livres
CARNET DE TÊTES D’ÉPINGLES
E s t - c e à la loupe de la lettre d e Rimbaud à Georges I z a mb a rd , dite «au voyant», q u ’ i l faut lire le Carnet de t ê t e d’épingles de JeanC l a u d e Martin ? Lettre du «né p o è t e » au professeur «qui ro u l e dans la bonne ornière» e t «regagne le râtelier universitaire». Les trente-neuf monologues structurés en trois parties – Autre/Est un/Je – inversant le «jeu de mots» de Rimbaud peuvent y inviter. Du bout du champ au bord de la rivière, de la rue au rendez-vous littéraire et du bistrot à la bouchère, le lecteur emprunte les destinations de l’auteur. Ces chemins, réels, rêvés ou rebroussés forment un dédale de vérités intérieures : «Ma direction était précise sur la carte. Je ne savais pas où j’allais.» Dans ce carnet, Jean-Claude Martin épingle, avec son habituelle simplicité, la complexité des choix qui orientent les existences, les contrarient ou épanouissent. D. T. Ed. Les Carnets du dessert de lune, 56 p., 12,66 e
Traversée de la démence C
RITES ET OFFRANDES
Du poète Robert Marteau, Bernadette Engel-Roux dit «qu’il rend un pays légendaire parce qu’un pays devient le terroir de ses mots». C’est vrai de son Poitou natal, c’est vrai de Québec, c’est vrai où qu’il soit d’ailleurs. Poète orphique, sa langue est «le chant du monde». Son journal en sonnets, un vaste antiphonaire qu’il compose depuis 1990. Paru chez Champs Vallon, Rites et Offrandes, quatrième volume de sa liturgie du minéral, du végétal, de l’animal, poursuit au jour le jour sa célébration de la vie. Le lecteur entre au cœur d’un enchaînement de pièces sonores qui éveillent chaque sens et l’esprit au «parfum de l’herbe», à «l’hirondelle à deux doigts des nuages», aux courbes du prunier «où se jouent l’air et l’oiseau». Pour Robert Marteau «la poésie est plutôt la transcription d’un ébranlement». Son œuvre est un interminable mouvement. D. T.
ertains cadavres laissent flotter dans les mémoires des relents nauséabonds. La guerre est une boucherie : en prendre conscience après coup, pour le bourreau, fait planer l’ombre de la folie. Les Soldats somnambules est un roman de la mauvaise conscience, de la culpabilité différée. Trois hommes âgés d’une cinquantaine d’années s’y trouvent pris dans les tourbillons d’une mémoire blessée. Lors d’une partie de chasse, à la vue d’un cadavre, les souvenirs reviennent, emportant le roman dans une obscurité, une démesure latente. Vies tristes paysannes, alcool, solitude, c’est une parodie du vivant qui se joue dans cette nature atrophiée. L’un des personnages est le technicien d’une coopérative d’insémination artificielle, et cela dit tout. Une mécanique morbide obsède ce roman aux accents graves. Ces anciens soldats de la guerre d’Algérie sont des figures terrifiées au fond. La force du propos est réelle, mais trop affirmée sans doute. Le lec-
teur sent trop où veut en venir l’auteur, il entend trop son opinion derrière celles de ses personnages. Si cela n’enlève rien à la sincérité de l’écriture, celle-ci cependant perd en puissance d’évocation, en intensité. Est-ce de peur de basculer dans la folie des événements qu’il évoque, dans cette barbarie, que Raymond Bozier se retient ainsi dans son écriture à des lieux communs romanesques, à des assertions un peu trop attendues ?
Xavier Person
Fayard, 178 p., 15 e
NICOLAS GENKA
L’Ile Verte publie un texte inédit de Nicolas Genka : Narimasu ou La jeune fille et la mort. Il est précédé du Retour d’Ariane, manifeste pour un théâtre de cérémonie d’Yves Lenoir et accompagné d’un enregistrement de la pièce sur CD. L’Ile Verte – BP 294 – 86007 Poitiers cedex
LA VIE EST PASSÉE
Georges L. Godeau écrivait, comme il respirait, des poèmes pas plus longs que ses émotions. «Un jour je ne viendrais plus. Par la force des choses. Ceux qui seront là diront : Dommage ! ça tenait compagnie. On était habitué.» Jusqu’en 1999, dans le Marais Poitevin, on s’était habitué à regarder passer «L’homme au chien» qui préférait marcher plutôt que de parler, pour écrire, et dont Les Mots difficiles furent, en 1962, ses premiers édités par Gallimard. La vie est passée, recueil publié cette année aux éditions du Dé bleu réunit des poèmes inédits de Georges L. Godeau. Dans ces pages, il continue de respirer. Et pour longtemps car il pressentait «que le poète doit écrire pour dans mille ans». D. T.
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Claude Pauquet
Convoi vers l’Est et retour
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laude Pauquet a refait l’itinéraire de sa mère, déportéerésistante, détenue de 1943 à 1945 à Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Mathausen. Jusqu’au 30 octobre, il présente 41 photographies à la Soufflerie (rue Guillaume VII le Troubadour à Poitiers), à l’invitation de l’action culturelle de l’Université de Poitiers. «Ce travail m’a permis d’explorer des problématiques constantes sur la démarche du photographe, la mienne étant certainement imprégnée des récits ma-
ternels sur sa déportation : le temps dans les images ou son apparente absence, la distance à trouver tout en restant en dehors de l’horreur et la neutralité du cadrage ; en somme, le choix esthétique par lequel il conviendrait de transcrire autant d’éléments de témoignage.» Des lectures sont prévues durant l’exposition. Avec le soutien de l’Office du livre, Le temps qu’il fait publie un livre comprenant 31 photos, un texte de Daniel Dobbels et un entretien avec Geneviève Pauquet.
SOUTENIR LE TEMPS QU’IL FAIT
L ’ é d i t e u r installé à Cognac a l a n c é un appel après avoir p e rd u 22 000 livres dans l ’ i n c e n d i e du dépôt des B e l l e s Lettres, son d i s t ri b u t e u r. Que faire pour s o u t e n i r cet éditeur de g ra n d e classe ? D’abord aller d a n s les librairies, acheter s e s livres, les lire, les offrir a u x amis… il y tant de bons auteurs ! www.letempsqu’ilfait.com
s L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES s N° 58 s
livres
François Bon, de Civray et des Rolling Stones
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Dans L’Actualité, nous avons publié deux textes de François Bon où il est question de Civray : «Civray, ville complète» (spécial Patrimoines, n° 45, juillet 1999) et «Archéologie sixties» (spécial Musiques, n° 49, juillet 2000). Ci-dessous : Electricity, 2001, photographie de Jean-Luc Moulène.
epuis dix ans, François Bon a publié des livres remarquables, notamment L’Enterrement, Temps machine, Mécanique (chez Verdier), où il s’est forgé une façon de mener un récit, dans une langue compacte qui charrie des strates de temps entremêlés. On s’y perd parfois parce qu’il dit les soubresauts de la mémoire, quand l’intime vient exhumer des faits réels et vice-versa. Il y a toujours ce sentiment que nous n’avons pas su voir ce qui arrivait. Et dans l’instant présent, c’est-à-dire dans une situation exceptionnelle qui crée un déclic, les faits se bousculent, les temps s’entrechoquent, ce qui fait émerger une conscience nouvelle de ce qui est et de ce qui a été. Des livres à lire donc, et à relire. Pourtant, tous ces récits paraissent c o m m e des gammes – disons comme un champ d’expérimentations – après la lecture de Rolling
Stones, une biographie. Justement, il a mis dix ans pour l’écrire, ce livre réellement rêvé en 1982. Un livre écrit dans les marges, à côté du reste. Comme ces brefs temps de «vacances» que l’on s’accorde dans une journée et qui agissent comme un précipité. François Bon parle de cet exercice d’obéissance à écrire sur les autres, sur ces personnages emblématiques, inaccessibles. En fait, l’obéissance vaut d’abord pour soi-même. Le précipité décante le plus lourd, l’essentiel. L’écriture est vive, plus dense, plus efficace. L’écrivain a franchi un nouveau palier. Dès le début, en quatre pages, il nous livre sa scène primitive (fantasmée) qui propulsera les 660 pages qui suivent. En 1967, un gamin de 14 ans, fils du garagiste Citroën de Civray et d’une institutrice, sert de l’essence à la station-service de Ruffec, sur la RN 10. Une Bentley s’arrête faire le plein. En sort Keith Richards qui gratifiera le garçon d’un clin d’œil complice. «Rien pour moi jamais plus et sur aucune traverse ne fut pareil.» Alors Civray s ’ i m m i s c e dans la biographie comme un leitmotiv. Parce que les faits et gestes des Stones (principalement de 1962 à 1972, période la plus féconde) ont d’abord été rêvés par un adolescent vivant dans un gros bourg au bord de la Charente – comme des centaines de milliers d’autres ailleurs. Ou comment des icônes ont contribué à faire ce que l’on est. Rappel : à Civray, comme ailleurs, on étouffe dans les années 60. Le tourne-disque, le petit transistor rien qu’à soi, les cheveux qui débordent sur les oreilles, la mixité dans les collèges, ça commence là. Des petites choses qui ont tout fait basculer. Si François Bon montre, à trente ans de distance et après un énorme travail de recherche, combien les miroirs étaient trompeurs, il fait le roman d’une génération – celle qui a vécu la principale mutation de la
fin du XXe siècle. «Ce qu’on a traversé soi-même sans rien apercevoir du contexte et des enjeux.» Une foule de personnages, croqués parfois en quelques lignes, fixent la trame de ces temps multicolores (y compris Chuck Berry et les Beatles) et apportent la preuve qu’une exceptionnelle destinée tient au travail (Jagger et Richards, au plus profond de leur addiction, n’ont jamais cessé de bosser) et au hasard. En lisant ce roman, on a envie de raconter aux autres ce qu’on vient d’y trouver, de revenir sur tel portrait ou telle expression. Quant au son, il est là. A tel point qu’il donne envie d’écouter les premiers Stones et tous ceux qu’ils ont adorés, les «vieux» du blues et du rhythm and blues.
Jean-Luc Terradillos
Ed. Fayard, 674 p., 22 e
CLAUDE SIMON ET L’IMAGE
Soixante-douze photographies de Claude Simon seront visibles à Poitiers du 27 novembre au 20 décembre (chapelle du CRDP). A l’initiative de l’Université et de l’Office du livre, plusieurs manifestations s’articulent autour de cette exposition. Ainsi, Jean Dieuzaide, Alain Fleischer, Jean-Paul Goux et Yves Peyré sont invités pour une table ronde le 27 à 21h. Puis Michel Butor, Denis Roche, François Bon et Laurent Mauvignier lors de la présentation de l’exposition à Rochefort (14 janvier-1er mars 2003) et à Saintes (11-19 mars). Le 27 novembre, la faculté des lettres de Poitiers organise une lecture intégrale de La Route des Flandres (7h-18h) et, le lendemain, un colloque sur «Claude Simon et l’image», organisé par Stéphane Bikialo. Ce jeune universitaire donnera aussi une conférence à la médiathèque de Poitiers le 5 décembre sur «Claude Simon, une écriture en mouvement, ou les sables mouvants de l’histoire».
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