Les cartelins
Par Denis Montebello Photos Marc Deneyer oilà un mot qui crie. Qui crie comme un échaudé. Ce cri on l’entend bien, même s’il est muet. On le reconnaît, même si au grognement bien connu se mêlent d’autres souffles. La douleur par exemple ou la joie, quand elle vous écartèle. Le mot d’abord ne sonne mot, ne veut rien dire. Apparemment les cartelins regardent comme étranger ce corps qui souffre ou exulte, écartent jusqu’au souvenir de cela qui fut plongé dans l’eau bouillante. De cela qui, remonté à la surface, fut égoutté, sucré, cuit à four chaud et sorti doré. Cependant les cartelins, carquelins, carcalins gardent de leur origine onomatopéique une vague idée, celle de gâteaux qui, comme les craquelins, craquent sous la dent. Ces échaudés ont oublié l’eau bouillante où on les a jetés pour ne retenir que le bruit sec qu’ils produisent au dessert. Ou lors des festivités. Car les cartelins sont des pâtisseries. Et ce n’est pas en substituant au mot crackers celui plus français de craquelins, comme on tente de le faire aujourd’hui au Canada, que l’on rapprochera ceux que tout sépare. En ignorant la frontière entre salé et sucré, en mangeant comme apéritifs ces gâteaux de dessert, on ne fera au mieux
V
qu’ajouter à la confusion qui règne dans nos assiettes. En voulant préserver la pureté de la langue, on oublie l’histoire. C’est elle qui éloigne progressivement les craquelins de leurs cousins germains, avec lesquels au début ils se confondaient. Ou des bretzels alsaciens, qui sont de la même famille. De la grande famille des échaudés. Des échaudés, on en trouve partout sur le territoire. La carte de France des échaudés en témoigne, que l’on peut visiter sur Internet. On y verra les noms qu’ils portent (presque aussi nombreux que ceux du diable !), les formes qu’ils revêtent, d’écuelle le plus souvent, ou de disque creux, et qu’ils se mangent comme pain ou bien dessert. Selon qu’on y ajoute du sel ou du sucre. Selon les régions mais aussi les époques. Il apparaît en effet que la chose voyage, en même temps et suivant les mêmes routes que le mot ; des routes qui mènent des Pays-Bas à Douai, où le mot apparaît pour la première fois, en 1265, puis en Bretagne, où les craquelins feront la fortune (assez maigre, il est vrai, comme ce gâteau qui fut longtemps pâtisserie de Carême) et la renommée des Pays de Rance, notamment de Saint-Malo où ils se vendaient. On ne sait par quelle voie ni quand sont arrivés en Poitou les craquelins. Comment de gâteaux cérémoniels ils sont devenus pâtisseries de fête. Ronds et dentelés, de la taille d’une assiette (de l’assiette utilisée comme patron à découper), ils ressemblaient en plus sec, en plus croustillant, en plus léger, à ces galettes ou tourteaux qui eux aussi disaient la douleur et puis la joie, la mort suivie de la résurrection. L’Eglise laissa se perpétuer les anciens rites de régénération de la nature. Ou plutôt elle les récupéra. C’est pourquoi les échaudés n’étaient pas absents des tables de Carême ; on accrochait des cartelins aux branches à bénir lors du dimanche des Rameaux. Ce qui laisse penser qu’ils avaient un trou. Ce qui justifie également la forme qu’ils affectent parfois, triangulaire ou de losange. Comme les tourtisseaux. Celle que leur donne Eric Goimier est conforme au modèle. Cela ne signifie pas qu’il se soumet à la norme, qu’il s’interdit toute fantaisie. Ni qu’il vous condamne au silence. Bien au contraire. Craquelinier à ses heures et à Brioux-sur-Boutonne, il vous fournit la preuve, si vous êtes curieux de saveurs nouvelles et à la fois très anciennes, si vous avez la passion de l’étymologie, si vous aimez les mots, jouer avec eux, ou tout bêtement le papier, que cartelin vient de carte. Autrement dit quelque joli calembour à grignoter. Certes, les cartelins ne s’achètent pas chez lui que pour le Carême. On peut les manger en toute saison et à n’importe quel moment de la journée. Mais s’ils n’ouvrent plus l’appétit, ils sont toujours ce que voyait en eux Faideau, «un incomparable éperon à boire»1. Du vin nouveau. C’est cela, dit-on, que les cartelins réclament. Si j’osais, j’écrirais qu’avec eux le vin est nouveau tous les jours. Que ces gâteaux secs sont une invitation à boire. A voir aussi, dans ce miroir liquide, sinon les morts au banquet d’immortalité, leur visage dansant au milieu des flammes, du moins la parole qui renaît. Comme du chaudron la vie. Mais je voyage en Poitou et non en extase. Je me suis efforcé de rendre familière la chose, je l’ai examinée au microscope. Je ne voudrais pas, en m’approchant trop près de mon objet, le faire paraître étrange. Je ne voudrais pas qu’il disparaisse. Sous le regard de l’archéologue. Quand le présent se change, comme par enchantement, en un passé très lointain. Je ne voudrais pas oublier que les cartelins sont avant tout – et devant moi, à bonne distance – des gâteaux blonds dorés. Qu’ils doivent leur aspect brillant au sucre dont on les recouvre, en petits morceaux, grossièrement pilés, ou cristallisé. s
1. F. Faideau, Le Bien Manger en Aunis et Saintonge, 1936.
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Bibliographie
Sélection d’articles parus dans L’Actualité N° 7, JANVIER 1989 L’exposé des architectes, par Jean et Patrick Monge, qui ont construit l’Espace Mendès France. N° 9, NOVEMBRE 1989 La redécouverte du site gallo-romain de Sanxay. N° 10, MARS 1990 Spécial «architecture en PoitouCharentes». N° 15, OCTOBRE 1991 Sur les tours de la Manu : Jean-Luc Vilmouth. N° 16, JANVIER 1992 L’Ensma change d’air. La Rochelle An I. Le béton désarmé. N° 17, JUIN 1992 Un désir d’harmonie : châteaux et jardins. Rochefort-sur-Bosphore, Pierre Loti, par Alain QuellaVilléger. L’hermitage monolithe de Mortagne-sur-Gironde. Tumuli Bolgonis, par Jean Demélier. Les divinités bienfaitrices : amphithéâtre, thermes, temple de Sanxay. N° 18, SEPTEMBRE 1992 Réserves sur les barrages. Fac plus urbaines. N° 19, DÉCEMBRE 1992 N o u v e l inox 01, le camion multimédia de Jean Nouvel. N° 20, MARS 1993 Université de Poitiers, un campus requalifié. N° 21, JUIN 1993 Le défi des mégalithes. Bougon architecture pour l’éternité. Des feux dans la nuit : les phares. Oiron : Curios et Mirabilia. Symboles de pierre : Aulnay-deSaintonge. L’univers enchanté de Pierre Loti, par A. Quella-Villéger. Fort Boyard, forteresse des jeux. N° 26, OCTOBRE 1994 La mémoire d’un pays : les fermes typiques du Montmorillonnais. N° 25, JUILLET 1994 Châteaux forts : impassibles forteresses. La double vie du phare de Cordouan. Notre-Dame-la-Grande, les bons apôtres de la pierre. D o n j o n panoramique : Sylvain Dubuisson. Les maisons de terre d’Ouzilly-Vignolles. N° 27, JANVIER 1995 Architectures végétales des sauniers charentais et des paysans poitevins. Une ville entre deux tours : Jean-Luc Vilmouth. N° 29 SEPTEMBRE 1995 Le dernier pont transbordeur de France. Saint-Loup, les jardins retrouvés. Bestiaire roman : la vie troublée des formes.
N° 30, OCTOBRE 1995 Rabelais, chambre 321 : Claude Lévêque. N° 31, JANVIER 1996 Industrie tuilière, la couleur du pays. N° 33, JUILLET 1996 Couleurs entre ciel et terre : les cabanes d’ostréiculteurs d’Oléron. Chez Pierre Loti, par A. QuellaVilléger. Debout à 900 ans, l’abbatiale Saint-Jean-de-Montierneuf. Berceau de l’art saintongeais : Saint-Eutrope à Saintes. N° 34, OCTOBRE 1996 Modernes et romans : la médiathèque de Poitiers. N° 36, AVRIL 1997 Architectures industrielles. Maîtriser les matériaux. De la peinture pour muser : Philippe Untersteller. Notre-Dame-la-Grande, lumière sur façade écran. N° 37, JUILLET 1997 Une ville antique fantôme, le moulin du Fâ. N° 38, OCTOBRE 1997 Les moissons du ciel. N° 39, JANVIER 1998 Dans le sillage de l’Hermione. N° 42 DÉCEMBRE 1998 Un jardinier naturaliste à l’aube du XXIe siècle : Gilles Clément. N° 45, JUILLET 1999 Spécial «Patrimoines»
Les bastions de la mer, par Denis Montebello. Permanence de l’architecture romane, par Laurent Beaudouin. Saint-Savin, le combat des rois. Civray, ville complète, par François Bon. Hermione, les artisans de la reconstruction. Devoir de mémoire et de création : entretien avec François Barré. La ville : entretiens avec Jacques Villeglé et Pierre Henry. N° 46, DÉCEMBRE 1999 La ville : entretiens avec Régine Chopinot et Jean-Paul Bonnet. Jean-Richard Bloch à la Mérigote, par A. Quella-Villéger. N° 48, AVRIL 2000 Villes françaises du nouveau monde. N° 51, JANVIER 2001 Dossier «Michel Foucault» et photographies de sa maison natale à Poitiers. N° 52, AVRIL 2001 Aix, la dernière île. N° 53, JUILLET 2001 Spécial «Ecrivains» Poitou, vieille terre, par Pierre Moinot. Des tennis rouges dans le salon turc, par Leïla Sebbar. La nymphe des marais, par Sylvie Germain. Simenon et les Charentais, par Paul Mercier. L’autoroute des oiseaux, par Raymond Bozier. Terminus Tasdon-La Rochelle, par Bernard Ruhaud. La porte royale, par Jean-Jacques Salgon. Cher petit martyr, par Pierre d’Ovidio.
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