et l’exercice de la critique – a fortiori dans le pays de Descartes – c’est-à-dire ce qui a fondé la science moderne ? Faudrait-il s’en remettre aveuglément aux scientifiques comme à de nouveaux théologiens ? «Relier les sciences et les citoyens», comme le déclare Edgar Morin, devient un impératif, afin que la faille ne se creuse davantage. C’est là qu’interviennent les acteurs de la culture scientifique. Il ne s’agit pas pour eux de faire passer coûte que coûte le message des scientifiques mais de fournir aux citoyens des outils qui permettent de s’approprier des connais-
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Marc Deneyer cherche à capter ce qui vibre dans la nature, tant à l’échelle du paysage qu’à celle du microvégétal. Nous avons déjà publié quelques-uns de ses photogrammes en noir et blanc. Cette image est issue d’une expérimentation en cours réalisée à partir d’un scanner.
sances. Leur mission va donc au-delà de la culture du résultat. La diffusion du savoir n’est vraiment efficace que si elle est sous-tendue par la volonté d’un dialogue entre les scientifiques et les citoyens. La période actuelle favorise les réactions impulsives, y compris le rejet des résultats des chercheurs. Entre soumission et affrontement, la culture scientifique donne du sens aux enjeux. Et par là, elle invite à la responsabilité, à l’autonomie et au discernement. L’évolution des technologies semble accélérer les mutations de nos sociétés. En tout cas, ce rythme rapide génère, dans une part importante des populations, le sentiment d’être dépassé, de n’avoir qu’à subir ce qui arrive. Cela peut également engendrer de violentes réactions de rejet. C’est aussi cela la société réelle. Relier les sciences et les citoyens, cela ne consiste pas à appliquer un baume ou à adopter la stratégie du rouleau compresseur. L’objectif vise plutôt à ce que l’individu soit suffisamment armé pour percevoir les enjeux auxquels nous sommes confrontés, pour se frayer un chemin dans la complexité croissante, pour prendre conscience de la responsabilité de chacun, pour devenir acteur. Grâce à la décentralisation et au grand nombre de personnes (physiques et morales) impliquées
dans ce mouvement de «popularisation» des sciences, ce dessein est mis en œuvre en France depuis une vingtaine d’années. Ainsi s’est constitué une sorte de modèle singulier qui fait l’objet d’une attention accrue tant en Europe qu’en Amérique du Nord. L’expérience de l’Espace Mendès France en témoigne. N’est-ce pas un indicateur qui devrait nous inciter à développer ce mouvement ? Ce que nous appellerons ici «défense et conquête» de la culture scientifique. Partage du savoir et négociation sont intimement liés. Dans la dynamique de la rencontre, celui qui sait apprend autant que celui qui ne sait pas, parce que chacun s’est forgé des représentations symboliques. Dans cet échange, nul ne peut ignorer la part sensible de l’être humain. C’est d’autant plus vrai dans les relations Nord-Sud qui pourraient se développer considérablement grâce aux technologies de l’information. C’est pourquoi les acteurs de la culture scientifique ne peuvent se déconnecter des autres productions culturelles, au risque de travailler en vase clos, de ne pas saisir les soubresauts de la société, donc de rester sur leur continent et, par conséquent, de s’étioler. Répétons, avec Edgar Morin : «N’abandonnez jamais le souci de la culture !» s s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 58 s 27